Imaginez un réseau blockchain capable de multiplier sa capacité de traitement par trois, cinq, voire quinze fois sans sacrifier sa sécurité ni sa décentralisation. C’est exactement la promesse que porte Cardano avec le déploiement progressif de Leios, une mise à jour majeure qui arrive sous le nom de code Dijkstra. Alors que de nombreuses blockchains peinent encore à absorber les pics d’activité, Input Output vient de dévoiler un plan de déploiement clair, mesuré et ambitieux. Cette feuille de route, présentée le 20 octobre, dessine les contours d’un Cardano plus fluide, plus rapide et mieux armé pour soutenir une adoption massive.
Leios, le moteur de capacité qui change la donne
Depuis des années, la communauté Cardano attend une amélioration significative du débit. Le protocole actuel, basé sur Praos, plafonne autour de 4,5 kilooctets de transactions par seconde. Ce chiffre, souvent cité, représente la limite théorique de données que le réseau peut absorber. Avec Leios, Input Output vise d’abord un facteur de trois à cinq, soit environ 13,5 à 22,5 TxkB/s. Plus tard, selon les résultats observés en conditions réelles et après de nouveaux votes de gouvernance, cette capacité pourrait grimper jusqu’à 10 ou 15 fois le niveau actuel, atteignant 45 à 67,5 TxkB/s.
Ces valeurs ne correspondent pas à un nombre fixe de transactions par seconde. Elles mesurent le volume de données transactionnelles. Une transaction simple occupe peu d’espace, tandis qu’un smart contract complexe en consomme davantage. Le vrai gain réside donc dans la possibilité de traiter bien plus de volume sans saturer le réseau.
Un déploiement en plusieurs étapes bien distinctes
Contrairement à certaines mises à jour qui activent tout d’un coup, Leios suivra un calendrier séquentiel. La première étape consiste en le hard fork Dijkstra. Celui-ci rend le protocole disponible, mais ne l’active pas encore. Ensuite viennent l’enregistrement des clés de vote par les opérateurs de pools, des exercices de charge en conditions réelles, puis au moins deux ajustements de paramètres protocolaires.
Input Output insiste sur cette séparation : « Le hard fork rend le protocole disponible ». L’activation effective de Leios dépendra d’un seuil de participation très élevé. Les pools devront enregistrer de nouvelles clés de vote BLS. L’objectif est de couvrir environ 90 à 95 % de la stake déléguée. Pourquoi un tel niveau ? Parce que pour certifier un bloc endosseur, Leios exige des votes représentant au moins 75 % de la stake active. Un matelas de sécurité est donc nécessaire pour compenser les pools hors ligne ou lents à réagir.
Point clé : l’enregistrement des clés BLS ne nécessite aucun vote supplémentaire des représentants délégués ni du Comité constitutionnel. C’est une démarche purement technique côté opérateurs.
Comment fonctionnent les blocs endosseurs
Leios ne remplace pas Praos. Il le complète. Les blocs de classement (ranking blocks) continuent d’exister. Lorsque le volume de transactions en attente dépasse ce qu’un bloc de classement peut contenir, des blocs endosseurs (endorser blocks) interviennent. Ces blocs portent des références aux transactions en attente de traitement. Grâce aux signatures BLS, des centaines de votes de pools peuvent être agrégés en un certificat compact et efficace.
Les transactions traitées via ces blocs endosseurs devraient atteindre le ledger en environ 45 à 60 secondes. Ce délai reste raisonnable pour la plupart des usages tout en offrant une marge de manœuvre bien supérieure en période de forte demande.
Les pools qui n’enregistrent pas de clé BLS pourront toujours produire des blocs Praos classiques. Ils ne pourront simplement pas participer aux votes sur les blocs endosseurs. L’estimation actuelle table sur la participation des 500 à 900 premiers pools, un chiffre encore susceptible d’évoluer selon les paramètres définitifs.
Gouvernance et seuils de validation
Avant même le hard fork Dijkstra, une mise à jour constitutionnelle est prévue. Elle définira les nouveaux paramètres protocolaires et les limites dans lesquelles la gouvernance pourra les modifier. La préparation de ces garde-fous revient au comité des paramètres d’Intersect, tandis que l’équipe Plutus mettra à jour le script correspondant.
Les seuils de validation varient selon les étapes :
• Amendement constitutionnel : 75 % de la stake des représentants délégués et deux tiers du Comité constitutionnel.
• Hard fork Dijkstra : 60 % de la stake des DRep, 51 % de la stake des opérateurs de pools et deux tiers du comité.
• Modifications ultérieures de capacité : 67 % de la stake des DRep, 51 % de la stake des SPO et deux tiers du comité.
Une fois Leios opérationnel, Input Output prévoit des rafales contrôlées de trafic sur le mainnet. L’objectif est de mesurer la livraison des blocs, la vitesse de vote, la fiabilité des certificats et la marge de traitement restante sur les nœuds. Chaque augmentation de capacité proposée s’appuiera sur les mesures réalisées avec les paramètres précédents.
Les enseignements des tests précédents
En août, l’équipe Leios a publié un compte rendu d’ingénierie portant sur la phase Earth de 41 jours. Sur le réseau de test MusashiNet, le pic atteint 26,8 TxkB/s, soit environ 5,94 fois le plafond Praos actuel de 4,51 TxkB/s. Plus de 127 000 blocs ont été produits avec 63 pools enregistrés. Le trafic provenait de générateurs de charge synthétiques et d’opérateurs volontaires. Il s’agissait donc de performances de testnet, pas d’une demande réelle d’utilisateurs.
Ces essais n’ont pas été exempts de difficultés. Des fuites mémoire, des fourches de chaîne, des synchronisations bloquées et même un arrêt du réseau provoqué par le traitement d’un certificat invalide comme erreur fatale ont été documentés. L’équipe affirme avoir corrigé ces défauts. Pour le mainnet, la prudence reste de mise : le réseau live compte environ 2 700 pools enregistrés, avec des machines, des connexions et des configurations très hétérogènes.
Leios crée une voie vers ce niveau d’activité. Il ne crée pas la demande par lui-même.
Cette phrase d’Input Output résume parfaitement l’esprit de la mise à jour. Augmenter la capacité technique est une condition nécessaire, mais insuffisante. Sans applications attractives et sans utilisateurs, le débit supplémentaire resterait inutilisé.
Économie du réseau et seuil de rentabilité
Aujourd’hui, plus de 85 % des récompenses d’époque proviennent de la réserve de Cardano. Selon une estimation issue de CIP-164, les revenus issus des frais de transaction devraient atteindre un équilibre lorsque le trafic soutenu se situera autour de 50 à 70 TxkB/s. Leios offre précisément un chemin vers ces niveaux. Une fois le réseau capable d’absorber un tel volume, l’économie interne deviendrait plus autonome et moins dépendante de la réserve.
Ce point est stratégique. Une blockchain dont les frais couvrent durablement les récompenses des validateurs gagne en robustesse économique. Elle devient moins sensible aux cycles de marché et plus attractive pour les opérateurs de long terme.
Autres nouveautés apportées par Dijkstra
Leios n’est pas le seul changement prévu. Le hard fork Dijkstra introduira également plusieurs fonctionnalités indépendantes des objectifs de capacité ultérieurs :
• Transactions imbriquées (nested transactions)
• Améliorations du modèle de comptes
• Scripts de garde (guard scripts)
• Plutus V4
• Récompenses de staking librement retirables
• Un paramètre de levier de pledge
Ces ajouts arrivent avec le hard fork et ne dépendent pas de la montée progressive de la capacité Leios. Ils enrichissent le socle technique et ouvrent de nouvelles possibilités aux développeurs d’applications.
Suivi des applications et adoption réelle
En parallèle de ces annonces techniques, Cardano a communiqué sur le suivi des applications. Sur les 103 applications listées sur le site officiel, seulement 21 ont activé le suivi des transactions. Cela représente environ 20,4 % du total. Les projets apparaissent sur le tableau de bord une fois le tracking activé, et la participation reste ouverte à tous les projets construits sur Cardano.
Ce chiffre rappelle que la visibilité de l’activité on-chain dépend encore largement de la volonté des équipes de projets. Une meilleure couverture permettrait d’obtenir une image plus fidèle de l’usage réel du réseau, au-delà des tests de charge.
Pourquoi ce calendrier progressif a du sens
Déployer une augmentation de capacité aussi significative d’un seul coup présenterait des risques élevés. Le réseau mainnet regroupe des milliers de nœuds hétérogènes. Une montée trop brutale pourrait provoquer des problèmes de synchronisation, des fourches ou une dégradation de l’expérience utilisateur. En procédant par étapes mesurées, Input Output et la communauté peuvent observer le comportement réel, ajuster les paramètres et voter en connaissance de cause.
Cette approche s’inscrit dans la culture de Cardano : formalisme, tests rigoureux et gouvernance on-chain. Après le hard fork van Rossem du 18 juillet, qui a fait passer le mainnet en version de protocole 11, la prochaine étape logique est Dijkstra. Intersect avait déjà présenté une feuille de route en deux phases : Linear Leios dans un premier temps, puis Peras pour le deuxième trimestre 2027. Les dates restent toutefois des estimations soumises aux résultats des tests et aux décisions de gouvernance.
Ce que cela change pour les utilisateurs et les développeurs
Pour l’utilisateur final, l’impact le plus visible sera une meilleure fluidité pendant les périodes de forte activité. Moins de congestion, des délais de confirmation plus prévisibles et une capacité à absorber des pics sans explosion des frais. Pour les développeurs, c’est la possibilité de concevoir des applications plus gourmandes en transactions sans craindre de saturer le réseau.
Les dApps de DeFi, les jeux blockchain, les marketplaces NFT ou les solutions d’identité décentralisée pourront envisager des volumes plus élevés. Le plafond technique actuel constitue encore un frein psychologique pour certains projets. Le lever progressivement change la donne.
En résumé des chiffres clés :
- Plafond Praos actuel : ≈ 4,5 TxkB/s
- Cible initiale Leios : 3 à 5× (13,5 – 22,5 TxkB/s)
- Cible ultérieure : 10 à 15× (45 – 67,5 TxkB/s)
- Pic testnet : 26,8 TxkB/s (≈ 5,94×)
- Seuil de rentabilité estimé : 50 – 70 TxkB/s
Les défis qui restent à relever
Plusieurs points d’attention demeurent. Le premier concerne la participation des pools à l’enregistrement des clés BLS. Atteindre 90 à 95 % de la stake déléguée représente un défi logistique. Les opérateurs devront générer et enregistrer ces clés après le hard fork. Chaque enregistrement devient actif à la frontière d’époque suivante.
Le deuxième défi est la coordination de la gouvernance. Les différents seuils de vote, les amendements constitutionnels et les ajustements de paramètres nécessitent une mobilisation continue de la communauté. Enfin, le troisième défi reste le plus fondamental : transformer la capacité technique en usage réel. Comme le souligne Input Output, Leios ouvre une voie, mais ne crée pas la demande.
Les préparatifs techniques avancent. La version de nœud 11.1.1 sortie en septembre a corrigé plusieurs points opérationnels en amont des versions destinées à introduire les fonctionnalités de la nouvelle ère. L’écosystème se prépare donc méthodiquement.
Une vision à long terme pour Cardano
Avec Leios, Cardano ne cherche pas seulement à suivre la course au débit. L’ambition est de construire une infrastructure capable de supporter une adoption massive tout en préservant les principes de sécurité et de décentralisation qui la caractérisent. Le choix d’un déploiement progressif, validé à chaque étape par la gouvernance, illustre cette philosophie.
Dans un paysage blockchain où certaines chaînes privilégient la vitesse au détriment de la résilience, Cardano mise sur la solidité. Les résultats des tests, même s’ils restent à confirmer en conditions mainnet, montrent que le protocole peut atteindre des multiplications de capacité significatives. Le passage de 4,5 à potentiellement plus de 60 TxkB/s ouvrirait un nouveau chapitre pour l’ensemble de l’écosystème.
Les prochains mois seront décisifs. Entre le hard fork Dijkstra, l’enregistrement massif des clés BLS, les exercices de charge et les votes successifs, la communauté aura l’occasion de démontrer sa capacité à orchestrer une évolution majeure de manière ordonnée. Si le plan se déroule comme prévu, Cardano disposera d’une base technique nettement plus robuste pour accueillir la prochaine vague d’applications et d’utilisateurs.
Le chemin est long, les étapes sont nombreuses, mais la direction est claire. Leios ne se contente pas d’augmenter un chiffre de débit. Il redessine les possibilités du réseau et place Cardano en position de répondre à des volumes d’activité jusqu’ici hors de portée. Reste maintenant à transformer cette capacité en réalité tangible, transaction après transaction.









