Deux morts, une vingtaine de blessés dont certains lourdement handicapés à vie, et un immeuble réduit en cendres au cœur d’une station de ski mythique. Dans la nuit du 19 au 20 janvier 2019, le feu a tout emporté à la résidence Isba de Courchevel. Sept ans plus tard, la justice a tranché en appel : Hicham Abderraouf, ressortissant algérien, écope de 30 ans de réclusion criminelle. Une peine inférieure à la perpétuité prononcée en première instance. Mais derrière ce verdict, se cache une histoire bien plus sombre, faite de jalousie, de fuite, d’erreurs procédurales et de manquements sécuritaires criants.
Un drame qui a marqué la station de Courchevel
Imaginez une nuit d’hiver ordinaire dans les Alpes. Les saisonniers, ces travailleurs invisibles qui font tourner les restaurants, les hôtels et les pistes, dorment dans un immeuble modeste. Soudain, l’odeur d’hydrocarbure se répand. Puis les flammes. En quelques minutes, le chaos s’installe. Des hommes et des femmes sautent par les fenêtres. Certains ne se relèveront jamais.
Olivier Vanberberghe, 49 ans, et Zalatha Ali Bacar, 32 ans, perdent la vie cette nuit-là. Vingt-quatre autres personnes sont blessées. Parmi elles, Ambre Corci, 32 ans à l’époque, qui se jette du troisième étage pour échapper aux flammes. Elle survivra, mais avec des séquelles irréversibles. Le bilan reste gravé dans les mémoires locales : un drame humain au cœur d’une station habituée aux paillettes et aux fortunes.
Les faits : une nuit d’horreur en janvier 2019
Tout commence dans la nuit du 19 au 20 janvier 2019. La résidence Isba 1850, qui héberge des travailleurs saisonniers, s’embrase. Les pompiers découvrent rapidement des indices troublants. Une forte odeur d’essence dans les couloirs. Un pistolet Tokarev chargé, abandonné sur place. Et un véhicule aperçu quittant l’impasse juste avant l’apparition des premières flammes.
Les enquêteurs privilégient très vite la piste criminelle. Plusieurs témoins évoquent un différend survenu quelques jours plus tôt. Une personne aurait menacé de « tout faire cramer ». L’alcool et la drogue auraient joué un rôle. La jalousie aussi, après une rupture sentimentale.
Hicham Abderraouf, alors âgé d’une vingtaine d’années, originaire de La Grande-Motte et déjà connu pour des faits de trafic de stupéfiants, devient le principal suspect. Les gendarmes de la section de recherches de Chambéry le localisent rapidement. En mars 2019, il est interpellé alors qu’il tente de gagner l’Espagne avec de faux papiers.
Une instruction semée d’embûches
Mis en examen pour destruction par incendie ayant entraîné la mort, destruction par incendie ayant entraîné une incapacité totale de travail supérieure à huit jours, et détention d’arme, le jeune homme est placé en détention provisoire. Mais en avril 2021, un vice de procédure lié à un changement d’avocat entraîne la nullité du mandat de dépôt. Il est libéré et placé sous contrôle judiciaire.
Quelques semaines plus tard, il disparaît. Les autorités le recherchent activement. Ce n’est qu’en janvier 2023 qu’il est enfin arrêté à Malaga, en Espagne. Une procédure de remise sur mandat d’arrêt européen est engagée. Le suspect rentre en France pour répondre de ses actes.
« Cette enquête a été construite à l’envers, on est parti de lui… en oubliant d’autres pistes essentielles et importantes. »
— Les avocats de la défense
Tout au long de la procédure, Hicham Abderraouf nie farouchement les faits. Sa position n’a jamais changé depuis 2019. Il affirme vouloir s’exprimer devant les victimes. Ses avocats dénoncent une instruction orientée et des pistes négligées.
Le procès en première instance : la perpétuité
En mai 2025, Hicham Abderraouf comparaît devant la cour d’assises de la Savoie. L’accusation dresse un portrait accablant. Par jalousie après une rupture, il aurait répandu de l’essence dans un couloir de l’immeuble Isba. Le sinistre coûte la vie à deux saisonniers et blesse gravement 25 personnes.
Les éléments matériels pèsent lourd : le pistolet Tokarev chargé, similaire à celui qu’il exhibait, le véhicule vu quittant les lieux, les témoignages sur les menaces. Le verdict tombe : réclusion criminelle à perpétuité.
Ce jugement ne clôt pas le dossier. L’accusé fait appel. Le procès en deuxième instance s’ouvre à Annecy devant la cour d’assises d’appel de Haute-Savoie.
L’appel à Annecy : 30 ans de réclusion
Mercredi 7 octobre 2026, après près de huit heures de délibéré, la cour d’assises d’appel de Haute-Savoie rend sa décision. Hicham Abderraouf est condamné à 30 ans de réclusion criminelle. La perpétuité est écartée.
La veille, les parties civiles avaient plaidé. Le parquet avait requis la réclusion à perpétuité. L’accusé, lui, a continué de nier toute implication dans le déclenchement du feu. Son attitude n’a pas changé. Il maintient son innocence avec la même détermination qu’en 2019.
Ce verdict intermédiaire suscite des réactions contrastées. Pour certains, 30 ans restent une peine lourde. Pour d’autres, notamment parmi les proches des victimes, la réduction par rapport à la perpétuité laisse un goût amer.
Les victimes et les séquelles indélébiles
Derrière les chiffres se cachent des vies brisées. Olivier Vanberberghe et Zalatha Ali Bacar ne reviendront jamais. Ambre Corci, qui a sauté du troisième étage, porte encore les marques physiques et psychologiques de cette nuit. D’autres blessés souffrent de handicaps lourds, de brûlures, de traumatismes qui ne s’effacent pas.
Les saisonniers de Courchevel, souvent précaires, vivent dans des conditions parfois difficiles. L’incendie de l’Isba a mis en lumière la fragilité de leur hébergement. Beaucoup d’entre eux travaillaient loin de leur famille, pour des salaires modestes, dans une station où le luxe côtoie la précarité.
Les parties civiles ont longuement témoigné lors des procès. Leur douleur reste palpable. Certaines ont perdu un conjoint, un ami, un collègue. D’autres doivent reconstruire une existence mutilée.
Le rôle du propriétaire de l’immeuble
Parallèlement à l’affaire criminelle, un autre volet a été instruit. Eric Claret-Tournier, propriétaire de l’immeuble, a été mis en examen pour homicide et blessures involontaires par violation manifestement délibérée d’une obligation de sécurité ou de prudence, non-respect des règles d’entretien et de sécurité des bâtiments d’habitation, et hébergement de travailleurs dans un local non conforme.
Les manquements pointés du doigt sont graves : absence d’alarme, d’extincteurs et d’issues de secours adaptées. En juin 2025, il devait comparaître pour ces faits. La question de la responsabilité civile et pénale du propriétaire reste centrale dans la compréhension globale du drame.
Comment un immeuble hébergeant des dizaines de personnes a-t-il pu fonctionner sans dispositifs de sécurité élémentaires ? Cette interrogation traverse toute l’affaire et alimente encore les débats sur les conditions de logement des saisonniers dans les stations de sports d’hiver.
Un parcours judiciaire chaotique
Le parcours de Hicham Abderraouf illustre les complexités du système judiciaire. Interpellé en 2019, libéré pour vice de procédure en 2021, en fuite pendant près de deux ans, arrêté en Espagne en 2023, condamné à perpétuité en 2025, puis à 30 ans en 2026. Chaque étape a été marquée par des rebondissements.
La défense a toujours plaidé l’absence de preuves directes et l’existence d’autres pistes. L’accusation s’est appuyée sur un faisceau d’indices : le mobile de jalousie, les menaces rapportées, la présence du véhicule, l’arme trouvée, le profil de l’accusé déjà connu des services de police.
Les jurés ont eu à trancher entre ces deux visions. En première instance, ils ont retenu la version la plus sévère. En appel, ils ont choisi une peine intermédiaire, sans pour autant exonérer l’accusé.
Chronologie des faits majeurs
- 20 janvier 2019 : Incendie de la résidence Isba à Courchevel
- Mars 2019 : Interpellation du principal suspect
- Avril 2021 : Libération pour vice de procédure
- Janvier 2023 : Arrestation à Malaga
- Mai 2025 : Condamnation à perpétuité en première instance
- 7 octobre 2026 : Condamnation à 30 ans en appel
La question de la sécurité dans les logements saisonniers
Au-delà de l’aspect criminel, l’incendie de l’Isba a relancé un débat de fond. Les stations de ski accueillent chaque hiver des milliers de travailleurs temporaires. Beaucoup logent dans des résidences collectives parfois vétustes, mal entretenues, et rarement contrôlées avec la même rigueur que les hôtels de luxe.
Absence d’alarme incendie, issues de secours insuffisantes, extincteurs manquants : autant de défaillances qui, dans le cas de l’Isba, ont aggravé les conséquences du sinistre. Si l’incendie a été déclenché volontairement, les conditions de sécurité ont amplifié le drame.
Depuis 2019, plusieurs voix se sont élevées pour réclamer un renforcement des contrôles. Les syndicats de saisonniers, les associations de prévention et certains élus locaux ont multiplié les alertes. Le procès du propriétaire a servi de caisse de résonance à ces revendications.
Un accusé qui n’a jamais avoué
L’une des particularités de ce dossier réside dans l’attitude constante de Hicham Abderraouf. Depuis son arrestation en 2019 jusqu’au verdict d’appel de 2026, il a nié être l’auteur de l’incendie. Ses avocats insistent sur sa volonté de s’exprimer face aux victimes et de démontrer son innocence.
Cette posture a complexifié le travail des magistrats. Sans aveu, la justice s’est appuyée uniquement sur les éléments matériels et les témoignages. Le mobile de jalousie, après une rupture, a été largement évoqué. L’influence de l’alcool et de la drogue a également été mise en avant par l’accusation.
Pourtant, la défense a toujours contesté la solidité du dossier. Elle estime que d’autres pistes n’ont pas été suffisamment explorées. Cette divergence de lectures a traversé les deux procès.
Les répercussions sur la station de Courchevel
Courchevel, symbole du ski de luxe et de l’opulence alpine, a été profondément marquée par cet événement. L’image de la station, habituée aux couvertures médiatiques glamour, s’est trouvée confrontée à une réalité plus sombre : celle des conditions de vie des travailleurs qui la font fonctionner.
Les habitants et les professionnels du tourisme se souviennent encore de cette nuit. Les pompiers locaux ont vécu des scènes difficiles. Les rescapés, pour certains, ont quitté la station. D’autres ont continué à travailler, portant le poids du souvenir.
Le drame a aussi eu des conséquences économiques. La résidence Isba a été détruite. Les saisonniers ont dû être relogés d’urgence. Les procédures judiciaires se sont étalées sur plusieurs années, maintenant le sujet dans l’actualité locale.
Justice et mémoire : que retenir de ce verdict ?
La condamnation à 30 ans de réclusion criminelle clôt, du moins pour l’instant, le chapitre judiciaire principal. Hicham Abderraouf a été jugé responsable de l’incendie mortel. La peine, bien qu’inférieure à la perpétuité, reste extrêmement lourde. Elle reflète la gravité des faits et l’ampleur du préjudice humain.
Pour les familles des victimes et les blessés, le chemin de la reconstruction continue. Aucune peine ne ramènera Olivier Vanberberghe ni Zalatha Ali Bacar. Aucune décision de justice n’effacera les brûlures et les handicaps.
Ce dossier rappelle aussi les limites et les forces du système judiciaire français. Les vices de procédure, les fuites, les appels, les délibérés longs : tout cela fait partie d’un processus qui cherche, parfois imparfaitement, à établir la vérité et à sanctionner.
Enfin, l’incendie de l’Isba reste un signal d’alarme sur les conditions d’hébergement des saisonniers. Sept ans après les faits, la question n’est toujours pas complètement réglée. Les contrôles se sont renforcés dans certaines stations, mais les alertes continuent de remonter régulièrement.
Un drame qui dépasse le simple fait divers
L’affaire de l’Isba n’est pas seulement l’histoire d’un homme condamné pour un incendie volontaire. C’est le récit d’une nuit où la vie de dizaines de personnes a basculé. C’est aussi le portrait d’une station de ski confrontée à ses contradictions. C’est enfin le miroir d’un système judiciaire qui, malgré ses imperfections, a tenté de rendre justice.
Hicham Abderraouf, 30 ans de réclusion. Deux morts. Vingt-quatre blessés. Un immeuble en cendres. Des vies à reconstruire. Et une question qui reste en suspens : comment éviter que de tels drames ne se reproduisent ?
La réponse ne réside pas uniquement dans les peines prononcées. Elle passe aussi par une vigilance accrue sur les logements, par une meilleure protection des travailleurs saisonniers, et par une mémoire collective qui refuse d’oublier.
Courchevel a connu des nuits de fête et de luxe. Elle a aussi connu une nuit de feu et de douleur. Le verdict du 7 octobre 2026 n’efface rien. Il inscrit simplement, dans le marbre judiciaire, une responsabilité et une sanction. Le reste appartient désormais à l’histoire et à la mémoire des survivants.
Dans les stations de montagne, chaque hiver ramène son lot de travailleurs venus d’ailleurs. Derrière les pistes parfaitement damées et les chalets illuminés, se cachent parfois des réalités plus sombres. L’incendie de l’Isba en a été la tragique illustration. Aujourd’hui encore, le souvenir de cette nuit de janvier 2019 plane sur Courchevel comme un avertissement silencieux.
La justice a parlé. Hicham Abderraouf purge désormais une peine de 30 ans. Les victimes et leurs proches, eux, doivent continuer à vivre avec les conséquences d’un acte qui a tout changé. Entre le verdict et la cicatrisation, le chemin reste long. Très long.









