Imaginez un pays qui, il y a encore quelques mois, se présentait comme l’un des champions incontestés de la lutte contre le réchauffement climatique. Puis, en l’espace de quelques semaines, ce même pays décide d’abandonner l’un de ses engagements les plus symboliques en matière de transition énergétique. C’est exactement ce qui vient de se produire au Canada.
Jeudi, le gouvernement a officiellement renoncé à imposer aux constructeurs automobiles des quotas obligatoires de ventes de véhicules électriques pour 2026. Ce seuil de 20 % représentait autrefois une mesure phare, un signal fort envoyé au monde entier. Aujourd’hui, il appartient au passé.
Le contexte explique largement cette décision. L’industrie automobile canadienne traverse l’une des périodes les plus difficiles de son histoire récente. La principale raison ? Les tensions commerciales avec les États-Unis, principal partenaire et débouché pour plus de 90 % des véhicules produits au Canada.
Depuis le printemps 2025, un droit de douane de 25 % frappe les composants non américains des véhicules fabriqués au Canada. Cette mesure, perçue comme contraire à l’esprit de l’accord de libre-échange nord-américain (ACEUM), fragilise considérablement les usines installées en Ontario et ailleurs dans le pays.
Le nouveau Premier ministre n’a pas hésité à défendre ce revirement. Selon lui, « il n’existe pas de symbole plus fort de l’étroite interdépendance des économies canadienne et américaine que l’automobile ». Ce qui était autrefois une force est devenu, à ses yeux, « une grave vulnérabilité ».
Il a donc choisi de retirer la contrainte chiffrée à court terme tout en maintenant – et même en renforçant – l’ambition à plus long terme. Le Canada conserve ainsi son objectif de 75 % de ventes de véhicules électriques en 2035 et vise désormais 90 % en 2040.
« Absolument », a répondu Mark Carney lorsqu’on lui a demandé s’il considérait toujours le Canada comme un leader dans la lutte contre le changement climatique. « Nos politiques climatiques seront axées sur des résultats et des solutions. »
Cette déclaration montre bien la ligne adoptée : moins de symboles, plus de pragmatisme. Le discours veut rassurer les industriels tout en conservant une trajectoire verte crédible.
Dans le même mouvement, le gouvernement a décidé de rétablir les aides financières directes à l’achat de véhicules électriques. Supprimées ou réduites sous la précédente administration, elles reviennent donc sur le devant de la scène.
Cette mesure vise à soutenir la demande intérieure, alors même que l’exportation vers les États-Unis devient plus compliquée. L’idée est claire : compenser la perte de compétitivité à l’export par un marché domestique plus dynamique.
Pour démontrer que l’abandon du quota 2026 n’est pas un recul climatique, l’exécutif promet des normes d’émissions de gaz à effet de serre nettement plus strictes. Ces nouvelles règles concerneront l’ensemble du parc automobile et devraient contraindre les constructeurs à accélérer leur électrification malgré l’absence de pourcentage obligatoire à court terme.
Le pari est donc le suivant : laisser plus de flexibilité aux industriels dans les prochaines années tout en verrouillant les objectifs de long terme par des contraintes techniques plus sévères.
Avec plus de 500 000 emplois directs et indirects, le secteur automobile demeure l’une des colonnes vertébrales de l’économie canadienne. En 2025, le pays a produit plus de 1,2 million de véhicules de tourisme, dont l’immense majorité était destinée au marché américain.
Cette dépendance extrême explique la sensibilité du gouvernement face aux décisions prises à Washington. Lorsque les États-Unis modifient leurs règles douanières ou leurs incitations fiscales, les répercussions se font immédiatement sentir de l’autre côté de la frontière.
Les usines de Windsor, d’Oshawa ou d’Alliston vivent au rythme des carnets de commandes américains. Lorsque les droits de douane grimpent ou que les crédits d’impôt pour les véhicules électriques disparaissent aux États-Unis, les chaînes de montage canadiennes ralentissent immédiatement.
Le gouvernement actuel a donc choisi de jouer la carte de la survie économique avant celle de l’exemplarité climatique à très court terme. Un choix qui divise profondément l’opinion publique et les organisations environnementales.
Les constructeurs automobiles canadiens ont globalement accueilli favorablement l’annonce. Le groupement qui les représente a salué « une plus grande clarté » et « l’engagement de déployer de manière agressive l’infrastructure de recharge ».
Du côté des défenseurs du climat, le ton est plus nuancé. Certains instituts spécialisés qualifient toutefois la stratégie de « pas positif vers un avenir plus abordable, alimenté par de l’électricité propre ». Le satisfecit reste donc prudent.
Le Canada n’est pas un cas isolé. Plusieurs grandes économies occidentales adoptent actuellement des postures plus prudentes sur leurs engagements climatiques.
Ce mouvement généralisé de « pause » s’explique par plusieurs facteurs : hausse des coûts de production, réticences des consommateurs, difficultés d’approvisionnement en matières premières et surtout… pressions économiques liées à l’inflation et à la compétitivité industrielle.
Le gouvernement actuel avait déjà pris plusieurs décisions qui ont suscité la controverse dans les milieux écologistes :
Ces choix successifs dessinent une stratégie qui privilégie la sécurité énergétique et la compétitivité industrielle sur l’urgence climatique à court terme.
Malgré ces reculs apparents, le Canada dispose d’atouts majeurs pour jouer un rôle important dans la filière des véhicules électriques à moyen et long terme.
Le pays possède parmi les plus importantes réserves mondiales de minéraux critiques nécessaires à la fabrication des batteries : lithium, cobalt, nickel, graphite. Ottawa veut transformer cette richesse naturelle en véritable chaîne de valeur industrielle complète.
Le plan consiste à développer l’extraction, le raffinage, la transformation chimique et finalement la fabrication de cellules et de packs de batteries sur le sol canadien. Plusieurs projets d’usines de batteries sont déjà en cours de développement, notamment au Québec et en Ontario.
Cette stratégie vise à réduire la dépendance aux importations asiatiques tout en créant des emplois qualifiés et en sécurisant l’approvisionnement des constructeurs nord-américains.
Le gouvernement insiste également sur le déploiement massif de bornes de recharge. L’objectif est d’éliminer l’un des principaux freins à l’adoption des véhicules électriques : l’anxiété liée à l’autonomie et au manque d’infrastructures.
Des investissements importants sont promis dans les corridors autoroutiers, les zones urbaines denses et les lieux de travail. L’idée est de rendre l’expérience de possession d’un véhicule électrique aussi fluide que celle d’un véhicule thermique.
La question que tout le monde se pose est simple : le Canada parviendra-t-il à maintenir une industrie automobile forte tout en accélérant sa transition vers l’électrique ?
Les prochains mois seront décisifs. Les négociations sur la révision de l’ACEUM pourraient aboutir à un assouplissement des mesures protectionnistes américaines. Dans le cas contraire, le gouvernement pourrait être amené à prendre des mesures de rétorsion ou à accélérer encore davantage la diversification de ses marchés d’exportation.
Le défi est colossal : préserver des centaines de milliers d’emplois tout en respectant des engagements climatiques internationaux de plus en plus ambitieux. Le moindre faux pas pourrait avoir des conséquences dramatiques soit sur l’emploi, soit sur la crédibilité climatique du pays.
Mark Carney a choisi une voie médiane : abandonner les objectifs intermédiaires jugés trop contraignants dans le contexte actuel tout en maintenant – voire en renforçant – les ambitions de long terme. Pari risqué, mais peut-être nécessaire.
Une chose est sûre : les années qui viennent seront déterminantes pour l’avenir de l’industrie automobile canadienne et pour la place du pays dans la course mondiale à la mobilité électrique.
À suivre de très près.
À retenir : Le Canada abandonne son quota de 20 % de ventes de véhicules électriques pour 2026, mais maintient des objectifs ambitieux pour 2035 (75 %) et 2040 (90 %), tout en rétablissant les subventions à l’achat et en promettant des normes d’émissions plus sévères.
Le pragmatisme économique semble pour l’instant l’emporter sur l’idéalisme climatique. Reste à savoir si cette stratégie permettra au Canada de concilier préservation de son tissu industriel et respect de ses engagements internationaux en matière de climat.
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