Imaginez qu’un atome se brise, qu’un compteur cliquette, et que l’intervalle entre deux clics devienne le secret d’un portefeuille Bitcoin. Ce n’est plus seulement une métaphore de laboratoire. Un projet open-source baptisé Entropy32 Plus, publié en septembre 2026 par Alexander Higgins, promet de transformer le temps séparant des événements de désintégration radioactive en phrases de récupération de douze ou vingt-quatre mots au format BIP39. L’objet s’appelle aussi « The Universe Bifurcator ». Le nom est théâtral. La question, elle, est très concrète : peut-on vraiment faire naître une seed Bitcoin de la matière instable, hors ligne, sans Wi-Fi, sans Bluetooth, et sans stocker durablement le secret ?
Quand l’atome écrit une phrase de récupération
Le dépôt public rassemble le firmware, les plans de circuit, les fichiers de fabrication et une enveloppe imprimable. Higgins présente l’ensemble comme une expérience éducative. Il prévient aussi, dès le départ, de ne pas y confier des fonds importants avant un audit indépendant. Cette prudence n’est pas un détail marketing. Elle résume tout le débat autour des générateurs physiques d’aléa : l’idée est belle, la mesure de l’imprévisibilité l’est beaucoup moins tant qu’elle n’a pas été confrontée à un protocole reconnu.
Le principe tient en quelques gestes. Un compteur Geiger détecte des impulsions. Le firmware compare les intervalles entre événements successifs. Une comparaison plus longue donne un bit à un, une comparaison plus courte un bit à zéro. Les égalités sont jetées. Les durées trop brèves, sous deux cents microsecondes, sont écartées comme possibles artefacts. Quand cinq cent douze bits de comparaison sont réunis, un SHA-256 local conditonne le tas. Une partie du hachage devient ensuite une mnémonique BIP39 affichée sur un tout petit écran OLED.
En une phrase. L’appareil ne « crée » pas des mots magiques. Il mesure des durées, les réduit en bits, les mélange par hachage, puis les découpe selon la règle BIP39. Tout le reste est affaire de confiance dans le capteur, le code et l’assemblage.
Pourquoi la radioactivité séduit les amateurs d’entropie
La désintégration d’un atome donné reste imprévisible à l’échelle individuelle. On connaît des durées de demi-vie, des statistiques de population, pas l’instant précis où cet atome bascule. Pour qui cherche une source physique plutôt qu’un générateur logiciel, ce hasard naturel a un charme évident. Il n’est pas « tiré » d’un algorithme déterministe. Il arrive. Le compteur n’invente pas l’événement : il le signale.
Entropy32 Plus s’appuie sur un GQ Electronics GMC-320S branché via une prise jack 3,5 millimètres. La documentation indique que l’on peut viser une source ou se contenter du bruit de fond. Un comparateur LM393 transforme le signal analogique en entrée numérique. Un microcontrôleur ATmega328P reçoit ensuite l’impulsion et horodate l’événement à la microseconde. La comparaison d’intervalles, plutôt que le simple comptage, vise à extraire de l’imprévisibilité du rythme, pas seulement de la présence d’un clic.
Higgins ne prétend pas que chaque comparaison vaut un bit d’entropie mesurée. C’est une distinction essentielle. Collecter cinq cent douze bits bruts n’équivaut pas à posséder cinq cent douze bits d’imprévisibilité utilisable. Le temps mort du détecteur, les variations de débit, les corrélations entre mesures peuvent réduire la richesse réelle du flux. Le hachage peut étaler ce qui reste. Il ne crée pas ce qui manquait.
Le rituel des cinq cent douze bits
Le firmware accumule les comparaisons jusqu’à remplir une piscine de cinq cent douze bits. Ce volume double la taille maximale d’une entrée BIP39 de deux cent cinquante-six bits. L’intention est claire : surcollecter, puis compresser par SHA-256. Une fois le tas prêt, les soixante-quatre octets passent dans une implémentation SHA-256 embarquée. Les seize premiers octets servent une phrase de douze mots. Les trente-deux octets servent une phrase de vingt-quatre mots.
Le projet affirme que le hachage atténue les motifs visibles liés au temps mort, aux changements de débit ou aux dépendances entre mesures. C’est une tactique classique de conditionnement. Elle a une limite logique : si la source est trop pauvre, le hachage produit un résultat d’apparence uniforme sans garantir l’imprévisibilité face à un adversaire qui comprendrait le capteur. L’apparence d’aléa n’est pas la preuve d’aléa.
Veuillez vérifier la source d’entropie que vous comptez utiliser, sinon comprenez que vous utiliserez l’appareil à vos risques.
README du dépôt Entropy32 Plus
Au démarrage, le firmware calcule le hachage de la chaîne « abc » et le compare à une valeur connue. Si le test échoue, la collecte n’a pas lieu. Réussir ce test prouve seulement que l’implémentation SHA-256 répond au vecteur attendu. Cela ne dit rien du Geiger, de l’indépendance des impulsions, ni de l’entropie minimale qui entre dans la fonction de hachage. C’est un contrôle d’intégrité logicielle, pas une certification du monde physique.
Du hachage aux mots BIP39
BIP39 convertit une longueur d’entropie approuvée en une phrase choisie dans une liste de deux mille quarante-huit mots anglais. Pour douze mots, l’appareil prend cent vingt-huit bits conditionnés et calcule une somme de contrôle de quatre bits. Les cent trente-deux bits sont découpés en douze groupes de onze bits. Chaque groupe désigne un mot. Pour vingt-quatre mots, ce sont deux cent cinquante-six bits plus huit bits de somme de contrôle, soit deux cent soixante-quatre bits et vingt-quatre index.
Une phrase de récupération n’est pas un poème. Elle encode le secret maître à partir duquel un portefeuille moderne dérive de nombreuses clés privées. Si l’entropie d’origine est faible, la faiblesse se propage à toutes les adresses issues de cette seed. Ce n’est pas un détail de confort. C’est le cœur du risque. Un attaquant n’a pas besoin de « voler » la phrase s’il peut la deviner en explorant un espace réduit, dériver les adresses publiques et balayer la chaîne à la recherche d’un match.
La liste anglaise complète est compilée dans le firmware. Elle occupe 13 117 octets, soit environ 43 % de la mémoire flash du microcontrôleur. Avec l’interface OLED, SHA-256 et la logique de collecte, le programme compilé utilise 30 006 des 30 720 octets disponibles. Il reste 714 octets. L’appareil est donc à l’étroit. Ce n’est pas un défaut en soi. C’est un rappel que l’on travaille sur un petit processeur, sans élément sécurisé, sans marge confortable pour des couches de défense supplémentaires.
Hors ligne, mais pas automatiquement digne de confiance
Les fichiers matériels publiés ne listent aucun module sans fil. L’utilisateur appuie sur deux boutons et lit la phrase sur un écran de 0,91 pouce. Les index de mots vivent un moment dans la RAM. Après transcription, un appui simultané sur les deux boutons lance une confirmation, écrase le tableau de mots et relance la collecte. Le tas d’origine est effacé après copie pour traitement. Les tampons temporaires de hachage, de somme de contrôle et d’entropie sont écrasés une fois les index calculés. Selon le développeur, aucune phrase n’est écrite en mémoire persistante.
L’isolation physique coupe plusieurs voies d’attaque réseau. Elle ne prouve pas que la carte a été assemblée correctement, ni que le firmware flashé correspond au code public. Un exemplaire modifié pourrait afficher des mots prédéterminés ou conserver des traces sans changer d’apparence. L’absence d’élément sécurisé et l’absence de mécanisme d’attestation du logiciel installé font partie du portrait. Le projet le dit. Il faut le relire.
Ce que le design offre
Pas de Wi-Fi, pas de Bluetooth, affichage local, effacement manuel, code et PCB inspectables.
Ce qu’il ne prouve pas
Qualité d’entropie NIST, authenticité du firmware flashé, absence de backdoor matérielle.
Les guides de sécurité des portefeuilles rappellent une règle simple : tenir les phrases loin des téléphones, des clouds, des photos et des systèmes connectés. Le processus par écran d’Entropy32 Plus s’aligne sur une transcription hors ligne, à condition que le matériel et le logiciel soient eux-mêmes dignes de foi. L’air gap n’absout pas un générateur biaisé. Il protège surtout contre l’exfiltration réseau pendant l’affichage.
Le trou encore ouvert : la mesure d’entropie
Le dépôt indique que la source Geiger n’a pas été évaluée selon NIST SP 800-90B. Cette méthodologie porte sur les sources physiques et distingue les données indépendantes des données non indépendantes. Higgins appelle à enregistrer longtemps les temps d’inter-arrivée bruts et à les passer aux estimateurs d’entropie minimale non-IID de NIST. Les commentaires du firmware précisent que des tests statistiques généraux ne suffiraient pas à établir une entropie suffisante.
Au 13 septembre 2026, aucun audit externe, aucune évaluation NIST, aucun jeu public d’événements bruts n’accompagnait le dépôt. Le développeur recommande de mélanger les données issues du Geiger avec une autre source déjà validée avant de créer un portefeuille destiné à des fonds précieux. C’est une phrase que l’on devrait coller sur le boîtier. Le projet reste en développement actif. L’historique montre un premier commit le 4 septembre, puis des changements de firmware, de circuit et d’enveloppe. Pas de version de production étiquetée. Pas de calendrier public pour un examen de sécurité indépendant.
L’histoire récente des portefeuilles montre pourquoi ces tests dépassent la simple conformité du format BIP39. Des failles de génération de seed ont déjà permis d’imaginer des phrases possibles, d’en dériver les adresses et de chercher des soldes sur la chaîne. Corriger un firmware plus tard ne répare pas les phrases déjà produites. Les utilisateurs concernés doivent créer de nouveaux portefeuilles et déplacer les fonds. La leçon est brutale et répétée : l’aléa faible est un péché originel. On ne le lave pas par une mise à jour.
Ce que « expérimental » devrait signifier pour vous
Un objet éducatif peut être fascinant et dangereux à la fois. Entropy32 Plus rend visible une intuition ancienne : le monde physique est bruyant, et ce bruit peut nourrir la cryptographie. Il expose aussi les pièges du bricolage. Un compteur grand public n’est pas un laboratoire d’étalonnage. Un microcontrôleur 8 bits n’est pas un module certifié. Un dépôt Git n’est pas une chaîne d’approvisionnement scellée.
Si vous construisez l’appareil pour comprendre, lisez le code, tracez les impulsions, enregistrez des heures de timings bruts, comparez les estimateurs. Si vous voulez protéger une épargne, la recommandation du développeur est déjà la bonne : ne faites pas de cet objet la seule source. Mélangez. Vérifiez. Attendez un regard extérieur. La radioactivité n’absout personne de la discipline d’ingénierie.
Le cliquetis d’un Geiger a quelque chose d’hypnotique. Il donne l’impression que l’univers lui-même signe votre secret. En réalité, entre l’atome et le mot affiché, il y a un comparateur, une horloge, un firmware, une fonction de hachage, une liste de mots et un être humain qui recopie douze ou vingt-quatre termes sur un papier. Chacun de ces maillons peut trahir le récit. L’article de septembre 2026 ne clôt pas le dossier. Il l’ouvre. Et tant que la source n’aura pas été mesurée selon une méthode reconnue, le plus honnête reste de traiter Entropy32 Plus comme un banc d’essai, pas comme un coffre.
Reste cette image tenace : un petit écran, deux boutons, un fil jack, et des atomes qui, sans le savoir, décident de l’ordre des mots. Belle scène. Mauvaise raison de baisser la garde. La phrase de récupération n’est pas un souvenir de laboratoire. C’est la clé de tout ce qui suivra. Tant que l’entropie n’est pas prouvée, le plus sage est d’admirer le dispositif… et de générer ailleurs l’argent que l’on n’est pas prêt à perdre.
Pour aller plus loin dans la pratique quotidienne, retenez trois réflexes. Premier réflexe : séparer curiosité et conservation de valeur. Deuxième réflexe : documenter la chaîne de confiance, du compteur au mot recopié. Troisième réflexe : considérer toute seed née d’un prototype comme temporaire. Ces habitudes ne sont pas spectaculaires. Elles évitent que le poème atomique ne devienne une leçon trop chère.
Le projet continuera sans doute d’évoluer. D’autres contributeurs pourront ajouter des traces, des tests, des fichiers d’événements. Le jour où un jeu de timings bruts sera publié et passé aux estimateurs non-IID, le débat changera de nature. Jusque-là, la conversation juste n’est ni l’enthousiasme béat ni le mépris. C’est la curiosité armée. L’univers se bifurque peut-être à chaque désintégration. Votre portefeuille, lui, n’a pas le droit de reposer sur une hypothèse non mesurée.
Voilà pourquoi cette actualité dépasse le gadget. Elle rappelle que Bitcoin, pour tout son formalisme mathématique, commence souvent par un geste humain et un peu de physique mal calibrée. Les mots s’affichent. Les atomes se taisent. À vous de décider si le silence du laboratoire suffit… ou s’il faut encore attendre la preuve.









