Imaginez un instant un monde où les marchés financiers ne dorment jamais, où les actifs numériques s’échangent à toute heure du jour et de la nuit, y compris le week-end et les jours fériés. Pourtant, derrière cette apparente fluidité se cache un frein invisible : l’impossibilité de déplacer immédiatement le cash et les collatéraux d’un système à l’autre. C’est précisément ce décalage que Jerald David, dirigeant de Lynq, met en lumière lorsqu’il affirme que la finance institutionnelle a besoin de véritables rails de règlement interopérables. Sans eux, même les institutions les mieux capitalisées se retrouvent parfois incapables d’honorer une obligation au moment précis où elle survient.
Pourquoi plusieurs formes d’argent numérique coexisteront durablement
Loin de l’idée d’une monnaie unique qui balayerait tout le reste, le dirigeant de Lynq décrit un paysage où stablecoins, dépôts tokenisés, parts de fonds monétaires tokenisés, éventuelles monnaies numériques de banque centrale et argent bancaire classique occuperont chacun leur place. Chaque instrument répond à des besoins distincts selon le type de contrepartie, la juridiction et la nature de la transaction. Un établissement peut détenir des liquidités classiques pour son activité quotidienne, des stablecoins pour interagir avec des protocoles blockchain, et des parts de fonds monétaires pour optimiser le rendement à court terme. Le problème n’est donc pas la diversité, mais l’absence de passerelles efficaces entre ces silos.
Cette coexistence n’est pas théorique. Elle se dessine déjà dans les laboratoires d’expérimentation et dans les projets menés par les grandes banques. Lorsque plusieurs formes de monnaie numérique circulent en parallèle sans pouvoir se parler facilement, le capital global peut être suffisant, mais rester indisponible au bon endroit, sous la bonne forme et au bon moment. C’est exactement ce que souligne Jerald David : le défi n’est plus de créer encore une nouvelle monnaie, mais de garantir que la valeur peut se déplacer là où elle est requise, au moment précis où elle l’est.
Le test de la Banque d’Angleterre comme révélateur
Un exemple concret illustre parfaitement cette logique. Dans le cadre de la phase 2 de son laboratoire dédié à la livre numérique, la Banque d’Angleterre a accueilli un consortium réunissant NOBO Finance, Dun & Bradstreet et Polygon Labs. L’objectif n’était pas de départager stablecoin et monnaie centrale, mais de tester leur collaboration au sein d’un même flux de paiement de commerce international. Un exportateur reçoit une avance via un système de stablecoin, tandis que l’importateur britannique finalise le règlement en livres numériques simulées. Les deux parties sont coordonnées dans une seule transaction, permettant d’observer si l’argent privé et l’argent de banque centrale peuvent coexister sans que l’un attende l’autre.
Polygon fournit la composante de règlement stablecoin et l’infrastructure de contrats intelligents via son Open Money Stack. La portion livre numérique reste, elle, sur le registre de démonstration de la banque centrale. Ce découpage technique met en évidence une réalité simple : aujourd’hui, les différents types d’argent numérique fonctionnent encore sur des systèmes qui communiquent difficilement. Le laboratoire n’utilise ni clients réels ni argent réel ; il s’agit d’un environnement contrôlé destiné à éclairer les choix technologiques et les modèles économiques futurs.
« Je ne m’attends pas à ce qu’une seule forme d’argent numérique remplace toutes les autres. Stablecoins, dépôts tokenisés, fonds monétaires tokenisés, éventuelles CBDC et argent bancaire traditionnel auront tous des rôles différents selon la contrepartie, la juridiction et le type de transaction. »
Jerald David, PDG de Lynq
Quand les rails séparés immobilisent le capital
Le véritable enjeu apparaît dès que l’on examine les conséquences opérationnelles de ces silos. Une institution peut disposer de liquidités abondantes, mais se retrouver dans l’incapacité de les mobiliser pour un appel de marge intervenant en dehors des horaires bancaires classiques. Les marchés d’actifs numériques tournent en continu. Les systèmes de transfert traditionnels, eux, restent soumis à des horaires d’ouverture, des cut-off et des jours non ouvrés. Résultat : une partie seulement du problème est résolue si les actifs circulent 24 heures sur 24 tandis que le cash et les collatéraux ne suivent pas le même rythme.
Face à cette rigidité, les établissements ont tendance à prépositionner des fonds sur plusieurs plateformes de négociation ou auprès de multiples contreparties. Cette stratégie de sécurité immobilise du capital qui pourrait autrement rester disponible pour d’autres opérations. Le coût d’opportunité est réel. Il pèse sur le financement, la gestion des collatéraux et le règlement final. David insiste sur ce point : le problème dépasse la simple conversion d’une monnaie numérique en une autre. Il s’agit de pouvoir faire circuler la valeur entre instruments de natures différentes dès qu’une obligation se présente.
Lynq, qui opère un réseau de règlement géré par un courtier-négociant destiné aux institutions, rencontre quotidiennement ce décalage. L’entreprise constate que la question pratique n’est pas tant d’inventer une nouvelle forme d’argent que de s’assurer que le capital arrive là où il doit être, au moment où il doit y être. Cette observation rejoint les initiatives de plusieurs grandes banques américaines qui travaillent sur des dépôts tokenisés capables de fonctionner au-delà des horaires traditionnels.
Les banques américaines entrent dans la danse
Wells Fargo a notamment annoncé un projet de dépôts tokenisés destiné dans un premier temps à des clients corporate sélectionnés, sur un corridor dollar-livre sterling. L’idée est de permettre le transfert, la programmation et le règlement de fonds en continu sur la plateforme blockchain de la banque. L’extension à d’autres clients, pays et devises est prévue pour 2027. Dans le même temps, un groupe de grandes banques américaines, comprenant JPMorgan Chase, Bank of America, Citigroup et Wells Fargo, a soutenu le principe d’un réseau partagé de dépôts tokenisés également ciblé pour 2027. L’ambition est de faire circuler de l’argent numérique émis par les banques entre les établissements participants, plutôt que de le laisser confiné dans le système interne de chacune.
Ces projets soulignent une convergence : les banques souhaitent proposer des paiements basés sur la blockchain sans faire sortir les dépôts clients du système bancaire. Pour y parvenir, des standards techniques, juridiques et de conformité communs restent indispensables. Les stablecoins offrent, de leur côté, une autre voie en permettant aux tokens de circuler sur différents réseaux et juridictions. Pourtant, le choix de l’instrument dépendra toujours de la contrepartie, des règles applicables et de la nature de la transaction. Aucun instrument ne s’imposera comme solution universelle.
Fonds monétaires tokenisés et risque différencié
Les parts de fonds monétaires placées sur des infrastructures blockchain constituent une troisième option. Elles permettent aux institutions de détenir des actifs susceptibles de générer un rendement tout en restant relativement liquides. Toutefois, le transfert d’une part de fonds n’offre pas toujours les mêmes fonctionnalités qu’un transfert d’argent bancaire ou d’un stablecoin de paiement. Chaque instrument porte en outre un profil de risque distinct. Une monnaie numérique de banque centrale représenterait un engagement direct de l’institut d’émission. Les dépôts commerciaux restent des créances sur les banques. Les détenteurs de stablecoins dépendent, eux, de l’émetteur privé et de l’arrangement de réserves qui le soutient.
Cette diversité de risques et de fonctions rend encore plus cruciale la question de l’interopérabilité. Sans mécanismes permettant de passer d’un instrument à l’autre de façon fluide et sécurisée, les institutions continueront de fragmenter leur liquidité. Le coût de cette fragmentation se mesure non seulement en immobilisations inutiles, mais aussi en friction opérationnelle et en exposition accrue aux retards de règlement.
L’impératif du règlement en continu
Les marchés d’actifs numériques ont aboli la notion de clôture. Les positions peuvent évoluer un dimanche soir ou un jour férié. Un appel de marge peut survenir à n’importe quelle heure. Si l’institution détient les liquidités nécessaires mais ne peut les transférer à la contrepartie avant la réouverture des systèmes bancaires traditionnels, la liquidité théorique n’apporte qu’un secours limité. David résume la situation avec clarté : si les actifs peuvent se négocier en continu alors que le cash et les collatéraux ne peuvent pas se déplacer sur la même base, seule une partie du problème a été traitée.
Cette observation dépasse le seul univers crypto. Elle concerne l’ensemble de la finance institutionnelle à mesure que les instruments tokenisés gagnent en importance. Les infrastructures de règlement doivent donc évoluer au même rythme que les marchés. Les projets de dépôts tokenisés, les expérimentations de monnaies numériques de banque centrale et les réseaux de stablecoins institutionnels convergent vers la même exigence : des rails capables de fonctionner sans interruption et de se parler entre eux.
Ce que révèle le laboratoire de la livre numérique
Le Digital Pound Lab offre aux entreprises privées un environnement de simulation comprenant des interfaces de programmation, des portefeuilles, un registre de démonstration et des fonctions de contrats intelligents. NOBO Finance pilote la conception du cas d’usage de commerce international ainsi qu’un second volet portant sur un profil de crédit portable pour les petites entreprises. Dun & Bradstreet apporte des informations d’identité et de crédit vérifiées, tandis que Polygon fournit l’infrastructure blockchain destinée à faire voyager ce profil avec le paiement.
Le scénario de factoring d’une facture adossée à un connaissement électronique illustre bien la logique. L’exportateur obtient une avance en stablecoin sans attendre le règlement final de l’importateur. Ce dernier règle ensuite en livres numériques simulées. L’ensemble reste une expérimentation contrôlée. La banque centrale n’a pas encore décidé d’émettre une livre numérique, et les travaux des participants ne préjugent ni de la politique finale ni de la structure exacte d’une éventuelle CBDC. Une décision sur les prochaines étapes est attendue plus tard en 2026, et toute introduction effective nécessiterait l’approbation du Parlement.
Des travaux similaires se déroulent à l’échelle internationale. Le projet Agorá de la Banque des règlements internationaux a montré qu’il était possible de régler des dépôts bancaires commerciaux tokenisés contre des réserves de banque centrale tokenisées à travers plusieurs juridictions. Sept banques centrales et plus de quarante institutions financières y participent. Des essais ultérieurs devraient traiter des transactions en valeur réelle.
Les enjeux concrets pour les institutions
Pour les trésoriers et les responsables de post-marché, la question se pose en termes très opérationnels. Comment minimiser le capital immobilisé tout en restant capable d’honorer n’importe quelle obligation, à n’importe quelle heure ? Comment éviter de multiplier les comptes préfinancés sur différentes plateformes ? Comment faire en sorte qu’un collatéral détenu sous forme de parts de fonds monétaires tokenisés puisse, si nécessaire, être transformé rapidement en liquidité utilisable pour un règlement en stablecoin ou en dépôt bancaire tokenisé ?
Les réponses passent par des infrastructures capables de gérer ces conversions et ces transferts de façon quasi instantanée, avec la traçabilité, la sécurité et la conformité exigées par le cadre institutionnel. Lynq positionne précisément son réseau de règlement comme une réponse à ce besoin. D’autres acteurs, qu’ils soient bancaires ou issus de l’écosystème blockchain, travaillent sur des approches complémentaires. La concurrence et la collaboration entre ces solutions détermineront la vitesse à laquelle les rails interopérables se généralisent.
Une transformation qui dépasse la simple technologie
Au-delà des aspects purement techniques, l’interopérabilité soulève des questions juridiques, de gouvernance et de standardisation. Qui est responsable en cas de dysfonctionnement d’un pont entre deux rails ? Comment harmoniser les règles de conformité lorsque des instruments relevant de régimes différents circulent dans un même flux ? Comment garantir que la finalité du règlement est reconnue de manière uniforme dans toutes les juridictions concernées ? Ces interrogations ne trouveront de réponses que par un travail collectif entre banques centrales, superviseurs, banques commerciales et acteurs technologiques.
Les expérimentations actuelles, qu’elles se déroulent à Londres, dans le cadre du projet Agorá ou au sein des banques américaines, constituent autant de laboratoires grandeur nature. Elles permettent de tester non seulement la faisabilité technique, mais aussi les modèles économiques et les arrangements de responsabilité. Les résultats de ces travaux orienteront les choix des années à venir.
Perspectives à moyen terme
À l’horizon 2027, plusieurs réseaux de dépôts tokenisés devraient être opérationnels. Les stablecoins institutionnels continueront de gagner en maturité et en volume. Les expérimentations de monnaies numériques de banque centrale avanceront, même si les décisions politiques restent prudentes. Dans ce contexte, la capacité à faire communiquer ces différents univers deviendra un avantage concurrentiel décisif. Les institutions qui disposeront d’accès fluides à plusieurs formes d’argent numérique et de mécanismes de transfert efficaces se trouveront mieux armées pour gérer leur liquidité et leurs risques.
Jerald David insiste sur le fait que le véritable enjeu n’est pas de choisir un gagnant parmi les différentes formes d’argent numérique. Il s’agit de construire l’infrastructure qui leur permettra de coexister et de se compléter. Tant que les rails resteront séparés, une partie du capital institutionnel restera sous-utilisée. Lorsque ces rails deviendront réellement interopérables et disponibles en continu, la finance institutionnelle pourra enfin tirer pleinement parti de la digitalisation de la monnaie.
Cette évolution ne se fera pas du jour au lendemain. Elle nécessitera des investissements importants, des ajustements réglementaires et une coordination internationale. Pourtant, la direction est claire. Les marchés qui fonctionnent 24 heures sur 24 exigent des mécanismes de règlement qui suivent le même rythme. Les institutions qui anticipent cette exigence et s’équipent dès maintenant des outils nécessaires prendront une longueur d’avance dans un environnement où la vitesse et la disponibilité du capital font de plus en plus la différence.
Les leçons pour les trésoriers et les gestionnaires de risques
Pour les professionnels de la trésorerie, les messages de Lynq et les expérimentations en cours offrent plusieurs enseignements concrets. Premièrement, la diversification des formes de liquidité est devenue une réalité opérationnelle. Il ne s’agit plus seulement de gérer des soldes bancaires et des titres, mais d’intégrer stablecoins, dépôts tokenisés et parts de fonds monétaires dans une vision d’ensemble. Deuxièmement, la disponibilité temporelle de ces liquidités est aussi importante que leur montant. Une liquidité indisponible la nuit ou le week-end n’a qu’une valeur limitée face à des marchés qui, eux, ne s’arrêtent jamais.
Troisièmement, les stratégies de préfinancement multiples, si elles rassurent à court terme, génèrent un coût d’opportunité qui s’accumule. Les infrastructures capables de réduire ce besoin de prépositionnement apporteront une valeur mesurable. Quatrièmement, la gouvernance des risques doit intégrer les profils de contrepartie et de réserve propres à chaque instrument. Un stablecoin n’est pas un dépôt bancaire, qui n’est pas une part de fonds monétaire, qui n’est pas une monnaie de banque centrale. Chaque catégorie appelle une analyse de risque spécifique.
Enfin, la collaboration avec les fournisseurs d’infrastructures de règlement devient stratégique. Que ce soit via des réseaux comme celui de Lynq, via les plateformes des grandes banques ou via les solutions développées par les acteurs blockchain, les institutions devront choisir leurs partenaires en fonction de leur capacité réelle à offrir de l’interopérabilité et de la disponibilité continue.
Un changement de paradigme déjà engagé
La déclaration de Jerald David s’inscrit dans un mouvement plus large. Depuis plusieurs années, la tokenisation des actifs et de l’argent progresse. Les expérimentations se multiplient. Les banques centrales explorent les monnaies numériques. Les banques commerciales testent les dépôts tokenisés. Les émetteurs de stablecoins renforcent leurs réserves et leurs cadres de conformité. Tous ces développements convergent vers une même conclusion : l’avenir de la liquidité institutionnelle sera multi-formes et devra reposer sur des rails capables de faire circuler la valeur sans friction excessive.
Dans ce paysage, le rôle des infrastructures de règlement devient central. Elles ne se contentent plus de transférer de l’argent d’un compte à un autre. Elles doivent orchestrer des flux entre des instruments de natures différentes, garantir la finalité du règlement, respecter les contraintes réglementaires et fonctionner en dehors des horaires traditionnels. C’est un défi technique, juridique et opérationnel de grande ampleur. C’est aussi une opportunité pour les acteurs qui sauront le relever.
Les prochains mois et les prochaines années diront à quelle vitesse ces rails interopérables se mettront en place. Les annonces de 2026 et 2027, les résultats des laboratoires expérimentaux et les premiers déploiements commerciaux constitueront autant d’étapes marquantes. En attendant, le message de Lynq reste clair et utile : sans la capacité de déplacer le capital là où il est nécessaire, au moment où il est nécessaire, la promesse de l’argent numérique restera incomplète pour les institutions.
Cette incomplétude a un coût. Elle se traduit par des immobilisations de capital, des frictions opérationnelles et une capacité réduite à saisir des opportunités ou à faire face à des obligations en dehors des créneaux habituels. Les institutions qui prennent conscience de cet enjeu et qui agissent pour y répondre se positionnent favorablement pour la prochaine phase de la digitalisation financière. Celles qui attendront risquent de découvrir, un jour de week-end ou en pleine nuit, que leur liquidité théorique ne peut pas être mobilisée assez vite.
Le débat n’est donc plus de savoir si plusieurs formes d’argent numérique coexisteront. Elles coexistent déjà et continueront de le faire. La question centrale est désormais celle des infrastructures qui les relieront. Sur ce point, la voix de Jerald David et les expérimentations menées par les banques centrales et les grands établissements bancaires convergent. L’interopérabilité et la disponibilité continue ne sont plus des options. Elles deviennent des conditions nécessaires au bon fonctionnement de la finance institutionnelle dans un monde où les marchés ne ferment plus jamais.
En définitive, l’argent numérique n’atteindra son plein potentiel institutionnel que lorsque les rails de règlement auront rattrapé le rythme des marchés. C’est ce rattrapage qui est en cours. Il mérite d’être suivi de près, car il redessine en profondeur la manière dont le capital circule, se gère et se mobilise dans l’économie mondiale.









