Que ferait un habitant d’Istanbul s’il pouvait, depuis la même application, payer un fournisseur à l’étranger, convertir une partie de son épargne en actif numérique et consulter un portefeuille plus large que le seul trading de cryptomonnaies ? C’est exactement la promesse que Ben Zhou, dirigeant de Bybit, esquisse pour la Turquie. Le pays figure, selon lui, parmi les cinq marchés les plus importants au monde pour les places d’échange globales. L’ambition ne se limite plus à l’achat et à la vente de jetons. Elle vise un outil du quotidien : virements internationaux, paiements en stablecoins, produits d’investissement, et peut-être un jour des services destinés aux entreprises. Rien de tout cela n’est encore acté. Tout dépend de licences qui dépassent le simple cadre d’une plateforme de trading.
Un super app turc, encore suspendu aux autorisations
L’expression super app circule depuis des années dans la finance asiatique. Elle désigne une application unique qui concentre paiement, messagerie, crédit, épargne et parfois commerce. En Turquie, Bybit ne promet pas de copier ce modèle tel quel. Le dirigeant parle plutôt d’une transformation progressive : la filiale locale devrait, à terme, couvrir des besoins financiers quotidiens, au-delà de l’écran d’ordres. Cette phrase, répétée lors d’un entretien publié le 2 octobre 2026, donne le ton. Elle ne fixe ni date, ni produit précis, ni dossier déjà déposé.
« Nous voulons transformer Bybit en super application en Turquie », a déclaré Zhou. La formule est volontairement large. Elle laisse entendre des paiements, des transferts et des produits d’investissement, y compris des services qui exigeraient des agréments distincts de ceux d’une bourse crypto. Autrement dit, le trading reste le socle. Le reste est une hypothèse de travail, liée à la clarté réglementaire.
Ce qui est annoncé, et ce qui ne l’est pas
Annoncé : une volonté d’élargir l’offre locale vers le quotidien financier. Non annoncé : une demande de licence précise, un calendrier de lancement, ou un produit déjà approuvé au-delà de l’activité d’échange existante.
Pourquoi la Turquie pèse autant pour une place globale
Zhou relie l’intérêt du pays à trois ressorts simples : une population jeune, une situation économique qui pousse à chercher des alternatives à la monnaie locale, et une position géographique entre marchés européens et asiatiques. Ce n’est pas un discours de brochure. La Turquie combine un usage déjà massif des actifs numériques et un cadre qui se resserre. Pour une plateforme internationale, le calcul est double. Le volume potentiel est élevé. Le coût de conformité l’est aussi.
L’inflation est citée comme l’un des moteurs de l’adoption, surtout pour les stablecoins. Ces jetons, adossés en principe à une monnaie de référence, servent ici moins de pari spéculatif que d’outil de conservation et de règlement. Les entreprises les utilisent pour des flux transfrontaliers. Les particuliers s’en servent parfois comme coussin face à l’érosion du pouvoir d’achat. Zhou estime que le pays pourrait devenir l’un des plus grands marchés de paiements stables à destination des sociétés. Il présente cette appréciation comme la sienne, pas comme un classement indépendant.
Les travaux de Chainalysis donnent un ordre de grandeur. Une recherche régionale de 2024 plaçait la Turquie en tête mondiale pour le volume de trading de stablecoins rapporté au PIB. L’indice mondial d’adoption 2026 la situe au 20e rang, selon une méthode qui mélange flux de services, soldes, activité pair-à-pair et transactions transfrontalières. Un autre chiffrage régional évoque près de 200 milliards de dollars de valeur crypto reçue sur la période couverte par les travaux de 2025, ce qui en ferait le plus grand marché du regroupement Moyen-Orient et Afrique du Nord. Ces chiffres ne mesurent pas la même chose. Ils racontent toutefois la même histoire : le pays n’est pas un marché périphérique.
Ce que couvrirait vraiment un super app
Le plan dépasse l’achat et la vente de cryptomonnaies. Zhou évoque, au fil du temps, davantage de produits financiers : paiements, investissements plus classiques, services pour clients entreprises. Cette orientation rejoint l’élargissement déjà engagé par le groupe en 2026, hors du seul modèle de bourse. Des pistes de services proches de la banque, de la conservation d’actifs et des paiements transfrontaliers ont été évoquées. Le groupe a aussi étendu son offre vers des contrats de change, des dérivés sur actifs traditionnels et des produits de paiement.
En Turquie, rien de cela n’est transposable automatiquement. Zhou indique que Bybit pourrait examiner des licences supplémentaires pour compléter la gamme. Il n’a pas annoncé de dossiers précis, de dates de mise en marché, ni de services déjà validés au-delà de l’activité d’échange accessible via l’opération locale. La nuance compte. Un dirigeant peut décrire une direction sans engager un calendrier réglementaire.
Nous voulons transformer Bybit en super application en Turquie.
Les paiements forment un pilier visible de cette stratégie. Bybit a développé des produits de paiement sur d’autres marchés et a récemment relié Bybit Pay à plus de 300 portefeuilles, places et plateformes financières via Mesh. L’infrastructure doit permettre de dépenser ou de transférer des cryptos depuis des soldes d’échange. La disponibilité reste soumise aux règles locales. En Turquie, le sujet des stablecoins est déjà concret : les entreprises s’en servent pour des règlements internationaux. Un super app utile serait celui qui rend ces flux plus lisibles, plus traçables et plus conformes, pas seulement plus rapides.
| Brique envisagée | Usage visé | Condition principale |
|---|---|---|
| Trading crypto | Achat, vente, paires en livre turque | Cadre déjà engagé, autorisation complète non acquise |
| Paiements stables | Règlements entreprises et dépenses | Règles MASAK et agréments dédiés |
| Virements internationaux | Transferts du quotidien et flux pros | Licences au-delà du trading |
| Produits d’investissement | Exposition plus large que le crypto spot | Autorisations spécifiques, non déposées publiquement |
| Services entreprises | Trésorerie, conservation, liquidité | Partenariats et contrôles internes renforcés |
Une liste d’exploitation n’est pas une licence
C’est le point le plus facile à mal lire. Le Conseil des marchés de capitaux turc inscrit Bybit Kripto Varlık Alım Satım Platformu AŞ parmi les sociétés qui ont déclaré leur intention de poursuivre leur activité. La page est qualifiée de liste temporaire. Le régulateur précise surtout que figurer sur cette liste ne signifie pas que la société a été autorisée au titre de la législation applicable. Présenter cette inscription comme une licence d’exploitation déjà obtenue serait inexact.
La Turquie a placé les prestataires de services sur crypto-actifs sous la surveillance du Conseil des marchés de capitaux par une loi adoptée en juillet 2024. Des règles secondaires entrées en vigueur en mars 2025 encadrent l’organisation des sociétés, les contrôles internes, la gestion des risques, l’infrastructure technologique, les audits indépendants et les revues de preuve de réserves. Le périmètre couvre le trading, la conservation, les transferts, les cotations de jetons et les exigences de capital.
Les crypto-actifs des clients confiés à un prestataire doivent passer par des dispositifs de conservation autorisés. Les liquidités et les cryptos des clients doivent rester séparées des actifs propres du prestataire. Cette séparation n’est pas un détail comptable. Elle vise à éviter qu’une difficulté de la plateforme n’emporte les avoirs des utilisateurs. Pour un projet de super app, elle devient structurante : plus l’offre s’élargit, plus la frontière entre argent du client et argent de l’entreprise doit rester nette.
Les contrôles anti-blanchiment se sont durcis par un cadre distinct. En juin 2025, le dispositif MASAK a introduit des vérifications clients renforcées, des délais d’attente sur certains retraits et des plafonds pour certains transferts de stablecoins. Un produit de paiement pensé pour la vitesse se heurte donc à des freins volontaires. Le régulateur accepte l’usage. Il refuse l’opacité.
Localiser les portefeuilles, pas seulement l’interface
Zhou place le contrôle local des portefeuilles, de l’infrastructure et de la protection des utilisateurs au centre du processus d’autorisation. Il s’attend à ce que les places locales développent davantage de produits une fois licenciées, tandis que les groupes internationaux augmenteront leurs dépenses de localisation. La distinction est utile. Traduire une application et ouvrir des paires en livre turque ne suffit plus. Le régulateur regarde qui détient les clés, où sont les serveurs, comment les incidents sont traités, et qui répond en cas de litige.
Bybit avait commencé à localiser son offre avant la fin du processus actuel. En septembre 2024, des paires au comptant en livre turque ont été ouvertes pour des actifs comme le bitcoin, l’ether et le tether. Ce geste rapprochait la plateforme des habitudes de paiement locales. Il ne remplaçait pas un agrément complet. Il montrait toutefois que le marché n’était pas traité comme une simple extension du carnet d’ordres mondial.
Zhou compare les forces des acteurs. Les plateformes domestiques, comme Paribu et BtcTurk, disposent de connexions de paiement en livre turque et de relations déjà établies avec les utilisateurs. Les places globales apportent des catalogues internationaux plus larges, une liquidité souvent plus profonde et des produits conçus pour plusieurs fuseaux. Le super app turc, s’il voit le jour, devra emprunter aux deux : la proximité du rail local et l’ampleur du menu international.
Atout des acteurs locaux
Rails en livre turque, habitudes de dépôt, connaissance du client de proximité, ancrage bancaire déjà rodé.
Atout des places globales
Profondeur de carnet, produits multi-marchés, infrastructure de paiement déjà testée ailleurs, capacité d’investissement technique.
Les banques, partenaires plutôt que rivales
Zhou n’oppose pas systématiquement la plateforme aux banques. Il décrit un schéma où l’échange fournirait technologie, liquidité et infrastructure de conservation crypto, au lieu de traiter chaque établissement comme un concurrent direct. Plusieurs banques turques apparaissent déjà dans le cadre crypto du régulateur. La liste temporaire actuelle comprend des demandes de conservation liées à des institutions comme Akbank, Türkiye İş Bankası, Yapı Kredi et des entités associées à Garanti BBVA.
Ce détail change la lecture du super app. Si la conservation doit passer par des acteurs autorisés, une plateforme peut avoir intérêt à s’appuyer sur des banques déjà engagées dans le dispositif, plutôt qu’à reconstruire seule toute la chaîne. Le client verrait une interface unique. Derrière, les rôles seraient partagés : la banque pour certains rails et la garde, la plateforme pour le carnet, les produits et l’expérience. Ce partage n’est pas annoncé comme un accord signé. Il est présenté comme un modèle possible.
Pour l’utilisateur, la question pratique reste simple. Où dort mon argent le soir ? Qui peut bloquer un retrait ? Quel recours existe si un transfert de stablecoin est retenu par un contrôle ? Un super app crédible devra répondre à ces trois questions avant de vanter la fluidité. La réglementation turque pousse précisément dans ce sens : séparation des avoirs, conservation autorisée, audits, preuves de réserves, contrôles internes.
L’Europe comme laboratoire, pas comme passeport
Bybit cite l’Europe comme exemple de passage d’une bourse pure vers une plateforme financière régulée. Bybit EU opère via une entité autrichienne autorisée comme prestataire de services sur crypto-actifs sous le règlement européen MiCA. L’autorisation couvre des activités précisées, parmi lesquelles la conservation, l’échange crypto contre monnaie fiduciaire, l’échange crypto contre crypto et les services de transfert.
La communication de Bybit EU rappelle que la licence MiCA vise des services désignés et que certains produits peuvent rester hors de cette supervision. La disponibilité se décide donc pays par pays. Pendant la transition MiCA, l’accès à la plateforme globale a été limité pour des utilisateurs de l’Espace économique européen, avec une orientation vers l’activité régulée en Autriche. Le groupe a ensuite obtenu une licence de monnaie électronique autrichienne pour une filiale de paiements, ouvrant un canal régulé pour la monnaie électronique et des services de paiement dans l’Union.
Cette architecture européenne n’autorise pas les mêmes produits en Turquie. Les agréments restent séparés. L’intérêt du parallèle est méthodologique. Il montre comment un groupe découpe ses activités : une entité pour la conservation et l’échange crypto, une autre pour la monnaie électronique, des restrictions géographiques quand un produit sort du périmètre. Un super app turc suivrait probablement la même logique de découpage, plutôt qu’une application unique juridiquement indifférenciée.
Le modèle européen illustre une méthode : agréger des licences, pas empiler des promesses sur une seule autorisation.
Le piratage de 2025 a changé le discours sécurité
La sécurité occupe une place à part dans le plan turc, parce que les règles locales détaillent la conservation, les systèmes techniques et les contrôles internes. Zhou est revenu sur le piratage de février 2025, estimé à 1,46 milliard de dollars. L’attaque a été reliée à une interface de portefeuille tiers compromise. Le FBI a ensuite attribué le vol à des acteurs TraderTraitor liés à la Corée du Nord.
« Nous mettons désormais en œuvre une politique de zéro confiance », a indiqué Zhou. Bybit aurait séparé davantage d’infrastructures de portefeuilles, afin qu’une compromission ne concentre plus le même volume d’actifs. Le principe du zero trust consiste à ne plus considérer un composant interne comme fiable par défaut. Chaque accès, chaque signature, chaque interface tierce est traité comme potentiellement hostile.
Un rapport de sécurité d’août 2026 indique que la plateforme a intercepté plus de 30 000 demandes de retrait suspectes au premier semestre 2026, soit plus de 700 millions de dollars de pertes potentielles pour les utilisateurs. La société affirme surveiller 100 % de l’activité on-chain pertinente pour son activité et avoir traité plus de 100 000 alertes de sécurité avec une aide de l’intelligence artificielle. Ces chiffres décrivent une détection, pas une immunité. Ils montrent surtout que le volume d’alertes est devenu un sujet industriel.
En août, Bybit a déposé une action civile aux États-Unis, devant le tribunal du district de Columbia, contre la Corée du Nord, son bureau général de reconnaissance et le groupe Lazarus. À la date de ce dépôt, l’échange indiquait avoir récupéré environ 48,4 millions de dollars et contribué au gel de plus de 30,5 millions de dollars auprès de plus de 28 places et conservateurs. Le montant récupéré reste très inférieur au préjudice initial. Il éclaire toutefois la stratégie post-incident : poursuites, gels coordonnés, et refonte de l’architecture des portefeuilles.
Pour le lecteur turc, le lien est direct. Un régulateur qui exige preuves de réserves, audits et séparation des avoirs ne peut ignorer un incident de cette taille chez un candidat à l’exploitation locale. La réponse de Bybit consiste à mettre en avant la segmentation et la surveillance. La crédibilité dépendra moins du slogan que de la capacité à montrer, audit après audit, que les wallets locaux ne reproduisent pas la concentration qui a rendu l’attaque si coûteuse.
Stablecoins, inflation et usage réel
Parler de super app sans parler de stablecoins serait manquer le cœur du marché turc. Zhou décrit un usage déjà lourd pour les transactions transfrontalières, surtout chez les entreprises. Le dollar numérique de fait, souvent via des jetons adossés au dollar, sert de unité de compte parallèle quand la livre subit des tensions. Ce n’est pas un phénomène nouveau. C’est un phénomène que la régulation cherche désormais à canaliser.
Les plafonds et délais du cadre MASAK de juin 2025 changent l’expérience. Un transfert qui partait en quelques minutes peut attendre. Un montant qui passait sans friction peut exiger une vérification supplémentaire. Pour une entreprise qui règle un fournisseur, ces frictions ont un coût. Pour le régulateur, elles réduisent le risque de sorties opaques. Le produit gagnant ne sera pas le plus instantané. Ce sera celui qui reste utilisable une fois les contrôles appliqués.
Chainalysis a documenté la place des stablecoins dans le pays. Le leadership relatif au PIB en 2024 et le rang d’adoption globale en 2026 ne se contredisent pas. Le premier mesure une intensité. Le second situe le pays dans un classement mondial plus large. Bybit s’appuie sur cette intensité pour justifier des paiements entreprises. Le chiffre de près de 200 milliards de dollars reçus, cité pour la période des travaux régionaux 2025, donne une échelle. Il ne dit pas quelle part pourrait migrer vers une seule application.
Ce que le client pourrait voir, concrètement
Imaginons un dirigeant de PME à Izmir qui paie un prestataire à l’étranger. Aujourd’hui, il combine souvent un compte bancaire, un change, parfois un transfert crypto via une plateforme, et une série de justificatifs. Un super app utile regrouperait le solde, le change, le transfert et l’historique dans un même parcours, avec des pièces déjà prêtes pour le contrôle. Imaginons un particulier à Ankara qui veut garder une part de son épargne hors de la seule livre, sans passer sa journée sur un carnet d’ordres. Le même outil proposerait un versement simple, un actif stable, et un accès plus tard à d’autres produits si les licences suivent.
Ces scénarios restent des projections. Zhou n’a pas détaillé d’écrans, de frais, ni de partenaires bancaires nommés pour la Turquie. Ils servent à mesurer l’écart entre l’ambition et l’offre actuelle. L’offre actuelle, c’est surtout l’échange, avec des paires en livre déjà ouvertes depuis 2024. L’ambition, c’est le quotidien financier. Entre les deux, il y a des dossiers, des délais, et des produits qui peuvent rester interdits même si le trading est un jour pleinement autorisé.
- Déjà visible : une présence locale déclarée, des paires en livre turque, un discours public sur l’élargissement.
- Conditionnel : paiements, virements internationaux, investissements hors crypto, services entreprises.
- Non équivalent à une licence : l’inscription sur la liste temporaire du régulateur.
- Indispensable : conservation autorisée, séparation des avoirs, contrôles MASAK, audits et preuves de réserves.
Concurrence : menu mondial contre ancrage local
La bataille ne se jouera pas seulement sur les frais de trading. Les plateformes turques historiques ont un avantage difficile à copier vite : le dépôt et le retrait en monnaie locale, intégrés aux habitudes bancaires. Un utilisateur qui a déjà son identité vérifiée, son IBAN relié et ses réflexes de support en turc ne migre pas pour un slogan. Il migre si le nouveau service réduit une friction réelle, par exemple un paiement international ou un produit absent du marché local.
Bybit mise sur l’inverse : un catalogue plus large, une liquidité internationale, et une infrastructure de paiement déjà branchée ailleurs, notamment via le rapprochement avec plus de 300 portefeuilles et plateformes. Le risque est connu. Un produit disponible à Dubaï ou à Vienne peut rester fermé à Istanbul. Le groupe l’a expérimenté en Europe, où certains accès globaux ont été restreints au profit de l’entité régulée. La Turquie pourrait imposer la même discipline, avec ses propres listes et ses propres interdits.
Les banques ajoutent une troisième force. Si Akbank, İş Bankası, Yapı Kredi ou des entités liées à Garanti BBVA obtiennent des rôles de conservation, elles deviennent des portes d’entrée. Une plateforme qui leur fournit liquidité et technologie peut toucher des clients sans les recruter un par un. Une plateforme qui les ignore se retrouve face à des guichets déjà conformes. Le choix de Zhou, du moins dans le discours, penche vers l’alliance.
Ce que la régulation interdit de précipiter
Le cadre de mars 2025 n’est pas une formalité. Organisation de la société, contrôles internes, gestion des risques, infrastructure technologique, audits indépendants, revues de preuve de réserves : chaque ligne peut retarder un lancement. Les exigences de capital et les règles de cotation de jetons limitent aussi la tentation d’ouvrir trop vite des produits exotiques. Un super app qui listerait des dizaines d’actifs sans filtre entrerait en tension avec cet esprit.
La conservation est le verrou le plus visible. Les cryptos clients doivent être traités via des arrangements autorisés. Cela peut obliger Bybit à s’adosser à un conservateur déjà engagé dans la liste du régulateur, ou à obtenir lui-même les agréments correspondants. Les deux chemins prennent du temps. Aucun des deux n’a été détaillé publiquement pour la filiale turque au-delà du principe de contrôle local.
Les règles anti-blanchiment ajoutent une couche comportementale. Vérifications renforcées, délais de retrait, plafonds sur certains stablecoins : le design produit doit intégrer l’attente, pas la combattre. Une application qui promet l’instantané puis bloque le transfert crée de la défiance. Une application qui explique le délai, le plafond et le recours peut devenir, paradoxalement, plus utilisée par les entreprises qui ont besoin de justificatifs.
Lecture froide des promesses de 2026
L’année 2026 a déjà vu Bybit parler de services proches de la banque, de conservation et de paiements transfrontaliers, puis étendre des contrats de change, des dérivés sur actifs traditionnels et des produits de paiement. En Turquie, Zhou renvoie à cette trajectoire sans la dupliquer. Il dit que des licences additionnelles pourraient être étudiées. Il ne dit pas qu’elles ont été demandées. Cette retenue est la partie la plus solide de l’entretien. Elle évite de vendre un agrément qui n’existe pas.
Le marché, lui, n’attend pas. Les stablecoins circulent. Les banques déposent des dossiers de conservation. Les plateformes locales défendent leurs rails en livre. Une place globale qui reste sur une liste temporaire sans préciser son calendrier risque de laisser les partenariats se nouer ailleurs. À l’inverse, une annonce trop précise avant l’autorisation exposerait le groupe à un démenti réglementaire. Zhou choisit le milieu : une direction claire, des produits flous, une dépendance assumée au régulateur.
Pour l’épargnant, la conséquence est simple. Tant que la liste temporaire n’est pas devenue une autorisation, et tant que les licences de paiement ne sont pas obtenues, le super app reste un projet. Les paires en livre et l’activité d’échange déclarée ne doivent pas être lues comme un feu vert général. Le régulateur l’a écrit : être sur la liste d’intention ne vaut pas autorisation au titre de la loi applicable.
Sécurité, confiance et preuve de réserves
Après un vol de 1,46 milliard de dollars, la confiance ne se reconstruit pas par un communiqué. Elle se reconstruit par des preuves répétées. La Turquie demande précisément ce type de preuves : réserves revues, audits indépendants, séparation des actifs, infrastructure documentée. Le discours de zéro confiance répond à la cause identifiée de l’attaque, une interface tierce compromise. Séparer les portefeuilles réduit le rayon d’un incident. Cela ne supprime pas le risque d’ingénierie sociale, de fournisseur malveillant ou de faille logicielle.
Les 30 000 retraits suspects interceptés au premier semestre 2026, et les plus de 700 millions de dollars de pertes potentielles évitées selon la plateforme, servent d’argument commercial autant que technique. Un utilisateur turc voudra savoir si ces contrôles s’appliquent à son compte local, avec les mêmes seuils, et si un gel est expliqué dans sa langue. Le super app, s’il inclut des paiements, multiplie les points de fraude : faux bénéficiaires, usurpation, retraits automatisés. La surveillance on-chain à 100 % des flux jugés pertinents est un filet. Elle n’est pas un contrat de résultat.
L’action civile américaine contre des entités liées à la Corée du Nord et au groupe Lazarus montre une autre facette : la récupération partielle. Environ 48,4 millions récupérés et plus de 30,5 millions gelés, c’est à la fois un effort réel et un rappel de la difficulté. Pour un régulateur local, la question n’est pas le tribunal de Columbia. C’est de savoir si les avoirs des clients turcs seraient isolés, localisés et restituables dans un scénario comparable.
Un marché jeune, une règle adulte
Zhou insiste sur la jeunesse de la population et sur la place de la Turquie entre Europe et Asie. Ces arguments expliquent l’appétit. Ils n’allègent pas la règle. Un marché jeune adopte vite une application. Un marché régulé retire vite une application non conforme. Le succès d’un super app dépendra de cette tension. Trop lent, il laisse Paribu, BtcTurk et les banques occuper le paiement du quotidien. Trop rapide, il se heurte à une liste qui n’est pas une licence et à des produits qui exigent d’autres agréments.
L’inflation reste le carburant le plus cité. Elle pousse vers les stablecoins, donc vers les produits que MASAK encadre le plus strictement. Bybit se retrouve au centre de cette contradiction : le besoin qui justifie l’offre est aussi le besoin que le régulateur surveille. Une plateforme qui traite ce paradoxe avec des plafonds clairs, des délais annoncés et des pièces d’audit peut devenir un outil d’entreprise. Une plateforme qui le nie restera un carnet d’ordres parmi d’autres.
Le rang de 20e à l’indice d’adoption 2026 et la première place historique du volume de stablecoins rapporté au PIB racontent deux temporalités. L’intensité reste forte. La concurrence mondiale aussi. Pour Bybit, être dans le top cinq interne de ses marchés ne garantit pas une part locale. Cela justifie seulement d’y dépenser plus en localisation, comme Zhou l’anticipe pour les groupes internationaux une fois les licences délivrées.
Ce qu’il faut retenir avant la prochaine annonce
Bybit veut que la Turquie ne soit plus seulement un écran de trading. Le dirigeant place le pays parmi les cinq marchés les plus importants pour les places globales et décrit un super app de paiements, de transferts et d’investissement. Les stablecoins d’entreprise sont au cœur de l’argument. Les banques sont envisagées comme partenaires de technologie, de liquidité et de conservation. L’Europe sert de précédent méthodologique, avec une licence MiCA autrichienne et une licence de monnaie électronique qui ne valent pas en Turquie.
Le frein est écrit noir sur blanc par le régulateur. L’entité locale figure sur une liste temporaire d’intention de poursuite d’activité. Cette présence n’est pas une autorisation. La loi de juillet 2024 et les règles de mars 2025 imposent organisation, capital, conservation, séparation des avoirs, audits et preuves de réserves. Le cadre MASAK de juin 2025 ajoute délais et plafonds. Aucune demande de licence supplémentaire, aucune date de lancement, aucun produit nouveau approuvé n’a été annoncé au-delà de l’activité d’échange.
La sécurité reste l’autre condition de crédibilité. Après le piratage de 1,46 milliard de dollars en février 2025, Bybit met en avant le zéro confiance, la séparation des portefeuilles, des dizaines de milliers de retraits suspects interceptés et une action en récupération partielle. Pour un utilisateur turc, le super app ne vaudra que si ces garanties s’appliquent localement, dans la langue du compte, avec des avoirs séparés et un recours identifiable. D’ici là, la promesse est une direction. Pas encore un service.
Le prochain signal utile ne sera pas une nouvelle formule sur le super app. Ce sera un document du régulateur qui transforme la liste temporaire en autorisation, ou un dépôt public de licence de paiement. Sans l’un ou l’autre, les virements, les produits d’investissement et les services entreprises restent des intentions. Avec l’un et l’autre, la Turquie pourrait devenir le test le plus concret du virage de Bybit : une place d’échange qui tente de devenir un outil financier du quotidien, sous des règles qui ne pardonnent pas les raccourcis.
À surveiller
Trois jalons décideront si le projet dépasse le discours : le passage de la liste temporaire à une autorisation réelle, un éventuel dossier de licence hors trading, et la preuve que la conservation locale isole les avoirs des clients.
En attendant ces jalons, le marché continue de fonctionner avec ses outils actuels. Les entreprises règlent déjà en stablecoins. Les banques préparent la conservation. Les plateformes locales tiennent les dépôts en livre. Bybit arrive avec un catalogue international, une infrastructure de paiement testée ailleurs et une cicatrice de sécurité encore visible. Le super app turc se jouera sur la capacité à assembler ces pièces sans confondre une intention déclarée et un droit d’opérer. C’est une nuance juridique. C’est aussi, pour l’utilisateur, la seule qui protège le solde.









