Le 13 août approche et, sur l’île, les regards se tournent vers un homme disparu depuis dix ans. Alors que les célébrations du centenaire de la naissance de Fidel Castro battent leur plein, une question s’impose avec une force rare : que reste-t-il aujourd’hui des promesses qui avaient soulevé tout un peuple ? Les Cubains regardent autour d’eux. Les étagères des marchés restent souvent vides. L’eau manque. L’électricité s’éteint sans prévenir. Et dans ce décor de difficultés quotidiennes, le souvenir du Lider Maximo devient à la fois un refuge et un miroir sans concession.
Un Anniversaire Sous Tension
Depuis plusieurs jours, le Parti communiste cubain multiplie les hommages. Expositions, concerts, conférences : le défunt dirigeant qui a conduit le pays de 1959 à 2008 occupe à nouveau le centre de l’attention officielle. Pourtant, cette année, le centenaire tombe dans un contexte bien particulier. Cuba traverse l’une des périodes les plus difficiles de son histoire récente. Les pénuries de nourriture et d’eau se multiplient. Les coupures d’électricité sont devenues chroniques. Pour de nombreux habitants, ces réalités quotidiennes rendent l’absence du leader encore plus tangible.
Avant de placer le portrait de Castro à sa fenêtre, Leonel Suarez lui donne un baiser. Cet homme de 54 ans collectionne depuis des années des objets liés à celui qu’il appelle encore le « maître ». Dans son esprit, la figure du dirigeant disparu conserve une aura particulière. « S’il était encore vivant, Fidel aurait une stratégie en ce moment », affirme-t-il avec conviction. Mais la profondeur de la crise est telle que même les plus fidèles doivent parfois faire des choix pragmatiques. Lorsqu’un touriste lui a récemment proposé cent dollars pour une photographie de son héros, Leonel Suarez n’a pas pu refuser. « Il faut bien vivre », confie-t-il simplement.
Les Souvenirs Des Partisans
Les partisans de Fidel Castro gardent en mémoire un homme capable de guider le pays à travers des épreuves successives. Ils évoquent les invasions soutenues de l’extérieur, les embargos, les tentatives d’assassinat et les immenses difficultés nées de l’effondrement de l’Union soviétique, longtemps principal allié et bienfaiteur de l’île. Pour eux, le leader incarnait une capacité de réaction et une vision qui semblent aujourd’hui manquer.
Rogelio Valdivia, 54 ans, travaille dans son atelier de peinture et de carrosserie de la Vieille Havane. Les murs sont fissurés. L’homme regarde autour de lui et soupire. « Fidel n’est plus là, et personne n’a les capacités qu’avait Fidel », déplore-t-il. Il est né pendant la Révolution. Grâce à elle, dit-il, il a pu trouver sa voie. Aujourd’hui, il regrette l’absence de ce leadership dans le Cuba contemporain. Ces paroles résonnent chez beaucoup de ceux qui ont grandi avec l’idée que la Révolution constituait un horizon indépassable.
« Je suis né pendant la Révolution et grâce à elle j’ai pu trouver ma voie. »
— Rogelio Valdivia, atelier de la Vieille Havane
Ces témoignages ne relèvent pas d’une simple nostalgie. Ils traduisent une comparaison constante entre un passé idéalisé et un présent qui pèse lourdement sur les épaules de ceux qui ont cru aux promesses initiales. Pour une partie de la population, l’absence du dirigeant historique explique en partie les difficultés actuelles. Pour d’autres, la question se pose différemment.
La Génération Qui A Cru Aux Avancées
Ceux qui ont soutenu Fidel Castro tout au long de ses années au pouvoir figurent aujourd’hui parmi les plus durement touchés. Angela Gutiérrez a 86 ans. Elle confie se sentir « déçue » par la direction qu’a prise le pays. Après avoir parcouru plusieurs étals de marché sans rien acheter, les prix étant trop élevés, elle s’agace : « Pourquoi coupent-ils autant le courant ? » Elle estime que les autorités « sont en train de détruire » la vie des gens.
Cette octogénaire appartient à la génération qui a atteint l’âge adulte sous Fidel Castro. Elle a bénéficié de la santé et de l’éducation gratuites promues par la Révolution. Des avancées qui, selon de nombreux témoignages, ont désormais en grande partie disparu ou se sont fortement dégradées. Pour elle, le contraste entre ce qu’elle a connu et ce qu’elle vit aujourd’hui est particulièrement douloureux. L’affection portée au leader historique n’empêche pas la colère face aux réalités du moment.
Mildred Barreto, une femme de ménage de 66 ans, reconnaît que le quotidien est devenu une lutte constante. « Avec notre comandante, ce n’était pas comme ça », assure-t-elle. Ces mots reviennent souvent. Ils ne constituent pas une analyse politique élaborée. Ils expriment plutôt un sentiment diffus de perte de repères et d’un équilibre qui semble s’être rompu.
Le Regard Des Détracteurs
Pour les détracteurs de Fidel Castro, le problème de Cuba ne réside pas dans l’absence du révolutionnaire. Il se trouve plutôt dans l’héritage qu’il a laissé. Manuel Cuesta, historien de 63 ans et militant de l’opposition, se souvient avoir vu dans sa jeunesse le dirigeant comme un « rédempteur » qui avait fait de Cuba ce qu’elle aspirait à être. Avec le temps, dit-il, cette image s’est estompée. La réalité de la vie sur l’île s’est éloignée des promesses de la Révolution.
Aujourd’hui, Manuel Cuesta estime que la dégradation des conditions de vie pousse de nombreux Cubains à considérer Fidel Castro comme « le responsable originel de cette catastrophe nationale ». Cette lecture inverse complètement le récit officiel. Là où les partisans voient un guide manquant, les opposants identifient les racines d’un système qui n’a pas su ou pas voulu évoluer suffisamment.
La dégradation des conditions de vie pousse de nombreux Cubains à voir en Fidel Castro le responsable originel de cette catastrophe nationale, selon l’analyse de certains historiens critiques.
Cette divergence de points de vue n’est pas nouvelle. Elle traverse l’histoire cubaine depuis des décennies. Mais le centenaire, en ramenant le personnage au premier plan, force chacun à se positionner une nouvelle fois. Les célébrations officielles mettent en avant la continuité. Les conversations de rue, elles, révèlent souvent des doutes plus profonds.
Un Pacte Social Sous Pression
Hassan Pérez, historien, ancien dirigeant étudiant et proche collaborateur de Fidel Castro, reconnaît que ce centenaire survient dans « les conditions les plus complexes qu’on puisse imaginer ». Le pacte social forgé par la Révolution, admet-il, « s’est érodé » ces dernières années. Pendant des décennies, Cuba a offert une protection sociale en échange de la discipline politique. Beaucoup de Cubains se demandent désormais si ce pacte tient encore.
Cette observation touche au cœur du modèle cubain. La Révolution avait construit un équilibre particulier : des services publics étendus et gratuits d’un côté, une acceptation de limites politiques de l’autre. Lorsque les services se dégradent – électricité intermittente, accès difficile à la nourriture, problèmes d’eau – la contrepartie attendue par la population perd de sa force. Les questions qui émergent alors ne portent plus seulement sur la gestion quotidienne. Elles concernent la légitimité même du système.
Pourtant, pour beaucoup, l’affection portée à Fidel Castro résiste à une vie quotidienne chaque jour plus difficile. Ce sentiment n’est pas uniforme. Il varie selon les générations, les expériences personnelles et les positions sociales. Mais il demeure suffisamment présent pour que les autorités puissent encore s’appuyer sur la figure historique lors des grandes commémorations.
Les Difficultés Quotidiennes Au Premier Plan
La crise que traverse l’île de 9,4 millions d’habitants se manifeste de manière concrète. Les pénuries de nourriture forcent les habitants à multiplier les démarches et à accepter des prix élevés lorsqu’ils trouvent quelque chose à acheter. L’eau devient un bien précieux. Les coupures d’électricité chroniques perturbent le travail, les études, la conservation des aliments et simplement le confort de base. Dans ce contexte, les célébrations officielles prennent une tonalité particulière.
Les Cubains ne vivent pas tous la situation de la même manière. Certains disposent de ressources supplémentaires, notamment grâce à des transferts familiaux ou à des activités informelles. D’autres, plus isolés ou plus âgés, ressentent pleinement le poids des manques. Les témoignages recueillis montrent que même parmi les plus fidèles au souvenir de Fidel Castro, la fatigue s’installe. L’idée que « Fidel aurait une stratégie » revient comme une manière de formuler un espoir, ou peut-être un regret.
Leonel Suarez, le collectionneur d’objets révolutionnaires, illustre cette tension. Son attachement au portrait du dirigeant reste intact. Pourtant, face à une proposition financière concrète, il choisit de vendre. Ce geste, loin d’être anodin, révèle la pression économique qui s’exerce même sur ceux qui cultivent la mémoire du Lider Maximo. La survie quotidienne prime parfois sur le symbole.
Une Mémoire Qui Divise Encore
Le centenaire de la naissance de Fidel Castro met en lumière des lectures opposées de l’histoire récente. D’un côté, ceux qui voient en lui le bâtisseur d’une nation indépendante, capable de résister à des pressions extérieures considérables. De l’autre, ceux qui considèrent que les fondements du système mis en place portent en eux les germes des difficultés actuelles. Entre ces deux pôles, une grande partie de la population navigue entre nostalgie, déception et pragmatisme.
Angela Gutiérrez, qui a connu les années de construction du système de santé et d’éducation gratuits, exprime une déception nette. Rogelio Valdivia regrette l’absence de capacités comparables à celles du dirigeant disparu. Manuel Cuesta, lui, pointe la responsabilité originelle. Hassan Pérez reconnaît l’érosion du pacte social. Ces voix, bien que différentes, convergent sur un point : le présent cubain est marqué par une crise profonde qui force chacun à réévaluer le passé.
Les célébrations officielles se poursuivent. Les expositions, les concerts et les conférences rappellent les moments forts de la trajectoire du Lider Maximo. Mais dans les rues, dans les ateliers aux murs fissurés, sur les marchés où les prix rendent les achats difficiles, une autre conversation a lieu. Elle porte sur la capacité des successeurs à relever le défi. Elle porte aussi sur la nature même des promesses faites il y a plus de six décennies.
Ce Qui Persiste Malgré Tout
Malgré les difficultés, l’affection pour Fidel Castro résiste chez une partie significative de la population. Mildred Barreto, confrontée à une lutte quotidienne, continue de se référer au comandante comme à une figure d’un temps où les choses étaient différentes. Leonel Suarez continue de placer le portrait à sa fenêtre après lui avoir donné un baiser. Ces gestes ne relèvent pas seulement de la nostalgie. Ils traduisent un attachement à une identité collective construite autour de la Révolution.
Cette résistance de la mémoire coexiste avec une critique de plus en plus audible des conditions de vie. Le centenaire n’efface pas les pénuries. Il ne rétablit pas l’électricité de manière stable. Il ne remplit pas les étals des marchés. Mais il force un moment de réflexion collective. Les Cubains se demandent ce qu’il reste des idéaux initiaux et si les dirigeants actuels sont à la hauteur du défi posé par la crise.
L’île de 9,4 millions d’habitants se trouve à un carrefour. Les hommages officiels célèbrent un passé de résistance et de construction d’un modèle alternatif. Les réalités du quotidien rappellent les limites de ce modèle face aux contraintes économiques et aux évolutions du monde. Entre ces deux dimensions, les habitants continuent d’avancer, parfois en vendant un portrait pour cent dollars, parfois en maintenant la foi dans une figure historique, parfois en exprimant une déception profonde.
Un Moment De Vérité Pour L’Île
Le centenaire de Fidel Castro n’est pas seulement une commémoration. Il devient un miroir tendu à la société cubaine. Les partisans y voient la confirmation de l’importance d’un leadership fort et visionnaire. Les critiques y lisent la confirmation que les racines des problèmes actuels plongent profondément dans le passé. Les pragmatiques, eux, cherchent simplement à survivre au jour le jour tout en observant les cérémonies.
Dans la Vieille Havane, les murs fissurés de l’atelier de Rogelio Valdivia semblent symboliser à eux seuls l’état de certains édifices, mais aussi peut-être d’un certain équilibre social. Angela Gutiérrez, après avoir arpenté les marchés sans pouvoir acheter, exprime une colère qui dépasse le simple inconfort. Manuel Cuesta formule une accusation historique. Hassan Pérez admet l’érosion d’un pacte qui avait longtemps tenu. Ces paroles, recueillies dans un contexte de crise aiguë, dessinent un paysage complexe.
Les autorités multiplient les gestes de mémoire. Les Cubains, eux, multiplient les gestes de survie. Entre les deux, le souvenir de Fidel Castro continue d’occuper une place centrale. Pour certains, il représente encore la possibilité d’une stratégie face à l’adversité. Pour d’autres, il incarne les origines d’une impasse. Le centenaire ne tranche pas ce débat. Il le rend simplement plus visible, plus urgent, plus intime.
Alors que les concerts et les conférences se succèdent, les coupures d’électricité persistent. Les pénuries de nourriture et d’eau ne disparaissent pas. Les questions sur l’avenir du pacte social restent ouvertes. Dans ce contexte, le portrait placé à une fenêtre après un baiser, la vente d’une photographie pour cent dollars, la déception d’une octogénaire ou le regret d’un artisan de la Vieille Havane deviennent autant de fragments d’une histoire encore en train de s’écrire. L’île regarde son passé tout en affrontant un présent particulièrement exigeant.
Le Lider Maximo a dirigé le pays pendant près d’un demi-siècle. Dix ans après sa mort, son centenaire force une nouvelle évaluation. Les Cubains se demandent ce qu’il reste des promesses de la révolution socialiste. Ils se demandent aussi si ceux qui lui ont succédé sont à la hauteur du défi. Les réponses varient selon les interlocuteurs. Mais la profondeur de la crise actuelle donne à ces interrogations une densité particulière. Dans les rues de La Havane comme ailleurs sur l’île, la mémoire et la réalité se rencontrent chaque jour, parfois dans la contradiction, parfois dans une forme de continuité résignée ou combative.
Cette tension entre célébration et difficulté quotidienne n’est pas anodine. Elle révèle les fractures d’une société qui a longtemps construit son identité autour d’un projet collectif ambitieux. Lorsque ce projet rencontre des obstacles majeurs – qu’ils soient liés à des pressions extérieures ou à des dysfonctionnements internes – la figure fondatrice redevient un point de fixation. Les uns y cherchent des réponses. Les autres y trouvent des responsabilités. Tous, d’une manière ou d’une autre, sont obligés de se positionner face à elle.
Le centenaire de 2026, marqué par des conditions complexes, offre ainsi un moment rare de clarification. Il ne résout rien à lui seul. Mais il permet de mesurer l’écart entre les idéaux d’autrefois et les réalités d’aujourd’hui. Pour les partisans comme pour les détracteurs, pour les nostalgiques comme pour les critiques, le 13 août devient plus qu’une date. Il devient l’occasion d’un bilan collectif, encore inachevé, encore douloureux, encore profondément cubain.
Dans les ateliers, sur les marchés, dans les maisons où l’on place encore un portrait à la fenêtre, les conversations continuent. Elles portent sur la stratégie qui aurait pu être, sur le courant qui manque, sur les prix trop élevés, sur l’eau qui se fait rare, sur l’éducation et la santé qui ont changé de visage. Elles portent aussi sur un homme qui, même absent depuis une décennie, continue d’occuper une place centrale dans l’imaginaire national. Le centenaire ne ferme aucune page. Il en ouvre peut-être une nouvelle, dont le contenu reste encore largement à écrire par ceux qui vivent chaque jour les conséquences de cette histoire.









