Imaginez un instant : pendant des années, les Européens qui voulaient opérer dans l’univers des actifs numériques se retrouvaient presque systématiquement obligés de passer par le dollar. Un détour coûteux, parfois long, souvent frustrant. Aujourd’hui, cette réalité bascule. Le stablecoin euro de Circle, l’EURC, vient de franchir la barre des 400 millions d’euros en circulation. Un seuil symbolique, certes, mais surtout le signe d’une bascule profonde dans la façon dont l’Europe commence enfin à s’approprier sa propre monnaie sur la blockchain.
Pourquoi ce seuil de 400 millions change vraiment la donne
Quatre cent millions d’euros. Sur le papier, le chiffre peut paraître modeste à côté des centaines de milliards qui circulent en stablecoins dollar. Pourtant, dans le contexte européen, il représente une accélération spectaculaire. En à peine un an, l’offre d’EURC a plus que doublé. Au début de 2024, on parlait encore d’environ 80 millions d’euros. Fin 2025, la dynamique s’était déjà emballée. Aujourd’hui, on dépasse les 402 millions d’euros selon les données publiées mi-août 2026.
Cette progression n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte d’une stratégie méthodique de distribution, d’une conformité réglementaire claire et d’une demande réelle qui a longtemps été freinée par le manque d’options crédibles en euro. Pendant des années, les acteurs européens ont dû convertir leurs euros en dollars stables avant de pouvoir réellement opérer onchain. Chaque conversion entraînait des frais, du risque de change et une perte de temps. L’EURC propose désormais une alternative directe, adossée un pour un à l’euro et émise dans un cadre réglementaire européen.
Une expansion multi-chaînes qui a tout changé
L’histoire de l’EURC commence en juin 2022 sur Ethereum. À l’époque, le projet restait relativement confidentiel. Circle a ensuite multiplié les déploiements natifs : Avalanche, Stellar, Solana, puis Base. Cette présence sur plusieurs blockchains a considérablement élargi le public potentiel. Les traders, les trésoriers d’entreprise et les plateformes de paiement n’étaient plus limités à un seul écosystème.
Aujourd’hui, l’EURC circule sur cinq réseaux majeurs. Cette distribution technique a été accompagnée d’une présence croissante sur les plateformes d’échange. Bitpanda, Bitstamp, Bybit, Coinbase et Kraken proposent désormais des paires EURC/EUR et EURC/USD. Pour la première fois, un utilisateur européen peut acheter et vendre de l’EURC sans passer systématiquement par un stablecoin dollar. Ce détail, qui semble technique, change concrètement l’expérience quotidienne de milliers d’utilisateurs.
Les prestataires de services de paiement et de custody ont également joué un rôle déterminant. Cobo, Copper et Fireblocks ont intégré l’EURC dans leurs solutions institutionnelles. Du côté des on-ramps et off-ramps, Mercuryo, MoonPay, Ramp et Transak permettent désormais de convertir facilement des euros fiat en EURC et inversement. Ces intégrations créent un continuum beaucoup plus fluide entre le monde traditionnel et le monde onchain.
Le rôle décisif de la régulation MiCA
On ne peut pas comprendre la progression de l’EURC sans parler de MiCA. Le règlement européen sur les marchés de crypto-actifs, pleinement applicable depuis fin 2024, a créé un cadre clair pour les stablecoins. Circle a anticipé ce mouvement en obtenant dès juillet 2024 une licence d’établissement de monnaie électronique en France. L’EURC est ainsi émis en tant que jeton de monnaie électronique conforme, via l’entité Circle Mint France.
Cette conformité n’est pas seulement un label. Elle impose des réserves séparées des fonds propres de l’émetteur, des attestations mensuelles par des tiers indépendants, et un droit de rachat au pair pour les clients professionnels éligibles. Pour les institutions financières, ces garanties changent radicalement le niveau de risque perçu. Un trésorier d’entreprise ou un gestionnaire d’actifs peut désormais envisager d’utiliser un stablecoin euro sans craindre de tomber dans une zone grise réglementaire.
MiCA a également eu un effet psychologique important. Pendant des années, l’incertitude réglementaire a freiné l’adoption institutionnelle des crypto-actifs en Europe. Avec un cadre clair, les banques, les dépositaires et les plateformes de trading ont commencé à explorer concrètement les cas d’usage. L’intégration annoncée avec Deutsche Börse en septembre 2025, via 360T et Clearstream, illustre parfaitement cette évolution. Les stablecoins de Circle ont commencé à s’insérer dans l’infrastructure de marché européenne traditionnelle.
Les usages concrets qui se multiplient
Derrière les chiffres de circulation, ce sont les usages qui progressent. L’EURC n’est plus seulement un outil de trading. Il sert désormais au règlement de paiements, aux opérations de change, à la gestion de trésorerie et au règlement institutionnel. Mastercard a élargi ses solutions de settlement stablecoin en août 2025 pour inclure l’EURC aux côtés de l’USDC, notamment pour les acquéreurs en Europe de l’Est, au Moyen-Orient et en Afrique.
Visa a également multiplié les expérimentations. Ces intégrations ouvrent la voie à des paiements transfrontaliers plus rapides et moins coûteux, ainsi qu’à des règlements en euro directement onchain. Pour les entreprises qui opèrent dans plusieurs pays européens, pouvoir détenir et transférer de l’euro numérique sans passer par des intermédiaires bancaires classiques représente un gain d’efficacité non négligeable.
Les opérations de trésorerie gagnent également en fluidité. Une entreprise qui reçoit des paiements en différentes devises peut désormais convertir et conserver une partie de sa liquidité en EURC, tout en restant dans un cadre réglementé. Le rachat direct auprès de Circle Mint pour les clients éligibles offre une sortie de secours claire vers l’euro fiat, ce qui rassure les directions financières.
Un marché euro encore très concentré
À l’échelle mondiale, les stablecoins dollar restent largement dominants. Début 2026, l’offre totale de stablecoins tournait autour de 300 milliards de dollars. Dans ce paysage, les stablecoins euro représentaient environ 650 millions d’euros mi-2026. L’EURC en détient désormais une part très significative, avec plus de 400 millions d’euros.
Cette concentration autour de quelques acteurs majeurs n’est pas anodine. Elle montre que le marché européen des stablecoins reste encore jeune et que la liquidité se polarise rapidement autour des émetteurs capables de combiner conformité réglementaire, distribution large et crédibilité institutionnelle. Circle a clairement pris de l’avance sur ce terrain.
Pourtant, la concurrence se prépare. Le consortium bancaire Qivalis, qui réunit désormais 37 institutions dont ABN AMRO, Rabobank, Nordea et Intesa Sanpaolo, travaille sur son propre stablecoin euro conforme à MiCA. Le projet vise une licence d’établissement de monnaie électronique auprès de la banque centrale néerlandaise. L’objectif affiché est de garder l’infrastructure financière onchain européenne ancrée dans l’euro et sous gouvernance européenne.
Cette montée en puissance des banques traditionnelles est à double tranchant. Elle valide le concept même de stablecoin euro, tout en menaçant de fragmenter davantage un marché encore fragile. Pour l’instant, l’EURC bénéficie d’une avance technique et commerciale significative. Mais la bataille pour la liquidité et l’adoption institutionnelle ne fait que commencer.
Les freins qui persistent malgré la régulation
Même avec MiCA, tout n’est pas fluide. Circle a récemment alerté les autorités européennes sur certains points du paquet d’intégration des marchés proposé par la Commission. L’un des sujets sensibles concerne les seuils de capitalisation pour les jetons de monnaie électronique utilisés dans le règlement. L’EURC n’est pas classé comme « significatif » au sens de MiCA, ce qui pourrait limiter certains usages institutionnels si les règles deviennent trop strictes.
Circle plaide pour des seuils plus flexibles, tenant compte de l’adoption réelle et de la liquidité plutôt que de critères purement quantitatifs. L’entreprise demande également un accès plus large des prestataires de services sur crypto-actifs au régime pilote de technologie des registres distribués, aujourd’hui largement réservé aux établissements de crédit et aux dépositaires centraux.
Ces discussions techniques ont des implications très concrètes. Si les règles restent trop restrictives, le développement de la liquidité des stablecoins euro pourrait être freiné artificiellement. Or, sans liquidité suffisante, les institutions hésiteront à les utiliser massivement pour le règlement. C’est un cercle vicieux que Circle tente d’éviter en intervenant en amont dans le débat réglementaire.
Le potentiel encore largement inexploité
Pour mesurer l’ampleur du chemin restant, il suffit de comparer les chiffres. L’offre de monnaie M2 de la zone euro dépassait 16 000 milliards d’euros fin 2025. Les stablecoins euro, eux, représentaient environ 650 millions d’euros mi-2026. L’écart est vertigineux. Même si l’on imagine une adoption progressive et prudente, le marché adressable reste immense.
Circle insiste régulièrement sur ce point. L’EURC n’en est qu’à ses débuts. Les cas d’usage actuels – paiements, change, trésorerie, règlement – ne représentent qu’une fraction de ce qui pourrait émerger une fois que les infrastructures traditionnelles et onchain seront mieux interconnectées. Les accords avec Mastercard, Visa et Deutsche Börse ne sont que les premiers signes de cette convergence.
Le vrai test viendra lorsque des entreprises de taille significative commenceront à détenir et à utiliser régulièrement de l’EURC comme outil de liquidité opérationnelle, et non plus seulement comme un actif de trading. C’est à ce moment-là que l’on pourra vraiment parler d’intégration dans le système financier européen.
Une dynamique qui s’inscrit dans un contexte plus large
La progression de l’EURC ne se produit pas en vase clos. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de tokenisation des actifs et de recherche d’efficacité dans les règlements transfrontaliers. Les banques centrales elles-mêmes explorent activement les monnaies numériques de banque centrale. Mais les délais de déploiement restent longs, et les stablecoins privés conformes offrent une solution intermédiaire déjà opérationnelle.
Dans ce contexte, l’EURC occupe une position particulière. Il n’est ni une CBDC ni un simple token de trading. Il combine la stabilité de l’euro, la programmabilité de la blockchain et un cadre réglementaire européen. Cette combinaison explique en grande partie pourquoi les institutions s’y intéressent de plus en plus.
Parallèlement, le débat sur la souveraineté monétaire européenne prend une nouvelle dimension. Laisser les stablecoins dollar dominer les flux onchain en Europe revient à accepter une forme de dépendance. L’émergence d’un stablecoin euro crédible et liquide est donc aussi une question de stratégie économique. Qivalis et Circle, malgré leurs différences, partagent cette conviction que l’Europe doit disposer de ses propres instruments numériques adossés à l’euro.
Les prochaines étapes à surveiller
Plusieurs indicateurs permettront de mesurer si la dynamique actuelle se poursuit. Le premier est bien sûr l’évolution de l’offre en circulation. Un maintien au-dessus des 400 millions, voire une nouvelle accélération, confirmerait que la demande est structurelle et non cyclique. Le second est l’élargissement des paires de trading et des intégrations de paiement. Plus l’EURC sera présent dans les flux quotidiens, plus sa liquidité s’améliorera.
Le troisième indicateur concerne l’adoption institutionnelle réelle. Les annonces d’intégration sont importantes, mais les volumes effectivement réglés en EURC le sont encore plus. Les données de settlement chez Mastercard, Visa ou via les infrastructures de Deutsche Börse seront particulièrement scrutées dans les prochains mois.
Enfin, l’évolution du cadre réglementaire restera déterminante. Les discussions autour du paquet d’intégration des marchés et du régime pilote DLT pourraient soit faciliter, soit freiner l’utilisation des jetons de monnaie électronique dans le règlement institutionnel. Circle a déjà fait connaître ses positions. D’autres acteurs ne manqueront pas de s’exprimer.
Ce que cela change pour les utilisateurs européens
Pour l’utilisateur individuel, l’impact immédiat reste encore limité. L’EURC est surtout un outil professionnel et institutionnel pour l’instant. Pourtant, les conséquences indirectes sont déjà visibles. Moins de conversions inutiles vers le dollar, des frais potentiellement plus bas sur certains parcours de paiement, et une offre de produits financiers libellés en euro qui commence à s’étoffer onchain.
Pour les entreprises, le changement est plus tangible. La possibilité de détenir et de transférer de l’euro numérique dans un cadre clair réduit les frictions opérationnelles. Les trésoriers disposent d’un outil supplémentaire pour gérer la liquidité, surtout dans un environnement de taux d’intérêt et de change parfois volatil. Le rachat direct au pair pour les clients éligibles apporte une sécurité appréciable.
À plus long terme, si l’EURC et d’autres stablecoins euro parviennent à atteindre une liquidité critique, on pourrait assister à l’émergence de véritables marchés onchain libellés en euro, avec des produits dérivés, des prêts et des instruments de trésorerie conçus nativement en euro. Ce serait alors une transformation structurelle du paysage financier européen.
Un symbole d’une Europe qui rattrape son retard
Pendant longtemps, l’Europe a semblé à la traîne dans le domaine des stablecoins. Le dollar a dominé sans partage, et les initiatives européennes restaient fragmentées ou peu liquides. Le franchissement des 400 millions d’euros par l’EURC marque un tournant. Il ne s’agit plus d’une expérience isolée, mais d’un actif qui commence à s’imposer comme référence dans son segment.
Cette progression s’appuie sur trois piliers : une distribution multi-chaînes et multi-plateformes, une conformité réglementaire solide grâce à MiCA, et une demande réelle de la part d’acteurs qui en avaient assez de dépendre exclusivement du dollar. Ces trois éléments se renforcent mutuellement. Plus l’EURC est accessible, plus il attire de liquidité. Plus il est liquide, plus les institutions s’y intéressent. Plus les institutions l’utilisent, plus la régulation le traite comme un instrument sérieux.
Bien sûr, le chemin reste long. Six cent cinquante millions d’euros de stablecoins euro face à 16 000 milliards d’euros de monnaie M2, cela reste une goutte d’eau. Mais les gouttes d’eau, lorsqu’elles s’accumulent au bon endroit, finissent par former des rivières. L’EURC a franchi un premier seuil important. Les prochains mois diront s’il parvient à transformer cette dynamique en une présence durable et structurante dans le système financier européen.
En attendant, un fait est acquis : l’euro a désormais une représentation onchain crédible, liquide et réglementée. Pour tous ceux qui croient que la monnaie numérique a vocation à coexister avec la monnaie traditionnelle plutôt qu’à la remplacer, c’est une étape significative. Et pour l’Europe, c’est peut-être le début d’une reconquête discrète mais réelle de sa souveraineté monétaire dans l’univers des actifs numériques.
La suite dépendra de la capacité des acteurs à maintenir le rythme d’intégration, de la volonté des régulateurs à accompagner plutôt qu’à freiner, et de la demande réelle des entreprises et des institutions. Mais le signal envoyé par le passage des 400 millions d’euros est clair : le stablecoin euro n’est plus une curiosité. Il commence à devenir un outil.
Dans un monde où la liquidité et la vitesse de règlement deviennent des avantages concurrentiels majeurs, disposer d’un instrument numérique adossé à l’euro et reconnu par les autorités européennes n’est plus un luxe. C’est progressivement une nécessité. Circle l’a compris tôt. D’autres s’en rendent compte maintenant. La course pour structurer le marché des stablecoins euro est bel et bien lancée.
Et comme souvent dans la finance, les premiers à installer les standards et la liquidité ont un avantage considérable. L’EURC a pris une longueur d’avance. Reste à savoir s’il saura la transformer en position dominante durable, ou si les initiatives bancaires comme Qivalis parviendront à rééquilibrer le jeu. Dans tous les cas, le bénéficiaire final pourrait bien être l’utilisateur européen, qui disposera enfin d’options réelles en euro dans l’univers onchain.
C’est peut-être là le vrai enseignement de ce seuil des 400 millions. Il ne s’agit pas seulement d’un chiffre de circulation. Il s’agit de la preuve qu’un marché peut émerger lorsqu’on combine clarté réglementaire, distribution technique et demande réelle. L’Europe a mis du temps à s’organiser. Elle commence à le faire. Et l’EURC en est, pour l’instant, le symbole le plus visible.









