Dans les rues animées des bidonvilles de Nairobi, une réalité sombre persiste, souvent ignorée par le reste du monde. Des jeunes hommes, poussés par la pauvreté extrême, se retrouvent embrigadés dans un rôle destructeur au service de la classe politique. Pour une poignée d’euros, ils deviennent des instruments de violence et de perturbation lors des événements électoraux.
Ce système, bien ancré dans le paysage politique kenyan, permet à des dirigeants de toutes tendances de mobiliser rapidement des groupes pour intimider les opposants ou gonfler les foules. Les goons, ces nervis locaux, sont recrutés parmi les jeunes sans emploi qui peuplent les vastes bidonvilles. Leur rétribution reste modeste, variant selon l’importance du commanditaire.
Une étude récente met en lumière ces pratiques. Un dirigeant local peut débourser environ 500 shillings kényans, soit 3,3 euros par tête. Un député ira jusqu’à 1000 shillings. Ces sommes, dérisoires pour certains, représentent une opportunité vitale pour des jeunes qui n’ont souvent aucune autre source de revenus.
Marius a aujourd’hui 27 ans. Il assume son rôle avec une certaine fierté au premier abord. Pourtant, au fil de la discussion, sa voix change lorsqu’il évoque son rêve d’enfance : devenir chirurgien. Un rêve inaccessible compte tenu des conditions dans lesquelles il a grandi. Élevé par une mère célibataire dans le bidonville de Korogocho, près d’une immense décharge, il a quitté l’école tôt.
Il se décrit comme une sorte d’illettré pour qui le seul chemin semblait être celui de ce voyou mercenaire. « Tu finis goon pour au moins gagner quelque chose » pour survivre, explique-t-il. Son parcours illustre parfaitement la spirale dans laquelle tombent de nombreux jeunes Kényans confrontés au manque d’opportunités.
« Je suis un goon et fier de le dire » – Marius, 27 ans
Ces mots cachent pourtant une profonde amertume. Marius porte les stigmates de son activité. Sa bouche révèle cinq dents manquantes, perdues lors d’une bagarre financée par un politicien pour perturber l’inauguration d’un hôpital par un rival. Il ne voit plus son fils, refusant de l’exposer à ce mode de vie.
À 28 ans, Daniel a suivi un parcours différent mais aboutit au même résultat. Sorti de l’université sans diplôme, il végète dans la pauvreté comme près de 40% de ses concitoyens. Il explique amèrement qu’on devient goon car « on n’a pas le choix ». Ses parents ont économisé pour lui permettre des études supérieures, mais cela n’a pas suffi.
Au Kenya, les relations et l’argent restent souvent nécessaires pour décrocher un premier emploi formel. La Banque mondiale souligne que le pays ne propose que 100 000 emplois par an pour 800 000 jeunes qui arrivent sur le marché du travail. Ce déséquilibre structurel nourrit le réservoir dans lequel piochent les politiciens.
« On entend que l’éducation est la clé, mais on n’arrive jamais à ouvrir le cadenas. »
Daniel, 28 ans
Daniel regrette profondément certaines actions. Il confie avoir même frappé une femme qui aurait pu être sa mère. Ces gestes deviennent plus faciles sous l’effet de l’alcool et des drogues fournis par ceux qui les emploient avant chaque opération.
Les goons interrogés ont principalement travaillé pour le camp du président William Ruto, bien que le gouvernement démente ces accusations et pointe l’opposition. Les observateurs confirment que tous les camps politiques ont recours à ces services. La Commission des droits de l’Homme du Kenya alerte sur les conséquences de cette tendance.
La police est régulièrement accusée de fermer les yeux, voire de collaborer. Lors de manifestations en 2025, des goons ont été vus mêlés aux forces de l’ordre avant d’attaquer manifestants et de piller des commerces. En juin, ils ont interrompu une réunion de défenseurs des droits dans une cathédrale anglicane, avec des policiers laissant entrer le groupe armé de bâtons.
À Kisii, une personne a été tuée lors d’une attaque similaire sur un rassemblement de l’opposition. Les images montrent une passivité étonnante des forces de sécurité. Le porte-parole de la police rejette ces accusations, affirmant que des arrestations ont eu lieu dans ces affaires.
Le recours aux goons n’est pas nouveau. Dans les années 1990, sous la présidence de Daniel arap Moi, un mouvement appelé Jeunesse pour la Kanu ’92 avait été créé. Officiellement destiné à mobiliser les jeunes, il fut accusé de soudoyer et de terroriser les opposants.
Parmi ses responsables figurait un jeune William Ruto, aujourd’hui président. Le phénomène a repris de l’ampleur avec les contestations massives de 2024 et 2025 contre le pouvoir, accusé de multiplier les taxes et de maintenir la corruption.
Marius reconnaît que les goons ont été utilisés pour écraser ces mouvements. Selon les chercheurs, tous les acteurs politiques exploitent ces jeunes, soit pour se défendre, soit pour intimider leurs adversaires.
Les goons opèrent généralement par groupes de 20 à 50, dirigés par un chef. Les paiements se font en liquide, parfois avec des billets neufs. Une partie est versée avant, le reste après. L’alcool et les drogues sont distribués pour faciliter les actions violentes.
Malgré les risques, l’argent attire puissamment. Avec l’approche des élections d’août 2027, les goons anticipent des revenus plus importants. Ils espèrent s’acheter des téléphones et revenir avec l’argent promis. Certains gagnent également du respect dans leur quartier, devenant des « héros » pour les plus jeunes.
Points clés du recrutement :
Les plus violents et audacieux peuvent espérer monter dans la hiérarchie, devenir intermédiaires et accéder à plus de pouvoir. L’exemple de Calvince « Gaucho » Okoth, passé de criminel à membre d’un conseil d’administration d’hôpital, inspire beaucoup.
Les opinions des goons varient du désintérêt à l’aversion pour le président Ruto. Pour eux, scander des slogans ou terroriser des opposants n’est qu’un travail. Ils se sentent peu concernés par les revendications de la Génération Z issue de la classe moyenne.
Face à un système politique corrompu qui achète même les votes au Parlement, ils estiment avoir droit à leur part du gâteau. « Si tu ne peux pas les vaincre, alors rejoins-les », philosophe Daniel.
Cette résignation reflète une jeunesse prise au piège entre pauvreté structurelle, manque d’emplois et manipulation politique. Les promesses non tenues, la corruption endémique et le chômage massif créent un terreau fertile pour ces pratiques.
Les organisations de défense des droits humains craignent que cette tendance ne compromette les élections de 2027. Sans action forte, le Kenya risque de voir des scrutins ni libres ni pacifiques. La passivité ou la complicité présumée des forces de l’ordre aggrave le problème.
Chaque témoignage révèle la complexité humaine derrière ces actes. Derrière le goon se cache souvent un enfant qui rêvait mieux, un père qui protège son fils de ce cycle, un diplômé frustré par l’absence de perspectives.
Les bidonvilles de Korogocho, Dandora ou Kibera continuent de fournir ce réservoir inépuisable. Tant que le déséquilibre entre jeunes entrants sur le marché et emplois disponibles persistera, le phénomène risque de perdurer.
Les goons eux-mêmes expriment des regrets et des aspirations à un véritable emploi. Pourtant, la réalité immédiate les rattrape à chaque mission. L’argent facile, même risqué, reste plus tangible que des promesses lointaines d’éducation ou de réforme.
Ce système crée une dépendance mutuelle perverse. Les politiciens obtiennent des outils de pression à bas coût tandis que les jeunes survivent au jour le jour. Mais à quel prix pour la société dans son ensemble ?
Les violences postélectorales passées, comme celles de 2007-2008, rappellent les dangers d’une telle instrumentalisation. Bien que les poursuites internationales aient été abandonnées, les cicatrices demeurent dans la mémoire collective.
Aujourd’hui, avec l’approche du prochain scrutin, les observateurs s’inquiètent d’une recrudescence. Les goons se préparent déjà, anticipant la campagne comme une période faste. Leurs témoignages montrent une lucidité froide sur leur rôle de « mouchoirs jetables ».
Pourtant, ils continuent. Parce qu’il faut manger. Parce que les alternatives manquent cruellement. Parce que dans certains quartiers, être goon confère un statut, une forme de pouvoir dans l’impuissance générale.
Les défenseurs des droits civiques appellent à une prise de conscience. La police doit agir avec impartialité. Les leaders politiques doivent renoncer à ces méthodes. La société civile doit soutenir des alternatives économiques pour la jeunesse.
Mais sur le terrain, dans la poussière des bidonvilles, Marius, Daniel et les autres continuent leur ballet dangereux. Entre fierté affichée et regrets profonds, ils incarnent les contradictions d’une nation en quête de stabilité démocratique.
Le Kenya, souvent cité comme une démocratie relativement stable en Afrique de l’Est, voit son image écornée par ces pratiques. Les investisseurs, les partenaires internationaux observent avec attention l’évolution de la situation avant 2027.
Chaque bagarre, chaque manifestation perturbée, chaque dent cassée ajoute une pierre à l’édifice de la méfiance. Les jeunes comme Dennis, 23 ans, qui parlent du respect gagné dans le quartier, révèlent comment la violence peut être valorisée localement.
David, un autre goon de 23 ans, résume une philosophie pragmatique entendue à Kibera : « Votre argent n’est pas qui vous êtes. » Cette phrase illustre le détachement apparent face aux idéologies politiques. Seul compte le paiement.
Cette instrumentalisation soulève des questions profondes sur la gouvernance, l’égalité des chances et l’avenir de toute une génération. Les goons ne sont pas seulement des symptômes de la pauvreté, ils en deviennent les acteurs malgré eux dans un théâtre politique cynique.
Alors que les contestations récentes ont montré la vitalité de la société civile, particulièrement chez la Génération Z, le fossé avec les jeunes des bidonvilles reste béant. Ces derniers voient peu d’intérêt à rejoindre des mouvements qui ne leur offriraient pas de revenu immédiat.
Le cycle se perpétue. Des mères célibataires luttent seules, des pères absents ou impliqués dans la violence, des enfants qui grandissent en admirant les « gros poissons » sortis du système goon.
Pour briser cette chaîne, il faudrait bien plus que des arrestations ponctuelles. Des politiques ambitieuses d’emploi, d’éducation accessible et de lutte contre la corruption sont nécessaires. Mais dans l’immédiat, la campagne électorale approche et avec elle, la demande en goons augmentera.
Les témoignages recueillis montrent des hommes conscients des risques et des dommages causés. Ils aspirent à mieux tout en acceptant le présent. Cette dualité humaine rend le phénomène encore plus tragique.
En conclusion, tant que la pauvreté massive et le chômage des jeunes persisteront, les politiciens trouveront toujours des volontaires prêts à risquer leur santé pour quelques euros. Le Kenya fait face à un défi majeur pour ses prochaines élections et pour son développement social.
Chaque histoire individuelle, comme celle de Marius rêvant de scalpel plutôt que de bâton, rappelle l’urgence d’agir. La jeunesse kenyanne mérite mieux que ce rôle de sbires jetables dans les jeux de pouvoir.
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