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Découvertes Archéologiques Au Liban Malgré La Guerre

Un temple romain de vingt et un mètres vient d’émerger près des cèdres, pendant que Tyr et Beaufort basculent sur la liste du patrimoine en péril. Les fouilles du sud sont stoppées. Ailleurs, la terre continue de parler.

Comment un pays pris dans la reprise des hostilités peut-il encore livrer des colonnes romaines, un pressoir à olives et des carrières de pierre? La question n’a rien d’abstrait au Liban. Comptoir sur la Méditerranée et carrefour de civilisations, le territoire continue de révéler des vestiges, alors que dans le sud les chantiers de fouilles sont à l’arrêt et que la priorité des autorités s’est déplacée vers la protection du patrimoine en péril.

Ce Que La Terre Continue De Dire

Le Liban n’est pas un décor figé. Il accumule les traces des âges de pierre, du bronze et du fer, des Phéniciens ou des Perses, des Empires romain, byzantin, ottoman. Cette superposition n’est pas un slogan de brochure. Elle se lit dans des colonnes mises au jour récemment, dans des outils de tissage, dans une muraille phénicienne bordant un terrain, dans un établissement thermal romain vieux de deux mille ans découvert au milieu d’un chantier.

Récemment, les vestiges d’un temple romain ont été mis au jour, avec des colonnes et leurs bases, longues de 21 mètres et larges de 11 mètres, dans la localité montagneuse de Maaser el-Chouf, au sud-est de Beyrouth, près d’une forêt de cèdres plurimillénaires. L’image est presque trop nette: la pierre antique et l’arbre ancien dans le même paysage.

Tout un système a été construit autour de ce temple.

Myriam Ziadé, directrice locale des antiquités au sein du ministère de la Culture

Ce temple date d’entre le Ier siècle avant J.-C. et le IIe siècle après J.-C. Le site a ensuite été converti en forteresse croisée entre les XIIe et XIIIe siècles, fort de sa position sur un réseau de routes reliant la côte méditerranéenne à la vallée de la Bekaa, dans l’est. La phrase est courte. Elle décrit pourtant un nœud: culte, puis défense, toujours le passage.

Un Temple, Un Réseau, Une Forteresse

Maaser el-Chouf n’est pas une anecdote isolée. Autour du temple, «tout un système» a été construit. On ne parle pas seulement d’un édifice isolé posé sur une crête. On parle d’une organisation de l’espace, d’une logique d’implantation, d’un rapport à la route et à la montagne. Les colonnes et leurs bases donnent une mesure concrète: vingt et un mètres de long, onze mètres de large. Ces chiffres ancrent le récit. Ils empêchent de réduire la découverte à une formule vague.

La conversion en forteresse croisée, entre le XIIe et le XIIIe siècle, prolonge la même logique de position. Ce n’est pas un hasard si le lieu sert encore, des siècles plus tard, à surveiller ou à tenir un passage. Le réseau de routes vers la Bekaa n’est pas un détail pittoresque. C’est le fil qui relie la côte à l’intérieur, la mer aux plaines de l’est.

Repères du site de Maaser el-Chouf
Temple romain : Ier siècle avant J.-C. – IIe siècle après J.-C.
Emprise indiquée : 21 mètres sur 11 mètres
Réemploi : forteresse croisée, XIIe–XIIIe siècles
Cadre : montagne, forêt de cèdres plurimillénaires, sud-est de Beyrouth

Myriam Ziadé, qui dirige localement les antiquités au ministère de la Culture, insiste sur ce système construit autour du temple. L’insistance n’est pas rhétorique. Elle dit que l’on n’a pas seulement «trouvé des colonnes». On a retrouvé une manière d’occuper le relief, de relier les routes, de réemployer plus tard la même emprise pour une fonction militaire médiévale.

Le cèdre plurimillénaire à proximité n’est pas un ornement de phrase. Il situe le temple dans un paysage déjà chargé de durée. La montagne du Chouf, la forêt, la pierre romaine, puis la forteresse croisée: autant de strates qui s’empilent sans s’annuler. Le Liban, dans cet exemple précis, montre ce qu’il est décrit comme étant: un carrefour où les périodes ne s’effacent pas d’un trait.

Quand La Priorité Devient La Protection

Dans la vallée de la Bekaa comme dans le sud du pays, les activités archéologiques ont été affectées par la reprise des hostilités entre le Hezbollah pro-iranien et Israël début mars, sur fond d’offensive israélo-américaine contre Téhéran. La chronologie est celle de l’article: début mars, reprise, sud et Bekaa touchés dans l’organisation du travail de terrain.

Notre priorité aujourd’hui a changé et se concentre, à ce stade, sur la protection du patrimoine en péril.

Sarkis El Khoury, directeur général des Antiquités

Les fouilles dans les zones dangereuses sont à l’arrêt, ajoute-t-il. L’arrêt n’est pas un choix scientifique. C’est une conséquence de la dangerosité. Tyr illustre le propos: ancienne cité phénicienne du sud qui abrite notamment un arc de triomphe romain et un hippodrome du IIe siècle, touchée ces derniers mois par des bombardements israéliens.

Le site a été inscrit en juillet par l’Unesco sur la liste du patrimoine en péril, comme les châteaux du Mont Amel, également situés dans le sud et visés par des frappes, comprenant la célèbre forteresse de Beaufort datant de l’époque des Croisades, dont s’est emparée l’armée israélienne. La liste n’est pas un hommage. C’est un signal d’alerte administratif et symbolique.

À cause de la guerre, les équipes étrangères ont renoncé à se rendre au Liban, regrette Sarkis El Khoury. Le regret porte sur l’absence de ces équipes, pas sur une statistique inventée. Il dit simplement que le terrain, déjà fragile, se vide aussi de concours internationaux.

Lieu évoqué Ce qui est en jeu Situation rapportée
Tyr Cité phénicienne, arc romain, hippodrome du IIe siècle Bombardements, fouilles stoppées, liste Unesco en péril (juillet)
Châteaux du Mont Amel Ensemble sud, dont Beaufort d’époque croisée Frappes, Beaufort prise par l’armée israélienne, liste Unesco
Bekaa et sud Activités archéologiques de terrain Affectées dès la reprise des hostilités début mars

La formule «patrimoine en péril» n’est pas un ornement. Elle devient le centre de gravité du travail institutionnel. Fouiller suppose du temps, de la présence, de la sécurité minimale. Protéger suppose d’abord d’empêcher que l’existant ne soit encore davantage atteint. Sarkis El Khoury le dit sans détour: la priorité a changé, à ce stade.

Tyr concentre plusieurs époques dans un même nom: phénicienne par son histoire de cité, romaine par l’arc et l’hippodrome du IIe siècle. Les bombardements de ces derniers mois ne «commentent» pas cette stratification. Ils la mettent sous pression. L’inscription Unesco de juillet enregistre cette pression. Les châteaux du Mont Amel, Beaufort comprise, entrent dans le même registre: visés, pris, classés en péril.

Ailleurs, Les Fouilles Se Poursuivent

Mais ailleurs, les fouilles se poursuivent malgré tout. La phrase de bascule est volontairement simple. Elle sépare le sud dangereux du reste du pays où l’on peut encore s’asseoir auprès des outils, sous le soleil, et noter ce que la terre rend.

Dans la ville côtière de Batroun, au nord, où trônent les ruines d’un amphithéâtre romain, un membre d’une équipe de fouilles est assis sous un soleil de plomb, entouré de ses outils, l’air marin faisant trembler ses notes. La scène n’ajoute aucun vestige imaginaire. Elle décrit le geste du travail: chaleur, mer, papier qui bouge, outils autour du corps.

Un pressoir à olives et des poids en terre cuite datant de l’époque romaine ont été trouvés sur un terrain privé, ainsi que des outils de tissage et de filage, indique Samar Karam, responsable des sites archéologiques dans le nord du pays. Le privé n’empêche pas la découverte. Il la situe: une parcelle, des objets du quotidien antique, l’huile et le textile.

Sur un terrain voisin, bordé par une muraille datant de l’époque phénicienne, des archéologues ont découvert deux carrières de pierre, l’une datant de l’époque romaine et l’autre de l’époque phénicienne, ajoute-t-elle. La muraille n’est pas un fond de carte. Elle borde. Les carrières, elles, disent l’extraction: d’où vient la pierre, à quelle période on l’a prise.

Ce que Batroun a rendu, tel que rapporté

  • Ruines d’un amphithéâtre romain déjà présentes dans le paysage urbain
  • Pressoir à olives d’époque romaine sur un terrain privé
  • Poids en terre cuite de la même période
  • Outils de tissage et de filage
  • Muraille phénicienne en bordure d’un terrain voisin
  • Deux carrières: une romaine, une phénicienne

Samar Karam parle depuis le nord. Son propos ne corrige pas celui de Sarkis El Khoury sur le sud. Il le complète par contraste. Là où l’on peut encore fouiller, on trouve l’huile, le fil, la pierre extraite. Autrement dit des gestes économiques autant que monumentaux. Le temple du Chouf impressionne par l’échelle. Le pressoir de Batroun impressionne par l’ordinaire antique.

Sur un autre site, des vestiges de l’Empire ottoman et des éléments remontant aux Perses, Phéniciens et Romains ont été découverts au même endroit, révélant une superposition de périodes historiques. La superposition n’est plus une métaphore générale sur le Liban. Elle devient un constat de chantier: le même lieu, plusieurs empires, plusieurs peuples, sans que l’un n’efface complètement l’autre dans le sol.

Beyrouth, Le Hasard Des Chantiers

À Beyrouth, un pressoir à olives datant de l’époque romaine vient d’être exhumé et des recherches sont en cours dans le centre-ville pour trouver les restes d’un hippodrome romain, indique Laure Salloum, qui y supervise les travaux archéologiques. Deux objets très différents: l’un lié à l’huile, l’autre au spectacle et à la course. Tous deux romains. Tous deux dans la capitale.

L’hippodrome avait été mis au jour il y a des années, lors de fouilles préventives avant la construction d’un complexe commercial et résidentiel. La phrase rappelle que la ville contemporaine ne s’écrit pas à côté de la ville antique. Elle s’écrit dessus, et parfois on arrête le béton assez longtemps pour regarder.

Dans la capitale, les fouilles en cours ont été lancées à la suite de découvertes fortuites au milieu de chantiers de construction, explique Mme Salloum. Le mot fortuites compte. Il dit que ce n’est pas toujours un programme national qui ouvre la terre. C’est souvent une pelleteuse, un permis, un hasard contrôlé ensuite par les archéologues.

Parmi les autres découvertes inopinées: un établissement thermal romain vieux de 2.000 ans. Les thermes ne sont pas un détail mondain. Ce sont l’eau, la chaleur, le collectif urbain de l’époque romaine. Les trouver au milieu de la construction contemporaine, c’est voir deux villes se toucher sans se confondre.

Nous faisons constamment de nouvelles découvertes. Le Liban est au croisement d’une région qui a traversé les crises pendant des milliers d’années.

Sarkis El Khoury, directeur général des Antiquités

La constance des découvertes n’annule pas l’arrêt du sud. Elle coexiste avec lui. C’est tout le paradoxe que l’article original pose sans le théâtraliser: on protège là où l’on ne peut plus fouiller, on fouille là où l’on peut encore, et la terre, dans les deux cas, reste pleine.

Civilisations Empilées, Pas Une Seule Couche

Le pays, comptoir sur la Méditerranée au carrefour de nombreuses civilisations, regorge de sites datant des âges de pierre, du bronze et du fer, des Phéniciens ou des Perses, des Empires romain, byzantin, ottoman. Relire cette énumération après les exemples concrets change sa densité. Chaque nom correspond désormais à un objet: carrière phénicienne, temple romain, thermes, pressoir, forteresse croisée, vestiges ottomans sur le même sol que des éléments perses.

Le mot comptoir oriente vers la mer. Le mot carrefour oriente vers les routes, celles-là mêmes qui relient la côte à la Bekaa et expliquent en partie pourquoi un temple devient plus tard une forteresse. Le commerce et la guerre, le culte et le passage, l’huile et la pierre: le patrimoine libanais, tel qu’il est décrit ici, n’est pas seulement monumental. Il est aussi productif et stratégique.

Les Phéniciens apparaissent à Tyr, à Batroun par la muraille et la carrière. Les Romains apparaissent partout: temple, amphithéâtre, pressoirs, poids, hippodrome, thermes, carrière. Les Croisés apparaissent au Chouf et à Beaufort. Les Ottomans apparaissent dans la superposition d’un autre site. Les Perses aussi. Aucune de ces présences n’est ajoutée hors source. Elles sont déjà dans le sol décrit.

Fil conducteur

Même pays, deux régimes de travail: protection d’urgence au sud et en Bekaa d’un côté; poursuite des chantiers au nord et à Beyrouth de l’autre. Au milieu, des objets qui se répondent: deux pressoirs romains, deux mentions d’hippodrome, deux lectures de la route et de la forteresse.

Deux Pressoirs, Deux Hippodromes, Une Même Époque

Il est frappant, sans rien inventer, de voir revenir le pressoir à olives romain à Batroun et à Beyrouth. Deux villes, deux contextes, le même geste agricole et artisanal fixé dans la pierre et dans l’installation. L’huile n’est pas un motif poétique. C’est une production. Les poids en terre cuite, au nord, confirment une pesée, une norme, un usage.

L’hippodrome revient aussi deux fois dans le récit: celui de Tyr, du IIe siècle, dans une cité bombardée et désormais inscrite en péril; celui de Beyrouth, déjà rencontré lors de fouilles préventives avant un complexe commercial et résidentiel, et recherché de nouveau dans le centre-ville. Le spectacle antique n’a pas le même destin selon qu’il se trouve au sud sous les frappes ou sous les grues de la capitale.

Les outils de tissage et de filage, à Batroun, élargissent encore le quotidien. On n’est plus seulement dans le temple et l’arc. On est dans le fil, le tissu, la main. L’archéologie rapportée ici accepte l’humble autant que le monumental. C’est peut-être ce qui rend le contraste avec l’arrêt des zones dangereuses plus net: même l’humble cesse d’être accessible lorsque le terrain n’est plus tenable.

La Pierre Qu’On Extrait, La Pierre Qu’On Élève

Les deux carrières de Batroun, phénicienne et romaine, racontent le matériau avant l’édifice. Quelqu’un a taillé. Quelqu’un a emporté. Plus tard, ailleurs, quelqu’un a dressé des colonnes de vingt et un mètres d’ensemble pour un temple. Le texte ne dit pas que la pierre du Chouf vient de Batroun. Il permet seulement de tenir ensemble extraction et élévation comme deux moments du même rapport à la pierre.

La muraille phénicienne qui borde le terrain voisin fixe une limite ancienne dans un tissu parcellaire actuel. Le privé et le public, le voisinage et la fouille, le mur d’hier et la carrière: Batroun montre une archéologie enchâssée dans la ville vivante, comme Beyrouth le montre avec les découvertes fortuites de chantiers.

Laure Salloum le dit pour la capitale: on part souvent du fortuit. Samar Karam le montre pour le nord: un terrain privé, un terrain voisin. Sarkis El Khoury le dit pour l’ensemble du pays: on découvre sans cesse, et pourtant la priorité peut basculer vers la sauvegarde dès que la guerre revient sur la carte.

Ce Que Change L’Arrêt Des Équipes Étrangères

Le renoncement des équipes étrangères à se rendre au Liban n’est pas un sous-paragraphe administratif. Il retire des bras, des protocoles, des calendriers de mission. Le directeur général des Antiquités le regrette. Le regret suffit. Il n’est pas besoin d’inventer le nombre des missions annulées. L’absence, à elle seule, pèse sur un pays où les découvertes sont décrites comme constantes.

Les équipes locales, elles, restent dans le cadre décrit: Myriam Ziadé au Chouf, Samar Karam au nord, Laure Salloum à Beyrouth, Sarkis El Khoury à la direction générale. Quatre voix, quatre échelles. L’une lit le système du temple. L’autre inventorie pressoir, poids, outils, carrières. La troisième suit le fortuit urbain. Le quatrième reformule la priorité nationale: protéger d’abord ce qui est en péril.

Cette répartition des paroles structure le sujet mieux qu’un discours unique. Elle évite de fondre le Liban en une seule phrase de crise. Il y a des zones où l’on ne fouille plus. Il y a des zones où l’on fouille encore. Il y a des listes internationales. Il y a des notes qui tremblent dans le vent marin de Batroun.

Tyr, Beaufort, La Liste De Juillet

Tyr n’est pas seulement un nom de cité ancienne. Dans le récit présent, elle est une ancienne cité phénicienne du sud, pourvue d’un arc de triomphe romain et d’un hippodrome du IIe siècle, touchée ces derniers mois par des bombardements israéliens, inscrite en juillet par l’Unesco sur la liste du patrimoine en péril. Chaque apposition ajoute une couche de fait, pas une interprétation supplémentaire.

Les châteaux du Mont Amel suivent la même mécanique descriptive: sud, frappes, ensemble dont la forteresse de Beaufort, époque des Croisades, prise par l’armée israélienne, même liste Unesco. Beaufort répond, par-delà les siècles et les fonctions, à la forteresse croisée du Chouf. Deux lectures médiévales d’un point haut. Deux destins présents très différents.

L’Unesco, ici, n’est pas convoquée comme autorité morale hors sol. Elle est l’instance qui, en juillet, inscrit. Le verbe est administratif. L’effet est politique et patrimonial. Le patrimoine «en péril» cesse d’être une métaphore de chroniqueur. Il devient une catégorie.

Le Fortuit Comme Méthode Urbaine

Beyrouth impose une autre méthode que la montagne du Chouf. Au Chouf, on parle d’un temple et d’un système. En ville, on parle de découvertes fortuites au milieu de chantiers de construction. Le vocabulaire change parce que le sol urbain ne se donne pas de la même façon. Il se déchire par projets immobiliers, puis se laisse lire un moment.

Le complexe commercial et résidentiel qui avait déjà occasionné, des années plus tôt, la mise au jour de l’hippodrome rappelle que la prévention existe: fouiller avant de construire. Les recherches en cours pour retrouver des restes de cet hippodrome au centre-ville montrent que le dossier n’est pas clos. Un pressoir romain vient s’ajouter. Des thermes de deux mille ans aussi.

Deux mille ans: le chiffre, pour les thermes, donne une profondeur immédiate. Il ne dit pas plus que l’âge. Il suffit. Dans une capitale qui construit, l’âge devient une résistance. Pas une résistance militante. Une résistance de matériau et de plan: l’établissement thermal était là, il reparaît.

Crises Anciennes, Crise Présente

Sarkis El Khoury relie les découvertes constantes au fait que le Liban se trouve au croisement d’une région qui a traversé les crises pendant des milliers d’années. La phrase ne relativise pas la guerre actuelle. Elle inscrit la guerre actuelle dans une durée où d’autres crises ont déjà laissé des couches. Le sol est un archive de crises autant qu’un archive de cultes et de commerces.

Début mars, reprise des hostilités entre le Hezbollah pro-iranien et Israël, sur fond d’offensive israélo-américaine contre Téhéran: tel est le cadre donné pour comprendre pourquoi Bekaa et sud voient leurs activités archéologiques affectées. Le cadre n’est pas développé au-delà. Il n’est pas nécessaire de le faire pour comprendre l’arrêt des fouilles dangereuses et le basculement vers la protection.

Protéger, à ce stade, veut dire que l’on ne prétend plus que le chantier scientifique puisse l’emporter partout. On admet une hiérarchie d’urgence. Les colonnes du Chouf peuvent encore être décrites. Les notes de Batroun peuvent encore trembler au vent. Tyr et Beaufort, elles, entrent dans une autre grammaire: péril, frappes, prise, liste.

Ce Qu’Il Reste À Tenir Ensemble

Tenir ensemble le temple de Maaser el-Chouf et le pressoir d’un terrain privé de Batroun, c’est refuser de réduire le patrimoine libanais aux seuls chefs-d’œuvre. Tenir ensemble l’amphithéâtre romain du nord et l’hippodrome menacé de Tyr, c’est voir la même époque romaine exposée à deux régimes de risque. Tenir ensemble la forteresse croisée du Chouf et Beaufort, c’est voir le Moyen Âge militaire réparti sur des points hauts dont le présent ne fait pas le même usage.

Tenir ensemble aussi les voix. Myriam Ziadé parle du système autour du temple et de la conversion croisée. Samar Karam parle d’huile, de poids, de fil, de deux carrières. Laure Salloum parle de pressoir capitalin, d’hippodrome recherché, de thermes, de hasard des grues. Sarkis El Khoury parle de priorité changée, d’arrêt dans les zones dangereuses, d’équipes étrangères absentes, de découvertes néanmoins constantes.

Le Liban de ce récit n’est donc ni seulement une terre de ruines heureuses, ni seulement une carte de sites bombardés. Il est les deux à la fois, dans la même période. C’est précisément ce «à la fois» qui donne sa tension à l’information. On n’a pas à choisir entre le cèdre et la liste Unesco. Les deux sont dans le même pays, le même été de travail inégalement possible.

En une lecture

Le sud et la Bekaa basculent vers la protection. Le nord et Beyrouth continuent de livrer pressoirs, carrières, thermes et traces d’hippodrome. Le Chouf rend un temple devenu forteresse. L’Unesco inscrit Tyr et les châteaux du Mont Amel. Les équipes étrangères renoncent. La terre, elle, n’a pas fini.

Il reste les objets. Vingt et un mètres sur onze. Des colonnes et leurs bases. Un pressoir, puis un autre. Des poids de terre cuite. Des outils pour tisser et filer. Deux carrières. Une muraille. Un amphithéâtre. Un arc. Un hippodrome connu, un hippodrome cherché. Des thermes de deux millénaires. Des vestiges ottomans au contact d’éléments perses, phéniciens et romains. Une forêt de cèdres. Une liste de juillet. Un arrêt des fouilles dangereuses.

Rien de tout cela n’a besoin d’être enflé. La simple juxtaposition suffit. Elle montre un pays où l’on peut, le même mois pour ainsi dire, s’asseoir sous un soleil de plomb à Batroun et constater qu’à Tyr le chantier scientifique n’a plus sa place. Entre les deux, la direction générale des Antiquités reformule sa mission: d’abord empêcher que ce qui reste ne bascule plus loin dans le péril.

Le carrefour, au fond, n’est pas seulement géographique. Il est temporel. Les âges de pierre, du bronze et du fer, les Phéniciens, les Perses, Rome, Byzance, les Ottomans, les Croisés au Chouf et à Beaufort: autant de passages déjà accomplis. La crise présente s’ajoute à cette série sans l’expliquer tout entière, et sans l’effacer. Elle change seulement, pour un temps que personne ici ne mesure, ce que l’on a le droit de déterrer et ce que l’on a le devoir de couvrir, de documenter, de tenir hors de portée autant que possible.

Alors la question initiale revient, plus sèche. Comment un pays en hostilités reprendues peut-il encore livrer des colonnes et des pressoirs? Parce que tout le territoire n’est pas devenu zone dangereuse au même instant. Parce que des chantiers privés et urbains ouvrent encore le sol. Parce que des équipes locales n’ont pas quitté le nord ni la capitale. Et parce que, comme le dit le directeur général des Antiquités, les découvertes ne cessent pas d’advenir, même lorsque la priorité n’est plus de chercher mais de sauvegarder.

Le temple près des cèdres n’efface pas Beaufort. Le carnet qui tremble dans le vent de Batroun n’efface pas l’arc de Tyr. L’établissement thermal de Beyrouth n’efface pas l’absence des missions étrangères. Chaque élément reste à sa place. C’est cette coexistence, fidèle aux faits rapportés, qui donne au patrimoine libanais sa lisibilité du moment: une richesse qui continue de remonter, une vulnérabilité qui force à changer l’ordre des tâches, une mer toujours là, des routes vers la Bekaa toujours inscrites dans l’histoire du temple, et une liste internationale qui dit, en juillet, que certains noms du sud ont basculé du côté du péril.

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