Quand deux capitales européennes unissent leur voix pour dénoncer un jugement rendu à des milliers de kilomètres, quelque chose d’essentiel est en jeu. Vendredi dernier, Berlin et Paris ont publié une déclaration commune dans laquelle elles « regrettent profondément le verdict de culpabilité » prononcé contre l’avocate et militante Chow Hang-tung. Cette femme de 41 ans, reconnue coupable d’« incitation à la subversion », avait participé à l’organisation de veillées en mémoire des événements de Tiananmen. Derrière les mots diplomatiques se cache une question brûlante : jusqu’où peut-on encore défendre pacifiquement les droits humains sans risquer de se retrouver face à la justice ?
Un verdict qui résonne bien au-delà de Hong-Kong
Le communiqué franco-allemand ne laisse place à aucune ambiguïté. Les porte-parole des ministères des Affaires étrangères des deux pays appellent explicitement à la libération immédiate de Chow Hang-tung. Ils exhortent également les autorités de Pékin et de Hong Kong à respecter les droits et libertés civils. La phrase qui clôture leur message sonne comme un rappel fondamental : « La défense pacifique des droits de l’Homme ne constitue pas un crime. »
Cette prise de position n’est pas isolée. L’Union européenne a, de son côté, publié un texte dans lequel elle estime que ce verdict confirme « la détérioration continue des libertés d’expression et de réunion ». Bruxelles exhorte les autorités à préserver l’espace réservé à une société civile indépendante et à garantir la liberté d’expression ainsi que le droit de réunion pacifique, tels qu’ils sont inscrits dans la Loi fondamentale.
Qui est Chow Hang-tung ?
Avocate de formation, Chow Hang-tung s’est imposée comme une figure centrale de la défense des droits humains à Hong-Kong. En 2023, elle a reçu le prix franco-allemand des droits de l’Homme et de l’État de droit pour « son engagement exceptionnel pour la promotion des droits de l’Homme ». Ce n’est donc pas une inconnue sur la scène internationale. Son parcours illustre la tension permanente entre engagement citoyen et cadre légal de plus en plus restrictif.
Elle dirigeait, avec Lee Cheuk-yan, l’Alliance de Hong Kong, un groupe aujourd’hui dissous. Cette organisation était connue pour organiser chaque année des veillées au parc Victoria en souvenir de la répression de juin 1989. Ces rassemblements, longtemps possibles uniquement à Hong-Kong et à Macao sur l’ensemble du territoire chinois, ont peu à peu disparu après l’entrée en vigueur de la loi sur la sécurité nationale en 2020.
Les faits retenus par le tribunal
Selon le communiqué de presse remis aux journalistes, Chow Hang-tung et Lee Cheuk-yan ont été déclarés coupables d’avoir « incité d’autres personnes à organiser, planifier, commettre ou participer à des actions par des moyens illégaux en vue de renverser le pouvoir de l’État ». Le prononcé de la peine n’a pas encore eu lieu ; il est attendu à une date ultérieure.
Il est important de souligner que la déclaration commune de Berlin et Paris ne mentionne pas explicitement Lee Cheuk-yan, même s’il a été jugé le même jour. L’attention diplomatique s’est concentrée sur Chow Hang-tung, peut-être en raison de la reconnaissance internationale dont elle bénéficie déjà.
Le contexte historique des veillées de Tiananmen
Pendant des décennies, Hong-Kong et Macao ont été les seuls endroits du territoire chinois où il était encore possible de commémorer publiquement la répression menée par l’armée chinoise en juin 1989. Ces veillées attiraient des dizaines de milliers de personnes. Elles symbolisaient une mémoire collective que d’autres régions ne pouvaient plus exprimer ouvertement.
Tout a changé après les manifestations prodémocratie de 2019, parfois violentes. En 2020, Pékin a imposé une loi sur la sécurité nationale à l’ancienne colonie britannique. Depuis, les commémorations sont de facto interdites. L’Alliance de Hong Kong a été dissoute. Les espaces de liberté se sont progressivement refermés.
Cette évolution n’est pas anodine. Elle transforme un geste de mémoire en un acte potentiellement subversif. Organiser une veillée, allumer une bougie, se souvenir publiquement : ces gestes pacifiques sont désormais scrutés à travers le prisme de la sécurité nationale.
La réaction européenne : un message clair
La déclaration franco-allemande s’inscrit dans une tradition diplomatique qui place les droits humains au centre du discours. En appelant à la libération immédiate de Chow Hang-tung, Berlin et Paris rappellent que la défense pacifique des libertés fondamentales ne devrait jamais être assimilée à un crime.
L’Union européenne va dans le même sens. Elle souligne la détérioration continue des libertés d’expression et de réunion. Elle demande que l’espace réservé à une société civile indépendante soit préservé. Ces formulations, mesurées mais fermes, traduisent une inquiétude partagée par de nombreuses capitales occidentales.
« La défense pacifique des droits de l’Homme ne constitue pas un crime. »
— Déclaration commune de Berlin et Paris
Ce que signifie vraiment ce jugement
Au-delà du cas individuel de Chow Hang-tung, ce verdict pose une question de principe. Peut-on encore, dans le cadre légal actuel de Hong-Kong, organiser des actions collectives de mémoire sans risquer des poursuites pour subversion ? La réponse, à en juger par la décision du tribunal, semble de plus en plus restrictive.
Les autorités ont qualifié les actions de l’Alliance de Hong Kong d’incitation à des actes illégaux visant à renverser le pouvoir de l’État. Cette interprétation large du concept de subversion change la nature même de l’engagement citoyen. Ce qui relevait auparavant de la liberté d’expression et de réunion se trouve désormais potentiellement criminalisé.
Pour beaucoup d’observateurs, ce glissement représente un tournant. Hong-Kong, longtemps présentée comme un espace de relative liberté d’expression au sein de la Chine, voit ses marges se réduire année après année. La loi sur la sécurité nationale de 2020 a marqué un avant et un après.
La mémoire de Tiananmen face aux nouvelles règles
Les veillées organisées au parc Victoria n’étaient pas de simples rassemblements. Elles constituaient un acte de transmission mémorielle. Chaque année, des familles, des étudiants, des militants se retrouvaient pour ne pas laisser s’effacer le souvenir de 1989. Ces moments de silence collectif portaient une charge symbolique immense.
Aujourd’hui, ce type de manifestation est devenu impossible. L’Alliance de Hong Kong n’existe plus. Les organisateurs ont été poursuivis. Le message est clair : la mémoire publique de Tiananmen n’a plus sa place dans l’espace hongkongais tel qu’il est redéfini depuis 2020.
Cette interdiction de facto touche non seulement les militants, mais aussi tous ceux qui souhaitaient simplement se souvenir. Elle transforme un devoir de mémoire en un risque juridique. C’est précisément ce que dénoncent Berlin, Paris et l’Union européenne lorsqu’ils parlent de détérioration des libertés.
Les enjeux pour la société civile
Une société civile indépendante a besoin d’espace pour exister. Elle a besoin de pouvoir se réunir, s’exprimer, organiser des actions pacifiques. Lorsque ces possibilités se réduisent, c’est l’ensemble du tissu associatif qui se fragilise. L’Union européenne a insisté sur ce point : préserver l’espace réservé à une société civile indépendante est essentiel.
Chow Hang-tung incarnait précisément cet engagement. Avocate, militante, lauréate d’un prix franco-allemand, elle représentait une voix qui refusait de se taire. Son sort devient donc un test pour mesurer jusqu’où les autorités sont prêtes à aller dans le contrôle de l’espace public.
La dissolution de l’Alliance de Hong Kong n’est pas un détail administratif. C’est le signe d’une volonté de supprimer les structures qui permettaient encore une expression collective autour de la mémoire de 1989. Sans ces structures, la transmission devient plus difficile, plus isolée, plus risquée.
La dimension internationale du dossier
Le fait que deux États européens majeurs publient une déclaration commune n’est pas anodin. Berlin et Paris agissent ici comme des relais de la préoccupation européenne plus large. Leur message s’adresse autant aux autorités de Hong-Kong et de Pékin qu’à l’opinion publique internationale.
En rappelant que la défense pacifique des droits humains n’est pas un crime, ils posent une frontière claire. Ils refusent que l’engagement pour les libertés fondamentales soit assimilé à une tentative de subversion. Cette position s’inscrit dans une longue tradition diplomatique européenne qui place les droits de la personne au cœur de ses relations internationales.
L’appel à la libération immédiate est particulièrement fort. Il ne se contente pas de regretter le verdict ; il demande un acte concret. Que les autorités libèrent Chow Hang-tung. Que le respect des droits et libertés civils soit rétabli. Ces demandes, formulées publiquement, créent une pression diplomatique.
Ce que révèle le silence sur Lee Cheuk-yan
La déclaration franco-allemande ne cite pas Lee Cheuk-yan, pourtant jugé le même jour et reconnu coupable des mêmes chefs. Cette absence n’est probablement pas un oubli. Elle reflète peut-être le choix de concentrer le message sur une figure déjà reconnue internationalement, lauréate d’un prix franco-allemand.
Lee Cheuk-yan reste néanmoins une personnalité importante. Codirecteur de l’Alliance de Hong Kong avec Chow Hang-tung, il a partagé les mêmes engagements et les mêmes risques. Son sort est lié à celui de sa collègue. Le fait qu’il ne soit pas nommé dans le communiqué n’efface pas sa présence dans le dossier.
Cette sélectivité diplomatique illustre aussi les limites de l’action internationale. On ne peut pas toujours parler de tout le monde en même temps. On choisit parfois une figure emblématique pour porter un message plus large. Chow Hang-tung est devenue cette figure.
La Loi fondamentale et les libertés promises
L’Union européenne a rappelé que la liberté d’expression et le droit de réunion pacifique sont garantis par la Loi fondamentale. Ce texte, qui organise le statut de Hong-Kong, contient des dispositions protectrices des libertés. Pourtant, l’interprétation qui en est faite depuis 2020 semble de plus en plus restrictive.
Lorsque les autorités qualifient l’organisation de veillées mémorielles d’incitation à la subversion, elles redéfinissent le périmètre de ce qui est autorisé. La Loi fondamentale devient alors un texte dont l’application concrète dépend de l’appréciation politique du moment.
Ce décalage entre les garanties écrites et la pratique réelle est au cœur des critiques européennes. Préserver l’espace de la société civile, garantir les libertés d’expression et de réunion : ces demandes ne sont pas des exigences nouvelles. Elles découlent directement des engagements inscrits dans le cadre juridique de Hong-Kong.
Un tournant depuis 2020
La loi sur la sécurité nationale imposée en 2020 marque un point de rupture. Avant cette date, les veillées de Tiananmen pouvaient encore se tenir. Après, elles sont devenues impossibles. Les organisateurs ont été poursuivis. Les groupes ont été dissous. L’espace public s’est refermé.
Cette évolution n’est pas le fruit du hasard. Elle répond à une volonté de contrôler plus étroitement ce qui se dit et se fait dans l’ancienne colonie britannique. Les manifestations de 2019, parfois violentes, ont servi de justification. Mais le résultat dépasse largement la simple restauration de l’ordre public.
Ce qui est en jeu, c’est la possibilité même d’une expression collective indépendante. Lorsque même le souvenir d’événements historiques devient suspect, c’est toute une culture de la mémoire et du débat qui est menacée.
Les implications pour l’avenir
Le verdict rendu contre Chow Hang-tung et Lee Cheuk-yan n’est pas une fin en soi. Le prononcé de la peine est encore attendu. Selon la gravité de la sentence, le signal envoyé sera plus ou moins fort. Une peine lourde renforcerait le sentiment que l’espace pour l’engagement pacifique s’est définitivement réduit.
Pour la société civile hongkongaise, ce dossier est un test de résistance. Combien de voix continueront à s’élever si le prix à payer devient trop élevé ? Combien d’organisations accepteront de prendre des risques similaires ? La réponse à ces questions déterminera en partie l’avenir de l’engagement citoyen à Hong-Kong.
Sur le plan international, la réaction franco-allemande et européenne montre que le dossier reste suivi de près. Les appels à la libération et au respect des libertés ne sont pas de simples formules de politesse. Ils traduisent une volonté de maintenir une pression diplomatique sur le long terme.
Pourquoi ce cas touche particulièrement l’Europe
Chow Hang-tung a reçu en 2023 le prix franco-allemand des droits de l’Homme et de l’État de droit. Cette distinction n’est pas anodine. Elle signifie que les deux pays ont déjà reconnu la valeur de son engagement. Lorsqu’elle se retrouve condamnée, c’est aussi un peu de cette reconnaissance qui est mise à l’épreuve.
L’Europe a une tradition ancienne de défense des dissidents et des défenseurs des droits humains. Des figures comme Andrei Sakharov ou Václav Havel ont, à d’autres époques, bénéficié d’un soutien similaire. Le cas de Chow Hang-tung s’inscrit dans cette lignée, même si le contexte géopolitique est différent.
En prenant position aussi clairement, Berlin et Paris rappellent que les droits humains ne s’arrêtent pas aux frontières de l’Europe. Ils affirment que la défense pacifique de ces droits doit pouvoir s’exercer partout, y compris à Hong-Kong.
Le poids des mots diplomatiques
« Regrettent profondément ». « Libération immédiate ». « Respect des droits et libertés civils ». « La défense pacifique des droits de l’Homme ne constitue pas un crime ». Chaque expression de la déclaration commune a été pesée. Elles ne sont ni agressives ni naïves. Elles tracent une ligne claire.
De son côté, l’Union européenne parle de « détérioration continue ». Elle « exhorte » les autorités. Elle rappelle les garanties de la Loi fondamentale. Le ton est ferme sans être provocateur. Il s’agit de maintenir un canal de dialogue tout en affirmant des principes non négociables.
Cette approche diplomatique a ses limites. Elle ne libère pas instantanément une personne emprisonnée. Elle ne change pas du jour au lendemain une législation. Mais elle empêche le silence de s’installer. Elle maintient le dossier sous les projecteurs internationaux.
Une question de principe plus large
Au fond, le cas de Chow Hang-tung dépasse la personne elle-même. Il pose une question universelle : peut-on criminaliser la mémoire ? Peut-on transformer un geste de souvenir en acte de subversion ? La réponse que l’on donne à ces questions définit le type de société dans laquelle on vit.
Lorsque les autorités considèrent que l’organisation de veillées en souvenir de Tiananmen relève de l’incitation à renverser le pouvoir de l’État, elles élargissent considérablement le champ de ce qui est interdit. Elles font de la mémoire collective un terrain miné.
C’est précisément contre cette logique que s’élèvent Berlin, Paris et l’Union européenne. Ils affirment qu’il existe un espace légitime pour la défense pacifique des droits humains. Cet espace ne doit pas être confondu avec une tentative de subversion.
Le rôle de la mémoire collective
Les veillées de Tiananmen n’étaient pas seulement des rassemblements politiques. Elles étaient des moments de transmission. Des parents y emmenaient leurs enfants. Des étudiants y découvraient une page d’histoire que d’autres manuels passaient sous silence. Elles constituaient un contre-pouvoir mémoriel.
En interdisant de facto ces moments, on ne fait pas disparaître le souvenir. On le pousse dans la sphère privée, dans les conversations chuchotées, dans les archives personnelles. On le rend plus fragile, plus dispersé, plus difficile à transmettre aux générations futures.
C’est peut-être là l’un des enjeux les plus profonds de ce dossier. Au-delà de la condamnation d’une avocate et d’un militant, c’est la possibilité même d’une mémoire publique qui est en question.
Ce que l’on peut encore espérer
Le prononcé de la peine n’a pas encore eu lieu. Il reste donc une marge, aussi mince soit-elle. Les appels internationaux à la libération immédiate pourraient, dans le meilleur des cas, influencer la suite. Même s’il est réaliste de rester prudent quant à l’efficacité immédiate de la pression diplomatique.
Ce qui est certain, c’est que le dossier n’est pas clos. Chow Hang-tung n’est pas oubliée. Lee Cheuk-yan non plus. Les déclarations de Berlin, de Paris et de l’Union européenne maintiennent une attention internationale sur leur sort. Cette attention est, en elle-même, une forme de protection relative.
Pour tous ceux qui croient encore que la défense pacifique des droits humains a une valeur, ce verdict est un signal d’alarme. Il rappelle que les libertés ne sont jamais acquises définitivement. Elles doivent être défendues, encore et encore, même lorsque le coût personnel devient élevé.
Un miroir tendu à la communauté internationale
En regardant ce qui se passe à Hong-Kong, chaque société est invitée à s’interroger sur ses propres marges de liberté. Jusqu’où accepte-t-on que l’État définisse ce qui peut être dit et ce qui doit rester silencieux ? À partir de quel moment la mémoire collective devient-elle subversive ?
Ces questions ne concernent pas uniquement Hong-Kong. Elles touchent à des enjeux universels. Le cas de Chow Hang-tung devient alors un miroir. Il reflète les tensions entre sécurité et liberté, entre ordre public et expression citoyenne, entre mémoire et oubli imposé.
Berlin et Paris, en publiant leur déclaration commune, ont choisi de ne pas détourner le regard. Ils ont affirmé que certaines lignes ne doivent pas être franchies. Que la défense pacifique des droits de l’Homme reste un droit, et non un crime. Que la libération de Chow Hang-tung serait un geste cohérent avec les principes que de nombreux États disent défendre.
Le chemin qui s’ouvre maintenant est incertain. Le verdict est tombé. La peine reste à venir. Les appels internationaux continuent. Dans cet intervalle, une chose demeure claire : le sort d’une avocate hongkongaise est devenu, pour un temps au moins, l’affaire de tous ceux qui croient encore à la valeur de la liberté d’expression et de la mémoire collective.
Et c’est peut-être là le message le plus durable de cette affaire. Même lorsque les espaces se referment, même lorsque les organisations sont dissoutes, même lorsque les veillées ne peuvent plus se tenir, le simple fait de continuer à parler, à rappeler, à regretter profondément un verdict, maintient une forme de présence. Une présence qui refuse l’effacement. Une présence qui affirme que la défense des droits humains, aussi pacifique soit-elle, mérite d’être protégée plutôt que poursuivie.









