Il y a des souvenirs qui collent à la peau longtemps après que les projecteurs se sont éteints. Pour certains footballeurs, la gloire reste le fil conducteur. Pour d’autres, c’est une blessure plus discrète, presque invisible, qui revient dès que l’on évoque une période précise. Chérif Oudjani appartient clairement à cette seconde catégorie lorsqu’il parle de l’année 1989. Cette saison où le Racing Club de Lens a basculé en deuxième division reste, dans sa bouche, un véritable traumatisme personnel et collectif.
Un héritage familial et une carrière riche en émotions
Fils d’Ahmed Oudjani, légendaire meilleur buteur de l’histoire du club lensois avec cent vingt-quatre réalisations, Chérif a grandi dans un environnement où le ballon rond n’était pas un simple loisir. C’était une affaire de famille, une identité, presque une religion locale. Avant-centre de formation, il a enchaîné les clubs avec une constance rare : Lens à plusieurs reprises, Laval, Matra Racing, Sochaux, puis des passages en divisions inférieures jusqu’à Wasquehal. Au total, plus de deux cents matches en première division et soixante-treize buts inscrits. Douze sélections avec l’Algérie et trois buts, dont le plus important de sa vie.
Aujourd’hui âgé de soixante et un ans, l’ancien attaquant a pris du recul. Il travaille comme recruteur pour Newcastle United, après avoir exercé les mêmes fonctions pour Southampton, les Glasgow Rangers ou Nottingham Forest. Installé près de Lens, il reste profondément attaché à sa ville natale, où il occupe même un poste d’adjoint aux Sports depuis 2022. Pourtant, lorsqu’on l’interroge sur son passé, certains épisodes remontent avec une force intacte.
La descente de 1989 : un poids trop lourd à porter
La saison 1988-1989 a été particulièrement difficile pour le RC Lens. Les résultats n’ont pas suivi, le vestiaire a connu des moments de tension, et la dernière journée a scellé le destin du club. Pour Chérif Oudjani, qui vivait encore chez ses parents, la chute a pris une dimension presque intime. Il raconte n’oser plus sortir dans la rue pour acheter simplement une baguette. Les regards des habitants de la ville disaient tout. La déception était palpable, presque collante. Le football, à Lens, n’est pas un divertissement. C’est une part essentielle de l’identité locale.
Ce qui rendait la situation encore plus pesante, c’était la présence de son père. Ahmed Oudjani, figure tutélaire du club, vivait mal cette relégation. Les reproches n’avaient même pas besoin d’être formulés à l’extérieur. Ils se manifestaient déjà à la maison. Chérif se souvient de cette période comme d’un moment où le moral de toute la famille était affecté. Il n’a jamais ressenti quelque chose d’aussi intense dans les autres clubs où il a évolué. À Lens, le lien avec le public était trop fort pour que l’échec reste purement professionnel.
« Je n’osais pas aller acheter la baguette ou sortir. Tu sentais la déception dans le regard des gens. Ça faisait mal au cœur. Le foot, le club, c’est leur vie. »
Cette confession résume à elle seule la violence psychologique de la situation. Dans une ville minière où le Racing représente bien plus qu’une équipe, chaque joueur porte une responsabilité collective. Oudjani, en tant que fils du recordman de buts du club, portait peut-être une pression encore plus importante. La descente en D2 n’était pas seulement un échec sportif. C’était une blessure partagée avec toute une population.
Le triomphe africain de 1990 et le but de la délivrance
Un an après cette descente douloureuse, Chérif Oudjani a vécu l’un des moments les plus forts de sa carrière sous le maillot de l’équipe nationale algérienne. La Coupe d’Afrique des Nations 1990, organisée en Algérie, reste gravée dans les mémoires comme la première victoire de l’histoire du pays dans cette compétition. Et c’est lui qui a inscrit le but unique de la finale contre le Nigeria.
La scène se déroule dans un stade du 5-Juillet en fusion. Moussa Saïb lui adresse une passe. Oudjani contrôle, oriente et frappe. Le ballon trouve le fond des filets. L’explosion de joie qui suit est indescriptible. Gagner devant son public, dans son pays, avec son père arrivé par surprise la veille, constitue un souvenir quasiment parfait. Presque.
Car même dans ce moment de grâce, une ombre s’est invitée. Lors de la réception organisée après le match, un officiel aurait lâché que la fête aurait été complète si le buteur avait été « quelqu’un de chez nous ». Cette remarque, même isolée, a laissé une trace. Oudjani était le seul binational du groupe. Une partie du public et de la presse ne l’avait jamais complètement adopté. Après les demi-finales contre le Sénégal, où il avait manqué deux occasions nettes tout en étant décisif sur les deux buts algériens, certains journaux demandaient déjà son exclusion du onze de départ pour la finale. La pression populaire était énorme.
« Dans les journaux, ça y allait ! Les gens ne regardaient que les buteurs et, surtout, j’étais le seul binational. Je n’étais pas dans le cœur des Algériens. J’étais un peu la pièce rapportée. »
Son entraîneur de l’époque, Abdelhamid Kermali, a tenu bon. Après la douche des demi-finales, il lui a confié avoir remarqué que les deux buts étaient partis de ses actions. Cette confiance a permis à Oudjani de disputer la finale et d’écrire son nom dans l’histoire du football algérien. Pourtant, le sentiment d’être parfois perçu comme un élément extérieur n’a jamais complètement disparu.
Les joueurs qui l’ont marqué : entre magie et dureté
Au fil de sa carrière, Chérif Oudjani a côtoyé des personnalités très différentes. Lorsqu’on lui demande qui était le plus fort, deux noms ressortent immédiatement de son passage au Matra Racing : Enzo Francescoli et Pierre Littbarski. Le premier était un véritable artiste, capable de créer quelque chose à chaque touche de balle, évoluant en neuf ou neuf et demi. Le second, petit dribbleur vif aux crochets courts, impressionnait par sa technique. Les journalistes disaient de lui qu’il pouvait éliminer deux adversaires dans une cabine téléphonique.
À l’opposé, le plus « méchant » selon lui fut Carlos Mozer. Une méchanceté gratuite, surtout sur les corners, avec des coups de coude dans le plexus. Oudjani répondait, les deux hommes se bagarraient, et l’arbitre sifflait presque toujours contre lui. Une source de frustration permanente.
Ces souvenirs dessinent un portrait d’un joueur qui a connu les deux visages du football de haut niveau : la pureté technique et la dureté physique parfois excessive. Dans un football où les contacts étaient encore très permis, survivre demandait autant de caractère que de talent.
Ses plus beaux buts et un raté qui a failli tout changer
Oudjani se définit lui-même comme un renard des surfaces, un joueur axial qui aimait jouer en pivot, dans le style d’un Olivier Giroud ou d’un Stéphane Paille. Pourtant, deux de ses plus beaux buts sortent complètement de ce registre. Le premier, inscrit avec Lens à Toulouse en 1988, lui a valu le top but de la semaine de Téléfoot. Partant du milieu de terrain, il dribble plusieurs adversaires avant de loger une frappe dans la lucarne depuis vingt mètres. Le second, avec Sochaux à Nice l’année suivante, est un enroulé du gauche après un contrôle poitrine et l’élimination de deux défenseurs. Lui, le droitier, a frappé du mauvais pied pour un résultat splendide.
À l’inverse, il se souvient aussi d’un but complètement ridicule inscrit contre Metz. Sur une action bizarre où un défenseur adverse centre en retrait par erreur, Franck Priou rate complètement sa frappe et envoie le ballon sur Oudjani, qui ne peut que dévier dans le but. Thierry Roland avait déclaré que c’était son préféré. Un souvenir qui fait encore sourire aujourd’hui.
Mais le plus gros raté de sa carrière internationale reste sans doute ces deux occasions manquées en demi-finale de la CAN 1990. Toute l’Algérie voulait le voir sortir du onze. Seule la confiance du staff lui a permis de rester. Sans cette décision, l’histoire aurait été différente.
Les entraîneurs qui ont compté et les consignes surprenantes
Gérard Houllier reste l’homme qui lui a donné sa chance à Lens. Très professionnel, en avance sur son temps notamment en matière de récupération, il a marqué le jeune Oudjani. Lors de son premier match en professionnel, le 25 février 1984 contre Sochaux, une anecdote résume l’exigence du coach. Alors que le vestiaire comportait vingt casiers pour treize joueurs sur la feuille de match, Oudjani s’installe. Houllier lui demande s’il est déjà professionnel. Devant la réponse négative, il l’envoie dans la salle annexe. Ce n’est qu’après une quinzaine de matches et la signature de son contrat pro qu’il a eu droit à son propre casier.
Plus tard, en prêt à Laval, Michel Le Milinaire lui a redonné confiance. Quant aux consignes les plus étonnantes, il se souvient d’avoir dû jouer stoppeur en fin de match avec Sochaux, en marquage individuel sur un attaquant de 1,98 m alors que lui-même mesurait 1,86 m. La même mission lui a été confiée des années plus tard avec Charleville face à l’Olympique de Marseille et Tony Cascarino. Des expériences qui sortent du cadre habituel d’un avant-centre.
L’anecdote jamais racontée et la solidarité des buteurs
Parmi les histoires qu’il n’avait jamais partagées auparavant, celle de Delio Onnis reste particulièrement touchante. En 1986, avec Laval, Oudjani affronte Toulon. Onnis, en fin de carrière, inscrit son 299e but en première division en fin de match. Le stade Mayol scande « 300 ! 300 ! ». Le buteur argentin n’y arrive pas. Oudjani, pourtant dans le camp adverse, se sent malade. La solidarité des buteurs prend le dessus. Il aurait presque voulu faire une passe décisive à son adversaire pour qu’il termine sur un chiffre rond. Onnis est resté à 299, un record qui a tenu longtemps.
Cette anecdote révèle une sensibilité particulière. Derrière l’attaquant compétiteur se cache un homme capable de reconnaître la beauté d’un moment, même lorsqu’il se produit contre son équipe.
De joueur à recruteur : une seconde vie dans le football
Après sa carrière de joueur, Chérif Oudjani n’a jamais vraiment quitté le milieu. Il a passé plusieurs années comme adjoint sur les bancs de clubs de niveau amateur ou semi-professionnel, puis a rejoint le LOSC en tant que recruteur entre 2008 et 2015. Il a ensuite travaillé comme adjoint d’entraîneurs reconnus avant de poursuivre sa carrière de chasseur de talents à Nantes, puis pour plusieurs clubs anglais et écossais. Aujourd’hui au service de Newcastle, il suit particulièrement les marchés français et belge. Son dernier « coup » notable reste le transfert de Matias Fernandez-Pardo depuis Lille.
Il insiste sur le fait qu’il ne change pas de club par goût de la nouveauté. Il suit simplement le directeur sportif Ross Wilson, qu’il considère comme son patron. Installé à la cafétéria du Louvre-Lens lors d’un entretien récent, il apparaît comme un homme ancré dans sa région, fidèle à ses racines tout en évoluant dans le football moderne de haut niveau.
Un parcours qui résonne encore aujourd’hui
L’histoire de Chérif Oudjani dépasse le simple récit d’une carrière de footballeur. Elle parle de filiation, de pression populaire, de reconnaissance parfois tardive ou incomplète, et de la capacité à transformer des échecs en force. La descente de Lens en 1989 reste une cicatrice. Le but de la finale de la CAN 1990 constitue le sommet. Entre les deux, une carrière riche en rencontres, en buts spectaculaires et en moments d’humanité.
Dans une époque où le football devient de plus en plus globalisé et distant, le témoignage d’Oudjani rappelle à quel point le lien entre un joueur, un club et une ville peut être intense. À Lens, ce lien a toujours été particulier. Les supporters ne regardent pas seulement les résultats. Ils vivent les succès et les échecs comme des affaires personnelles. Comprendre cela permet de mieux saisir pourquoi certains moments restent indélébiles.
Aujourd’hui, en tant qu’élu local et recruteur international, Chérif Oudjani continue de faire le pont entre son passé et le présent. Il observe les jeunes talents avec l’œil de celui qui a connu la lumière des grands stades et l’ombre des relégations. Son expérience apporte une profondeur rare dans un métier souvent réduit à des données et des statistiques.
Le football français des années 80 et 90 a produit des destins singuliers. Celui d’Oudjani en fait partie. Fils d’une légende, buteur d’une finale historique, joueur parfois contesté, homme resté fidèle à sa ville : les multiples facettes de sa personnalité en font un témoin précieux d’une époque révolue. Une époque où l’on n’osait plus sortir acheter du pain après une relégation, et où un seul but pouvait faire entrer son nom dans l’histoire d’un pays entier.
En écoutant ses souvenirs, on comprend mieux ce que signifie vraiment porter un maillot. Ce n’est pas seulement une question de performance. C’est aussi une affaire d’identité, de regard des autres, et parfois de solitude face à la déception collective. Chérif Oudjani a traversé tout cela. Et il en parle aujourd’hui avec une lucidité qui force le respect.
Son parcours invite aussi à réfléchir sur la place des binationaux dans les sélections nationales. Le sentiment d’être une « pièce rapportée » qu’il a ressenti en 1990 n’a malheureusement pas complètement disparu dans le football moderne. Les discussions autour de l’identité et de l’appartenance restent d’actualité. Le témoignage d’un homme qui a vécu ces questionnements de l’intérieur apporte une dimension humaine souvent absente des débats médiatiques.
Enfin, son évolution vers le métier de recruteur montre une continuité logique. Après avoir été évalué toute sa carrière, il évalue à son tour. Après avoir subi les décisions d’entraîneurs et de dirigeants, il participe désormais à ces décisions. Le cercle se referme d’une certaine manière, tout en s’ouvrant sur de nouvelles perspectives. Newcastle, club ambitieux, bénéficie aujourd’hui de son expertise sur les marchés francophones. Une manière discrète mais efficace de rester dans le jeu au plus haut niveau.
La descente de 1989 restera toujours un moment douloureux. Mais elle n’a pas défini l’ensemble de sa trajectoire. Elle a plutôt servi de contraste à la lumière de 1990. Entre ces deux dates, un homme a appris ce que signifiaient réellement la responsabilité, la résilience et la joie pure d’inscrire un but qui compte. Des leçons qu’il continue sans doute de transmettre, à sa manière, aux jeunes joueurs qu’il observe aujourd’hui.
Dans les rues de Lens, certains se souviennent encore du fils d’Ahmed Oudjani. D’autres se rappellent le buteur de la CAN. Quelques-uns, plus âgés, évoquent peut-être encore cette saison maudite de 1989. Tous ces souvenirs coexistent. Ils forment le portrait d’un footballeur dont la carrière a été tout sauf linéaire, et c’est précisément ce qui la rend intéressante à raconter encore aujourd’hui.
Le football a besoin de ces voix. Des voix qui ne cherchent pas à enjoliver systématiquement le passé, mais qui acceptent d’en montrer les zones d’ombre. Chérif Oudjani le fait avec une sincérité désarmante. Que ce soit en parlant de la honte de sortir dans sa propre ville, du regard froid de certains compatriotes, ou de la joie immense d’un but en finale, il reste fidèle à ce qu’il a vécu. Et c’est probablement la plus belle qualité d’un témoignage.
À l’heure où les carrières sont de plus en plus courtes et médiatisées, prendre le temps d’écouter ceux qui ont connu une autre époque apporte une respiration bienvenue. L’époque des casiers limités dans les vestiaires, des consignes improvisées en fin de match, des buts absurdes passés au bêtisier et des solidarités de buteurs face à un record qui n’aboutit pas. Une époque moins lisse, plus rugueuse, mais profondément humaine.
Chérif Oudjani en est l’un des derniers représentants encore capables de la raconter avec précision et émotion. Son parcours, de Lens à Newcastle en passant par Alger, mérite d’être connu au-delà du cercle des passionnés de football des années 80. Car derrière les statistiques et les résultats se cache une histoire de famille, de ville, de pays et d’identité. Une histoire qui, plus de trente ans plus tard, continue de résonner.
Et si demain un jeune attaquant lensois ou un international algérien se retrouve face à une pression similaire, peut-être que le récit d’Oudjani pourra lui servir de boussole. Pour lui rappeler que les regards peuvent être durs, que les échecs peuvent être publics, mais que les moments de grâce existent aussi. Et qu’ils valent parfois toutes les souffrances endurées.
En définitive, la plus grande leçon de ce parcours reste peut-être celle-ci : le football n’est jamais seulement un jeu. Pour certains, il est une extension de soi, une responsabilité partagée avec des milliers de personnes, et parfois un fardeau. Chérif Oudjani a porté ce fardeau. Il l’a transformé en force. Et aujourd’hui, il continue d’avancer, fidèle à ses racines, les yeux tournés vers les talents de demain.









