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Costa Rica Adopte le Modèle Bukele : Une Mégaprison Controversée

Le Costa Rica veut imiter la méthode Bukele et construit une gigantesque prison pour 5000 détenus afin d’éradiquer la violence des gangs. Mais à quel prix cette sécurité retrouvée ? La suite risque de diviser profondément...

Imaginez un pays traditionnellement connu pour sa paix, ses plages paradisiaques et son engagement écologique, qui décide soudain de construire une prison géante capable d’enfermer 5 000 des criminels les plus dangereux. Ce pays, c’est le Costa Rica. Et l’inspiration derrière ce projet monumental ? Un homme qui fait aujourd’hui figure de légende controversée en Amérique latine : Nayib Bukele.

Mercredi dernier, dans la capitale San José, le président salvadorien en personne s’est déplacé pour poser la première pierre de cette future mégaprison. Un geste hautement symbolique qui marque un tournant potentiellement historique pour le pays.

Quand le Costa Rica regarde vers le Salvador

Longtemps épargné par les niveaux de violence qui gangrènent certains de ses voisins, le Costa Rica connaît depuis plusieurs années une dégradation préoccupante de la situation sécuritaire. L’arrivée du crime organisé, particulièrement lié au trafic de drogue, a fait exploser les statistiques d’homicides et d’affrontements entre bandes rivales.

Face à cette montée en puissance de la criminalité, le gouvernement actuel semble convaincu qu’il faut changer radicalement de paradigme. Et quel meilleur exemple que celui du Salvador, où la politique de tolérance zéro de Nayib Bukele a transformé un pays autrefois parmi les plus dangereux au monde en l’un des plus sûrs d’Amérique latine en seulement quelques années ?

Le CECOT : modèle rêvé ou cauchemar carcéral ?

Au cœur de la stratégie salvadorienne se trouve le Centre de Confinement du Terrorisme (CECOT), une prison gigantesque conçue pour accueillir les membres des gangs les plus violents, notamment ceux de la MS-13 et de Barrio 18. Nayib Bukele n’a pas hésité à présenter cette infrastructure comme la pierre angulaire de sa réussite sécuritaire.

Le futur établissement costaricien devrait reproduire très fidèlement ce modèle. Mêmes principes de haute sécurité, même architecture austère, mêmes conditions de détention strictes. Le président Bukele l’a affirmé sans détour lors de la cérémonie : « Tout ce que nous avons fait au CECOT sera reproduit dans sa version costaricienne ».

« Le problème continuera de croître s’il n’est pas stoppé, comme un cancer… C’est maintenant qu’il faut s’attaquer à la criminalité »

Nayib Bukele, lors de la pose de la première pierre

Cette déclaration résume parfaitement la philosophie qui anime aujourd’hui les autorités costariciennes : agir vite, agir fort, avant que la situation ne devienne incontrôlable.

35 millions de dollars pour 5000 places

Le projet représente un investissement considérable pour le pays : environ 35 millions de dollars. Un montant qui soulève déjà de nombreuses interrogations dans une nation où les budgets publics sont souvent scrutés à la loupe, notamment dans les domaines de l’éducation et de la santé.

Mais pour les partisans de la ligne dure, cet argent est un investissement nécessaire. Mieux vaut construire une grande prison aujourd’hui que payer les conséquences humaines et économiques d’une spirale de violence demain.

Un calendrier électoral pas si innocent ?

La cérémonie de pose de la première pierre intervient à quelques semaines seulement de l’élection présidentielle du 1er février. Le timing n’a pas échappé à l’opposition, qui y voit une manœuvre politique évidente.

Laura Fernandez, la candidate du parti de centre droit au pouvoir, est actuellement en tête des sondages. Elle espère non seulement remporter la présidence dès le premier tour, mais aussi obtenir une majorité confortable au Parlement pour pouvoir mener les réformes ambitieuses qu’elle promet, notamment dans le domaine judiciaire.

Le parallèle avec le parcours de Nayib Bukele est frappant. Lui aussi avait bénéficié d’une forte popularité liée à sa politique sécuritaire pour consolider son pouvoir et modifier en profondeur les institutions de son pays.

Le bilan contrasté de la méthode Bukele

Depuis mars 2022 et l’instauration d’un régime d’exception, plus de 90 000 personnes ont été arrêtées au Salvador dans le cadre de la lutte anti-gangs. Un chiffre impressionnant qui a permis de démanteler en grande partie les structures criminelles qui terrorisaient la population depuis des décennies.

Mais cette politique a aussi un revers. Environ 8 000 personnes ont finalement été libérées après avoir été reconnues innocentes, soulevant des questions sur les méthodes utilisées pour ces arrestations massives. Les organisations de défense des droits humains dénoncent régulièrement des détentions arbitraires, des conditions de détention inhumaines et des violations des droits fondamentaux.

Le Costa Rica face à un choix historique

Le pays se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. D’un côté, la tentation d’adopter des mesures radicales qui ont fait leurs preuves ailleurs, même au prix de libertés individuelles réduites. De l’autre, la volonté de préserver un modèle démocratique et respectueux des droits humains qui a longtemps fait la fierté nationale.

La construction de cette mégaprison marque peut-être le début d’une nouvelle ère sécuritaire pour le Costa Rica. Mais elle pose également des questions fondamentales sur les limites acceptables dans la lutte contre la criminalité.

Peut-on réellement importer un modèle autoritaire dans un pays qui s’est toujours présenté comme une démocratie exemplaire en Amérique centrale ? La sécurité doit-elle passer avant les garanties judiciaires ? Et surtout : la fin justifie-t-elle les moyens ?

Une population partagée entre peur et inquiétude

Dans les rues de San José comme dans les petites villes côtières, les habitants sont de plus en plus nombreux à exprimer leur ras-le-bol face à l’insécurité grandissante. Les témoignages de personnes ayant été victimes ou témoins de violences liées aux gangs se multiplient.

Cette peur diffuse crée un terreau fertile pour les discours de fermeté. Beaucoup sont prêts à accepter des mesures plus sévères, voire des restrictions de libertés temporaires, si cela peut leur rendre la tranquillité d’esprit.

Mais une autre partie de la population, particulièrement dans les milieux universitaires, associatifs et progressistes, s’inquiète de voir le pays emprunter une voie qui pourrait s’avérer difficile à quitter une fois engagée.

Quelles alternatives à la mégaprison ?

Les opposants au projet avancent plusieurs arguments. D’abord, l’efficacité réelle à long terme de ce type d’infrastructures reste à démontrer. Ensuite, ils soulignent que la lutte contre le crime organisé ne peut se résumer à l’enfermement massif.

Parmi les pistes alternatives souvent évoquées :

  • Renforcement des unités spécialisées de police judiciaire
  • Meilleure coopération régionale contre le narcotrafic
  • Programmes de prévention ciblés dans les quartiers les plus touchés
  • Réforme profonde du système carcéral existant
  • Lutte contre la corruption dans les forces de l’ordre et la justice

Ces mesures, moins spectaculaires qu’une mégaprison, demanderaient cependant plus de temps et une volonté politique soutenue sur plusieurs années.

Un tournant régional ?

Ce qui se joue actuellement au Costa Rica dépasse largement les frontières nationales. Dans toute l’Amérique centrale et même au-delà, on observe attentivement si le modèle Bukele peut réellement s’exporter avec succès dans un contexte différent.

Le Salvador et le Costa Rica présentent en effet des histoires, des cultures politiques et des réalités socio-économiques assez différentes. Ce qui a fonctionné dans un pays ne produira pas nécessairement les mêmes résultats ailleurs.

Mais au-delà des spécificités nationales, c’est toute la question du modèle sécuritaire en Amérique latine qui se pose à nouveau : entre la fermeté spectaculaire et souvent populaire d’un côté, et l’approche plus classique axée sur l’État de droit de l’autre, quel chemin choisiront les démocraties de la région ?

Et maintenant ?

Les prochains mois seront déterminants. L’avancée des travaux de construction, l’évolution de la situation sécuritaire et surtout le résultat des élections présidentielles du 1er février dessineront les contours de la réponse costaricienne à la criminalité organisée.

Quelle que soit l’issue, une chose est sûre : le Costa Rica est en train d’écrire une page importante de son histoire contemporaine. Entre le rêve d’une sécurité retrouvée et la crainte d’un glissement autoritaire, le pays doit trouver un équilibre fragile.

Le monde entier regarde désormais ce petit pays d’Amérique centrale qui, jusqu’à récemment, servait plutôt de modèle de démocratie et de pacifisme dans une région souvent tourmentée. L’expérience costaricienne avec la « méthode Bukele » sera scrutée, analysée, et peut-être imitée… ou au contraire servira d’avertissement.

Une chose est certaine : la pose de cette première pierre n’est pas seulement le début d’un chantier pénitentiaire. C’est peut-être aussi le début d’une profonde transformation de la société costaricienne et de son rapport à la sécurité, à la justice et aux libertés.

À suivre donc, avec la plus grande attention.

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