Quatorze vies ont basculé en quelques instants dans les profondeurs d’une mine abandonnée. Lundi soir, près de Rustenburg, un éboulement a emporté des hommes qui cherchaient simplement de quoi survivre. Mardi, la police a confirmé le bilan tout en indiquant qu’un nombre encore indéterminé de personnes restait coincé sous terre. Ce drame, survenu sur un site lié à l’exploitation de métaux du groupe du platine, remet une fois de plus en lumière la réalité brutale de l’extraction clandestine en Afrique du Sud.
Un éboulement soudain qui révèle l’ampleur d’un fléau national
La scène se déroule à environ cent kilomètres au nord-ouest de Johannesburg, dans une zone où l’activité minière a longtemps façonné le paysage économique. L’endroit où ces hommes travaillaient n’offrait aucune protection. Selon les autorités, les puits étaient dans un état de délabrement avancé. Aucune infrastructure digne de ce nom n’était en place. Aucune mesure de sécurité n’avait été prévue. Dans ces conditions, un éboulement n’est jamais une simple fatalité. C’est le résultat prévisible d’un système qui laisse des milliers de personnes s’aventurer dans des galeries abandonnées.
La plupart des victimes étaient originaires du Lesotho voisin. Huit autres mineurs ont été grièvement blessés. Les opérations de secours se poursuivent pour tenter de rejoindre ceux qui restent piégés. Chaque heure qui passe rend la tâche plus difficile. L’air se raréfie, les structures instables menacent de céder à nouveau, et l’obscurité totale règne à plusieurs dizaines de mètres sous la surface.
Le quotidien dangereux des zama zamas
On les appelle zama zamas. En zoulou, l’expression signifie « ceux qui essaient ». Derrière ce nom se cache une réalité quotidienne de risque permanent. Poussés par la pauvreté et le chômage, des hommes et parfois des femmes descendent dans d’anciens puits laissés par les grandes compagnies minières. Ils y cherchent de l’or, du platine ou d’autres minerais encore présents dans les veines non exploitées. Certains creusent même de nouveaux passages à partir des structures existantes.
Ces galeries n’ont plus de systèmes de ventilation, plus de supports stabilisés, plus de plans d’évacuation. L’eau s’y infiltre, les roches se fissurent, le gaz peut s’accumuler. Pourtant, chaque jour, des centaines de personnes y pénètrent. Le gain potentiel, même minime, l’emporte sur la peur. Dans un pays où le taux de chômage reste élevé et où les perspectives d’emploi formel sont limitées pour une partie de la population, l’extraction clandestine apparaît comme l’une des rares options restantes.
Le phénomène n’est pas nouveau. Il attire des migrants venus de toute la région australe de l’Afrique. Les frontières poreuses et la proximité géographique avec le Lesotho expliquent en partie la présence importante de ressortissants de ce pays parmi les victimes de l’accident de Rustenburg. Mais le problème dépasse largement les nationalités. Il touche des communautés entières qui voient dans ces mines désaffectées une chance de survie économique.
Un site lié à l’industrie du platine
L’accident s’est produit sur le site de la mine de Sibanye, où le groupe Sibanye-Stillwater exploite des métaux du groupe du platine. Ces compagnies ont quitté certaines zones ou réduit leur activité, laissant derrière elles des infrastructures qui deviennent rapidement des cibles pour les mineurs artisanaux illégaux. Une fois abandonnées, ces installations échappent au contrôle strict des autorités minières. Elles deviennent des zones grises où la loi peinait déjà à s’imposer.
Les porte-parole de la police ont insisté sur l’état de délabrement des lieux. « L’endroit où ils travaillaient n’est vraiment pas sûr », a déclaré l’une d’elles. « Ils entrent dans des puits de mine désaffectés… C’est tellement délabré, il n’y a aucune infrastructure, aucune mesure de sécurité n’est en place. » Ces mots résument à eux seuls le danger permanent auquel s’exposent les zama zamas.
Ils entrent dans des puits de mine désaffectés… C’est tellement délabré, il n’y a aucune infrastructure, aucune mesure de sécurité n’est en place.
Cette description n’est pas isolée. Elle revient dans presque tous les rapports d’incidents similaires. Les éboulements, les asphyxies, les chutes dans des puits non sécurisés et les affrontements entre groupes rivaux font partie du paysage quotidien de l’extraction clandestine.
Le crime organisé s’invite dans les galeries
L’exploitation minière illégale n’est pas seulement une question de survie individuelle. Elle est devenue un terrain fertile pour le crime organisé. Des réseaux structurés contrôlent l’accès à certains puits, imposent des « taxes » aux mineurs artisanaux, organisent le transport et la vente des minerais extraits. Les assassinats, les extorsions et les règlements de comptes font partie du paysage. Dans ce contexte, les mineurs les plus vulnérables se retrouvent pris entre la précarité économique et la violence des groupes qui dominent le secteur.
Les autorités sud-africaines multiplient les opérations. Le 31 juillet, dans la même province du Nord-Ouest, à environ deux cents kilomètres de Rustenburg, une intervention policière a permis l’arrestation de vingt-quatre ressortissants étrangers en situation irrégulière à Stilfontein. Les forces de l’ordre ont également découvert un camion transportant une pelleteuse, signe que certaines activités illégales atteignent désormais un niveau d’organisation et de mécanisation préoccupant.
Stilfontein reste gravé dans les mémoires pour une autre raison. Entre fin 2024 et début 2025, au moins quatre-vingt-dix mineurs artisanaux y ont perdu la vie dans des circonstances liées à un siège mené par la police. Cet épisode a mis en lumière les tensions extrêmes qui existent autour de ces sites et la difficulté de trouver un équilibre entre maintien de l’ordre et protection des vies humaines.
L’armée appelée en renfort
Face à l’ampleur du phénomène, le président Cyril Ramaphosa a annoncé en février dernier le déploiement de l’armée pour appuyer la police dans la lutte contre l’exploitation minière illégale. Cette décision marque une escalade dans la réponse de l’État. Elle traduit aussi l’aveu que les forces de police classiques peinent à contenir seules un phénomène aussi répandu et aussi enraciné.
L’intervention militaire vise à sécuriser les zones les plus sensibles, à interrompre les réseaux de ravitaillement et à dissuader de nouvelles descentes dans les puits abandonnés. Pourtant, tant que les causes profondes – pauvreté, chômage, absence d’alternatives économiques – resteront intactes, la pression pour descendre sous terre continuera d’exister. Les opérations de sécurité peuvent ralentir l’activité, mais elles ne la font pas disparaître.
Une réalité économique difficile à ignorer
L’Afrique du Sud possède l’une des plus longues histoires minières du continent. L’or, le platine, le charbon et les diamants ont façonné son économie pendant plus d’un siècle. Aujourd’hui, une partie de ce patrimoine industriel est à l’abandon. Les compagnies se recentrent sur les gisements les plus rentables, laissant derrière elles des centaines de sites désaffectés. Ces lieux deviennent rapidement des opportunités pour ceux qui n’ont plus rien à perdre.
Les minerais encore présents dans les galeries non exploitées représentent une ressource accessible, même si le risque est maximal. Pour beaucoup de zama zamas, le calcul est simple : rester en surface sans revenus ou tenter sa chance sous terre. Dans un contexte de chômage structurel et de pauvreté persistante, le choix se porte trop souvent sur la seconde option.
Les familles des victimes portent un double fardeau. Elles perdent un proche et, souvent, le principal pourvoyeur de ressources du foyer. Les blessés, quant à eux, font face à des soins longs et coûteux, dans un système de santé déjà sous tension. Les communautés frontalières, notamment au Lesotho, ressentent particulièrement ces chocs. Les envois d’argent issus de l’extraction clandestine constituaient parfois un soutien important pour des foyers restés au pays.
Les défis des opérations de secours
Intervenir dans une mine désaffectée après un éboulement relève du défi technique majeur. Les équipes de secours doivent d’abord évaluer la stabilité des galeries restantes. Elles doivent ensuite localiser les survivants éventuels, souvent sans cartes précises des réseaux souterrains. L’absence d’infrastructure de communication, d’éclairage et de ventilation complique chaque étape.
Dans le cas de Rustenburg, un nombre indéterminé de personnes reste encore coincé. Les autorités n’ont pas précisé si des contacts ont pu être établis avec elles. Chaque passage de temps diminue les chances de survie. L’air se charge de poussière, les parois peuvent continuer de s’effriter, et l’accès aux zones les plus profondes devient de plus en plus risqué pour les sauveteurs eux-mêmes.
Ces opérations mobilisent des moyens importants. Elles rappellent aussi le coût humain et financier d’un phénomène que les autorités tentent de combattre depuis des années sans parvenir à l’éradiquer.
Un phénomène ancré dans plusieurs provinces
Si l’accident de Rustenburg a attiré l’attention, il n’est pas isolé. La province du Nord-Ouest, mais aussi le Gauteng, le Free State et d’autres régions minières connaissent régulièrement des incidents similaires. Les chiffres officiels des décès et des blessures liés à l’extraction clandestine restent incomplets, car de nombreux accidents ne sont jamais signalés ou le sont avec retard.
Les autorités locales et nationales multiplient les déclarations. Elles soulignent le caractère illégal de ces activités et le danger qu’elles représentent. Elles pointent également du doigt les réseaux criminels qui en tirent profit. Pourtant, sur le terrain, la réalité reste celle d’une coexistence difficile entre les forces de l’ordre, les compagnies minières et les groupes de mineurs artisanaux.
Certains sites font l’objet de contrôles réguliers. D’autres restent largement hors de portée. La géographie des anciennes zones minières, souvent isolées et étendues, rend la surveillance permanente quasiment impossible. Les zama zamas s’adaptent. Ils changent de puits, modifient leurs horaires, utilisent des réseaux de renseignement pour anticiper les opérations policières.
Les limites des réponses purement sécuritaires
Le déploiement de l’armée annoncé par le président Ramaphosa marque une volonté de durcir la réponse. Cette approche a ses partisans, qui y voient le seul moyen de reprendre le contrôle de zones devenues hors la loi. Elle a aussi ses critiques, qui craignent une escalade de la violence et un éloignement des solutions de fond.
Les expériences passées montrent que la seule pression sécuritaire ne suffit pas. Tant que des milliers de personnes n’auront pas d’autre perspective économique viable, le risque de redescendre sous terre restera élevé. Les programmes de reconversion, de formation professionnelle et de création d’emplois dans les zones touchées restent encore trop limités pour inverser la tendance.
Par ailleurs, la question des migrants en situation irrégulière complexifie le dossier. Une partie des mineurs clandestins vient de pays voisins. Leur statut administratif les rend encore plus vulnérables et complique les éventuelles mesures d’accompagnement social.
Le poids de l’histoire minière sud-africaine
L’Afrique du Sud a bâti une grande partie de sa richesse sur l’extraction minière. Les grandes compagnies ont longtemps dominé l’économie. Aujourd’hui, le secteur formel reste important, mais il n’absorbe plus autant de main-d’œuvre qu’autrefois. Les fermetures de sites, les restructurations et l’évolution des techniques d’extraction ont laissé des pans entiers de territoires sans activité économique de substitution.
Dans ce contexte, les mines désaffectées deviennent des symboles ambivalents. Elles représentent à la fois le passé industriel du pays et une ressource de dernier recours pour ceux qui ont été laissés de côté. Cette dualité explique en partie pourquoi le phénomène des zama zamas résiste aussi bien aux tentatives de répression.
Les communautés locales entretiennent parfois des relations ambiguës avec ces activités. Certains y voient une source de revenus informels qui alimente l’économie locale. D’autres en dénoncent les conséquences en termes de violence, de dégradation de l’environnement et de risques pour la sécurité publique.
Des vies brisées derrière les chiffres
Derrière le chiffre de quatorze morts et de huit blessés graves se cachent des trajectoires individuelles. Des hommes partis de chez eux avec l’espoir de ramener de l’argent. Des familles qui attendent des nouvelles. Des enfants qui ne reverront plus leur père. Ces histoires se répètent à chaque incident, mais elles restent souvent invisibles une fois le bilan annoncé.
Les proches des victimes originaires du Lesotho font face à des démarches administratives et financières supplémentaires pour rapatrier les corps ou accompagner les blessés. La distance géographique et les formalités transfrontalières ajoutent une couche de souffrance à un drame déjà lourd.
Dans les communautés concernées, chaque accident renforce le sentiment que la vie des mineurs clandestins pèse peu dans les priorités nationales. Cette perception alimente à son tour un certain fatalisme et, paradoxalement, le maintien de pratiques dangereuses.
La question environnementale souvent oubliée
Au-delà du drame humain, l’extraction clandestine laisse des traces sur l’environnement. Les méthodes artisanales utilisées dans les puits abandonnés génèrent des pollutions localisées. L’usage de produits chimiques pour traiter les minerais, le rejet de déblais et la perturbation des nappes phréatiques font partie des impacts rarement mesurés avec précision.
Les sites désaffectés deviennent des zones de non-droit écologique. Les compagnies qui les ont quittés n’assurent plus le suivi environnemental. Les autorités peinent à contrôler l’ensemble des points d’extraction illégale. Le résultat est une dégradation progressive de certains territoires déjà fragilisés par des décennies d’activité minière intensive.
Vers quelles perspectives ?
Le drame de Rustenburg s’inscrit dans une série d’événements qui rappellent régulièrement l’urgence de la situation. Les réponses apportées jusqu’ici – opérations policières, déploiement militaire, déclarations politiques – n’ont pas permis d’inverser durablement la tendance. Une approche plus globale semble nécessaire.
Elle pourrait inclure un meilleur suivi des sites abandonnés, des programmes de fermeture sécurisée des puits les plus dangereux, des initiatives de reconversion économique pour les populations touchées et une coopération renforcée avec les pays voisins sur la question migratoire. Aucune de ces pistes n’est simple à mettre en œuvre. Toutes demandent des moyens, une coordination et une volonté politique soutenue dans le temps.
En attendant, les galeries restent ouvertes. Les hommes continuent d’y descendre. Et les éboulements, comme celui de lundi soir près de Rustenburg, continuent de rappeler le prix humain de cette économie de la survie.
Les opérations de secours se poursuivent. Les familles attendent. Les autorités tentent de localiser ceux qui restent sous terre. Ce qui s’est passé dans cette mine désaffectée n’est pas seulement un accident. C’est le symptôme d’un système qui laisse trop de personnes sans autre choix que de risquer leur vie pour un peu de minerai.
Dans les semaines et les mois à venir, d’autres incidents surviendront probablement. La question n’est plus de savoir s’ils arriveront, mais combien de vies devront encore être perdues avant que des solutions plus structurelles ne soient mises en place. Le drame de Rustenburg s’ajoute à une longue liste. Il ne doit pas devenir un simple chiffre de plus dans les statistiques de l’extraction clandestine.
Les zama zamas continueront d’essayer tant que les conditions qui les poussent sous terre n’auront pas changé. Et tant que les puits abandonnés resteront accessibles, le risque d’un nouvel éboulement restera présent. Lundi soir, près de Rustenburg, ce risque s’est concrétisé de la façon la plus tragique qui soit. Quatorze hommes ne sont plus revenus. D’autres restent encore dans l’obscurité. Leur sort, et celui de tous ceux qui partagent le même quotidien, dépend désormais de la capacité du pays à regarder en face les causes profondes de ce drame récurrent.
L’Afrique du Sud possède les ressources, l’expérience et les institutions nécessaires pour traiter ce dossier. Il reste à transformer cette capacité en actions concrètes et durables. Chaque jour qui passe sans progrès significatif est un jour où d’autres hommes descendent dans des galeries dangereuses, portés par l’espoir et la nécessité. Le bilan de Rustenburg est un rappel cruel de ce que ce choix peut coûter.
Alors que les équipes de secours poursuivent leurs efforts, la population sud-africaine et celle des pays voisins retiennent leur souffle. Un nombre indéterminé de personnes reste coincé. Chaque information qui remontera de sous terre sera scrutée avec anxiété. Dans l’attente, le silence des galeries désaffectées continue de peser lourdement sur les consciences.
Ce drame met une fois de plus en évidence le fossé entre le discours officiel sur la lutte contre l’extraction illégale et la réalité vécue par des milliers de personnes. Tant que ce fossé ne sera pas réduit, les éboulements comme celui de Rustenburg resteront une possibilité permanente. Quatorze morts. Huit blessés graves. Un nombre encore inconnu de personnes piégées. Ces chiffres ne sont pas abstraits. Ils représentent des vies, des familles et un échec collectif à protéger les plus vulnérables.
L’histoire minière de l’Afrique du Sud a produit des richesses immenses. Elle a aussi produit des zones d’abandon où la misère et le danger se côtoient chaque jour. L’accident de lundi soir est le produit direct de cette réalité. Il appelle une réponse à la hauteur de l’enjeu humain qu’il représente. Pour l’instant, les puits restent ouverts, les hommes continuent d’y descendre, et le risque d’un nouveau drame reste intact.









