Que reste-t-il exactement de la notion de raison d’État lorsque des paroles aussi nettes sortent de la bouche d’un homme qui a incarné pendant des années la voix officielle de l’Allemagne ? La question se pose avec une acuité particulière depuis que Steffen Seibert, ancien ambassadeur à Tel Aviv et ancien porte-parole de la chancelière Angela Merkel, a choisi de s’exprimer sans détour. Ses propos, publiés mercredi, ne relèvent ni de la nuance diplomatique habituelle ni du simple commentaire d’observateur distant. Ils frappent par leur sévérité et par la clarté avec laquelle ils redessinent les contours du soutien allemand à Israël.
Une prise de position qui tranche avec le discours habituel
Pendant des années, le langage diplomatique allemand autour d’Israël a reposé sur une formule devenue presque rituelle : la sécurité d’Israël fait partie de la raison d’État allemande. Cette phrase, prononcée par Angela Merkel lorsqu’elle était chancelière, a servi de boussole. Steffen Seibert, qui a été l’un des interprètes les plus fidèles de cette ligne, revient aujourd’hui sur sa portée exacte. Il précise que l’engagement de l’Allemagne s’applique à Israël dans ses frontières internationalement reconnues. Cette distinction n’est pas anodine. Elle trace une ligne claire entre l’État d’Israël en tant que tel et certaines de ses politiques territoriales.
Seibert ne conteste pas le principe du soutien. Il insiste même sur la nécessité de défendre Israël lorsque son existence même est menacée. Une attaque meurtrière du Hamas, les projets non moins meurtriers du Hezbollah ou la menace iranienne justifient, selon lui, un appui ferme. Mais il refuse d’étendre cette logique à d’autres réalités. « Mais cela ne vaut pas pour les colons de la vallée du Jourdain », déclare-t-il sans ambiguïté. Cette phrase, courte et tranchante, résume à elle seule le changement de ton.
La colonisation décrite comme une expulsion
Le cœur de la critique porte sur la politique de colonisation en Cisjordanie occupée. Steffen Seibert la qualifie d’« expulsion recourant à la violence psychologique et physique ». Les termes choisis ne laissent guère de place à l’interprétation. Il ne s’agit plus d’un désaccord technique sur des tracés de frontières ou des questions de sécurité. Il s’agit d’une accusation qui touche à la nature même de la présence israélienne dans ces territoires.
Au regard du droit international, rappelle-t-il, ces colonies sont illégales. Elles obéissent, selon ses mots, à une idéologie qui affirme : « C’est notre terre à nous seule, Dieu nous l’a donnée ». Seibert refuse que la raison d’État allemande puisse servir de couverture à ce sentiment de supériorité vis-à-vis d’une autre population. La distinction est nette. L’Allemagne peut et doit soutenir Israël face aux menaces existentielles. Elle ne doit pas soutenir une entreprise de peuplement qu’elle considère contraire au droit et porteuse d’une logique d’exclusion.
Cette position n’est pas celle d’un opposant de toujours à Israël. Elle émane d’un homme qui a représenté l’Allemagne à Tel Aviv et qui a longtemps porté le message de proximité entre les deux pays. C’est précisément ce passé qui donne du poids à ses paroles actuelles. Lorsqu’un ancien ambassadeur et ancien porte-parole de la chancellerie s’exprime de la sorte, le débat ne peut plus se limiter à des cercles militants. Il entre dans le champ de la discussion politique sérieuse.
Redéfinir ce que signifie soutenir Israël
Seibert insiste sur la nécessité de préciser le contenu du soutien. « Nous devons préciser ce que nous entendons lorsque nous affirmons – à juste titre – que nous soutenons Israël », dit-il. Pendant des décennies, l’Allemagne a présenté Israël comme la seule démocratie de la région. Cette affirmation reste vraie à ses yeux. Mais elle ne signifie pas que le soutien englobe tous les agissements de l’État d’Israël. L’occupation, qui entre désormais dans sa soixantième année, n’est pas couverte par cette solidarité.
Cette nuance est essentielle. Elle permet de maintenir un engagement de principe tout en refusant un chèque en blanc. Elle évite aussi de confondre la défense d’un État menacé avec l’acceptation de politiques territoriales contestées. En séparant clairement les deux, Seibert tente de préserver la légitimité du soutien allemand tout en le rendant compatible avec le respect du droit international.
Il n’oublie pas non plus l’autre face de la médaille. Il affirme qu’il est tout aussi nécessaire de dire aux Palestiniens que le droit du peuple israélien à vivre dans son État doit être respecté. La réciprocité des exigences apparaît ainsi comme une condition de cohérence. Le soutien à Israël dans ses frontières reconnues s’accompagne de l’exigence que ce droit soit reconnu de l’autre côté.
Le refus des boycotts et la recherche de mesures ciblées
Steffen Seibert se déclare opposé aux boycotts et aux mesures qui restreignent les échanges scientifiques. Cette position le distingue de certaines campagnes qui visent un isolement plus large d’Israël. Il ne souhaite pas une rupture globale. Il s’interroge plutôt sur l’existence de mesures ciblées permettant d’exprimer plus clairement le rejet de la politique de colonisation qu’il qualifie de désastreuse.
La question reste ouverte. Quelles actions concrètes pourraient traduire ce rejet sans remettre en cause les liens scientifiques, culturels ou économiques plus larges ? Seibert ne propose pas de catalogue précis. Il pose le problème et laisse entendre qu’une réponse doit être trouvée. Cette prudence méthodologique contraste avec la force de ses critiques sur le fond. Elle montre qu’il cherche une voie qui combine fermeté sur les principes et pragmatisme sur les moyens.
Dans le paysage diplomatique européen, de telles paroles restent rares lorsqu’elles émanent d’anciens responsables de premier plan. Elles ouvrent un espace de discussion sur la manière dont les pays alliés d’Israël articulent leur solidarité avec le respect du droit international. Elles rappellent aussi que la raison d’État n’est pas un concept figé. Elle peut et doit être précisée lorsque les réalités sur le terrain évoluent.
Une parole qui engage au-delà de la personne
Le parcours de Steffen Seibert donne à ses déclarations une dimension particulière. Avoir été le porte-parole d’Angela Merkel pendant de longues années, puis ambassadeur à Tel Aviv, signifie qu’il a incarné la ligne officielle allemande. Lorsqu’il prend ses distances avec une interprétation trop large de cette ligne, il ne parle pas seulement en son nom. Il force une relecture de ce que l’Allemagne a affirmé pendant des années.
La formule sur la raison d’État n’est pas abandonnée. Elle est circonscrite. Elle s’applique à l’existence d’Israël et à sa sécurité face aux menaces qui pèsent sur sa survie. Elle ne s’étend pas automatiquement à chaque décision de gouvernement concernant les territoires. Cette clarification peut paraître technique. Elle a en réalité une portée politique majeure. Elle indique que le soutien n’est pas inconditionnel dans tous les domaines.
En affirmant que les colonies de la vallée du Jourdain ne relèvent pas de la raison d’État allemande, Seibert trace une frontière symbolique. D’un côté, l’État d’Israël dans ses frontières internationalement reconnues. De l’autre, une entreprise de peuplement fondée sur une idéologie exclusive. Le soutien s’arrête à cette limite. Au-delà, la critique devient non seulement possible, mais nécessaire selon lui.
Les implications pour le débat européen
Ces propos interviennent dans un contexte où les discussions européennes sur le Moyen-Orient restent souvent polarisées. Certains acteurs insistent sur le soutien inconditionnel. D’autres insistent sur le respect strict du droit international. Steffen Seibert tente de tenir les deux bouts. Il refuse de choisir entre la sécurité d’Israël et le rejet de la colonisation. Il affirme qu’il est possible, et même indispensable, de faire les deux.
Cette position intermédiaire peut servir de point d’appui pour d’autres voix. Elle montre qu’un engagement historique en faveur d’Israël n’oblige pas à accepter toutes les politiques menées sur le terrain. Elle rappelle aussi que le droit international n’est pas une contrainte externe imposée à Israël, mais un cadre que l’Allemagne elle-même a contribué à construire et qu’elle se doit de défendre de manière cohérente.
La durée de l’occupation est explicitement mentionnée. Soixante années. Ce chiffre n’est pas anodin. Il souligne qu’il ne s’agit plus d’une situation temporaire née d’un conflit. Il s’agit d’une réalité devenue structurelle. Seibert refuse que le soutien allemand puisse être invoqué pour justifier la permanence de cette situation. L’occupation n’est pas couverte par la raison d’État.
La violence psychologique et physique comme réalité décrite
En qualifiant la politique de colonisation d’expulsion recourant à la violence psychologique et physique, Seibert choisit des mots qui dépassent le registre diplomatique habituel. Il ne parle pas seulement d’illégalité formelle. Il parle d’une expérience vécue par une population. La violence psychologique renvoie à la pression constante, à l’insécurité, à la privation de perspectives. La violence physique évoque les affrontements, les déplacements forcés, les destructions.
Ces termes ancrent la critique dans le concret. Ils empêchent de réduire le débat à des questions purement juridiques ou stratégiques. Ils obligent à prendre en compte la dimension humaine de la situation. Pour un ancien ambassadeur, ce choix de langage est d’autant plus remarquable. Il indique une volonté de ne plus se réfugier derrière des formules abstraites.
En même temps, Seibert maintient une ligne de défense claire pour Israël face aux menaces existentielles. Le Hamas, le Hezbollah et l’Iran sont nommés. Leur caractère meurtrier est affirmé. Le soutien dans ces cas-là n’est pas remis en cause. Cette double approche – fermeté contre les menaces existentielles, fermeté contre la colonisation – constitue le cœur de sa position.
Une idéologie contestée frontalement
L’allusion à l’idéologie qui proclame « C’est notre terre à nous seule, Dieu nous l’a donnée » est particulièrement frontale. Seibert n’hésite pas à nommer ce qu’il considère comme le fondement idéologique de la colonisation. Il refuse que la raison d’État allemande puisse être associée à ce sentiment de supériorité. La critique porte donc non seulement sur les actes, mais sur la vision du monde qui les sous-tend.
Cette dimension idéologique est rarement abordée avec autant de netteté par d’anciens diplomates. Elle montre que, pour Seibert, le problème ne se limite pas à des questions de cartes ou de sécurité. Il touche à la manière dont une population se rapporte à une autre. Le refus de cette logique exclusive devient alors un impératif moral et politique.
En même temps, il rappelle que le peuple israélien a le droit de vivre dans son État. Cette affirmation n’est pas une concession de pure forme. Elle fait partie intégrante de sa position. Le droit d’Israël à exister n’est pas négociable. Ce qui est contesté, c’est l’extension de ce droit sous la forme d’une colonisation fondée sur une revendication exclusive.
Le cadre des frontières internationalement reconnues
Tout l’édifice argumentatif repose sur la distinction entre Israël dans ses frontières internationalement reconnues et les territoires au-delà. Cette distinction n’est pas inventée par Seibert. Elle correspond au cadre juridique international. En la rappelant avec force, il ancre sa critique dans un terrain que l’Allemagne a elle-même longuement défendu.
La raison d’État s’applique à l’intérieur de ce cadre. Elle ne s’applique pas à l’extérieur. Cette règle simple permet de maintenir le soutien tout en refusant de le diluer dans un soutien indifférencié à toutes les politiques. Elle offre aussi une réponse à ceux qui accuseraient toute critique de la colonisation d’être une remise en cause d’Israël lui-même. Seibert montre qu’il est possible de critiquer fermement sans renoncer au principe de solidarité.
Cette clarification pourrait avoir des conséquences sur la manière dont l’Allemagne et d’autres pays européens formulent désormais leur position. Elle invite à une plus grande précision dans le langage diplomatique. Elle décourage l’utilisation de formules trop générales qui finissent par tout couvrir.
L’opposition aux boycotts comme garde-fou
Seibert ne cède pas à la tentation du boycott général. Il s’y oppose explicitement, y compris pour les échanges scientifiques. Cette position est importante. Elle montre qu’il ne cherche pas l’isolement d’Israël. Il cherche une manière de marquer le désaccord sur un point précis sans contaminer l’ensemble des relations.
La question des mesures ciblées reste ouverte. Quelles actions permettraient d’exprimer clairement le rejet de la colonisation tout en préservant les liens utiles ? Seibert ne donne pas de réponse définitive. Il pose le problème et indique qu’il mérite d’être étudié. Cette ouverture méthodologique contraste avec la fermeté du diagnostic. Elle suggère qu’une politique responsable doit combiner clarté sur les principes et intelligence dans le choix des instruments.
En refusant les boycotts tout en appelant à des mesures plus précises, il trace une voie médiane. Cette voie pourrait intéresser d’autres acteurs européens qui se trouvent confrontés au même dilemme : comment rester fidèle à un engagement historique tout en restant fidèle au droit international.
Une parole qui force la précision
Au total, les déclarations de Steffen Seibert obligent à une plus grande précision. Elles refusent les amalgames. Elles séparent ce qui relève de la sécurité existentielle d’Israël et ce qui relève d’une politique de peuplement contestée. Elles maintiennent le soutien là où il est justifié et le retirent là où il ne l’est plus, selon son analyse.
Cette approche a le mérite de la cohérence. Elle évite à la fois le soutien indifférencié et le rejet global. Elle place le droit international au centre tout en reconnaissant les menaces réelles qui pèsent sur Israël. Elle exige des Palestiniens le respect du droit d’Israël à exister et exige d’Israël le respect des limites fixées par le droit international.
Dans un débat souvent marqué par les positions extrêmes, une telle parole apporte une contribution rare. Elle vient d’un homme qui a incarné la ligne officielle allemande pendant des années. Elle ne peut donc être écartée comme marginale. Elle force ceux qui se réclament de la raison d’État à préciser exactement ce qu’ils entendent par là.
La colonisation, décrite comme une expulsion par la violence psychologique et physique, est placée hors du champ de la solidarité automatique. Les colonies illégales de la vallée du Jourdain ne bénéficient plus de la couverture de la raison d’État. L’occupation qui dure depuis soixante ans n’est plus présentée comme une réalité à laquelle le soutien allemand s’étendrait naturellement. Ces affirmations, venues de cette source, marquent un moment notable dans le débat public allemand et européen.
Elles rappellent aussi que les positions diplomatiques ne sont jamais définitivement figées. Elles évoluent lorsque les réalités évoluent et lorsque ceux qui les ont portées estiment nécessaire de les clarifier. Steffen Seibert a choisi de procéder à cette clarification. Ses mots, par leur sévérité inhabituelle, obligent désormais à regarder en face ce que le soutien à Israël signifie réellement et ce qu’il ne signifie plus.
La distinction entre l’État d’Israël dans ses frontières reconnues et les politiques menées au-delà de ces frontières devient ainsi le critère central. Tout le reste en découle. Le soutien face aux menaces existentielles reste intact. Le soutien à la colonisation disparaît. Entre les deux, la raison d’État retrouve des contours plus précis, plus exigeants, et peut-être plus fidèles à l’esprit du droit international que l’Allemagne dit défendre.
Cette relecture n’efface pas l’histoire des relations entre l’Allemagne et Israël. Elle en redéfinit les limites. Elle montre qu’un engagement profond n’implique pas l’acceptation de tout. Elle affirme qu’il est possible d’être solidaires sans être complices d’une politique jugée désastreuse. Dans le contexte actuel, cette affirmation, portée par un ancien ambassadeur et ancien porte-parole de la chancellerie, résonne avec une force particulière.
Elle laisse ouverte la question des moyens. Quelles mesures ciblées pourraient exprimer ce rejet sans recourir au boycott ? La réponse n’est pas encore écrite. Mais la question est désormais posée au plus haut niveau de l’expérience diplomatique allemande. Elle ne pourra plus être facilement éludée.
En définitive, les propos de Steffen Seibert constituent un appel à la cohérence. Cohérence entre le soutien à l’existence d’Israël et le refus de la colonisation. Cohérence entre la défense du droit international et la pratique diplomatique. Cohérence entre les principes affichés et les réalités acceptées. C’est cette exigence de cohérence qui donne à ses paroles leur caractère inhabituellement virulent et, en même temps, leur portée durable.









