Qui aurait parié, il y a seulement deux ans, que les enseignes bancaires classiques occuperaient presque un quart du marché réglementé des services crypto en Europe ? Le chiffre donne le tournis : en moins de trois mois, leur présence sur le registre européen est passée d’environ quarante à près de quatre-vingts établissements. Pendant que les plateformes nées avec le bitcoin continuaient d’entrer, les banques ont avancé plus vite. Le résultat, au 16 septembre, tient en une proportion : presque un prestataire listé sur quatre est désormais une banque.
Un doublement qui redessine le paysage réglementé
Entre le 26 juin et le 16 septembre, le registre tenu par l’autorité européenne des marchés financiers est passé de 243 à 349 prestataires de services sur crypto-actifs. Dans le même intervalle, le nombre de banques a pratiquement doublé. Leur part est donc montée d’environ un sixième à près de 23 %. Ce n’est pas un simple effet d’optique. Les non-banques ont aussi progressé, d’environ 203 à 269 noms. Mais leur croissance, de l’ordre de 44 % pour l’ensemble du registre, a été moins rapide que celle des établissements de crédit.
Le registre reste un document vivant. Il est actualisé chaque semaine à partir des informations transmises par les régulateurs nationaux. Un établissement autorisé ou notifié aujourd’hui peut n’apparaître que quelques jours plus tard. Cette latence explique pourquoi les totaux bougent par à-coups : 194 autorisations en mai, 309 au 23 juillet, 331 en août, 349 à la mi-septembre. Derrière ces paliers, une bascule plus profonde : le cadre unique européen a cessé d’être un horizon lointain pour devenir une porte d’entrée opérationnelle.
Repères chiffrés
Banques listées : d’environ 40 à environ 80.
Prestataires totaux : de 243 à 349.
Non-banques : d’environ 203 à 269.
Part bancaire : d’environ 16 % à près de 23 %.
Pourquoi les banques accélèrent maintenant
Le calendrier n’est pas anodin. L’application pleine du règlement sur les marchés de crypto-actifs a suivi la fin de la période de transition, le 1er juillet. Les prestataires dépourvus d’autorisation ont dû cesser les services couverts, appliquer un plan d’extinction et aider leurs clients à transférer leurs actifs vers un acteur autorisé ou vers un portefeuille auto-hébergé. Plus de trois mille entreprises avaient jusqu’alors opéré via des régimes nationaux de simple enregistrement. Le goulot d’étranglement était prévisible. Les banques, elles, n’avaient pas à reconstruire toute leur architecture de conformité.
Elles arrivent avec des équipes déjà rodées à la vérification d’identité, à la lutte contre le blanchiment, au reporting prudentiel et à la protection des fonds de la clientèle. Un rapport publié en juillet sur le coût de la conformité MiCA soulignait que les obligations continues — gouvernance, fonds propres, conduite de marché, traitement des réclamations, cybersécurité, lutte anti-blanchiment — pèsent davantage sur les petites structures. Certaines pourraient chercher un partenariat, une acquisition ou une cession. Les banques lisent ces frictions comme une fenêtre.
Les entreprises crypto seront traitées comme n’importe quelle institution financière traditionnelle.
Steven Lightstone, associé, à propos de règles comparables envisagées au Royaume-Uni
Cette phrase, formulée hors Union européenne, résume pourtant le basculement continental. Le règlement ne sacralise pas le bitcoin. Il aligne une partie de l’industrie sur des standards déjà familiers aux banques. Dès lors, l’avantage n’est plus seulement technologique. Il devient organisationnel.
L’Allemagne, laboratoire discret de l’entrée bancaire
Une grande partie des nouvelles inscriptions bancaires vient d’Allemagne. On y trouve des établissements commerciaux, mais aussi des banques coopératives issues des réseaux Volksbank, Raiffeisenbank et VR Bank. Ce n’est pas un détail folklorique. Ces enseignes locales servent déjà des particuliers et des entreprises. Elles n’ont pas besoin d’inventer une clientèle. Elles étendent une relation existante vers la conservation, le transfert ou d’autres services encadrés.
Deutsche Bank figure parmi les grands noms qui préparent une offre réglementée. La banque a annoncé vouloir proposer la conservation d’actifs numériques à une clientèle institutionnelle et d’entreprises en Europe. Un porte-parole a indiqué qu’une validation MiCA pour ce service était attendue en octobre. L’arrivée d’un acteur de cette taille change la perception du risque : ce qui était encore, pour beaucoup de trésoriers, un sujet périphérique devient un produit que l’on peut discuter avec sa banque habituelle.
Dès août, six ajouts issus du réseau coopératif allemand avaient été recensés : Raiffeisenbank Aidlingen, Ihre Volksbank, VR Bank Mittelfranken Mitte, Volksbank Euskirchen, VR Bank Ried Überwald et Volksbank Backnang. À ce moment-là, l’Allemagne comptait 79 prestataires autorisés, contre 35 en France et 29 aux Pays-Bas. Ces six noms avaient porté le total européen à 331, avant dix-huit inscriptions supplémentaires jusqu’au 16 septembre. Des établissements comme Raiffeisenbank Falkenstein Wörth, Spar und Kreditbank Rheinstetten, VR Bank Augsburg Ostallgäu ou JT Technologies figuraient déjà parmi les premières vagues. La filiale bancaire belge de BNY était également entrée, avec une permission de conservation et de transfert.
Cette géographie n’est pas un hasard. L’Allemagne dispose d’un tissu bancaire dense, d’une culture de la banque de proximité et d’un régulateur qui a longtemps traité les crypto-actifs comme un sujet de licence plutôt que comme une parenthèse. Quand le cadre unique s’est substitué aux régimes nationaux, les établissements déjà structurés n’ont eu qu’à formaliser une intention déjà mûre.
Notification plutôt qu’autorisation complète
Le point technique le plus sous-estimé du débat public se trouve à l’article 60 du règlement. Un établissement de crédit de l’Union peut fournir des services sur crypto-actifs après avoir transmis les informations requises à son autorité d’origine, au moins quarante jours ouvrés avant le début de l’activité. Une société créée pour offrir ces services doit, elle, demander une autorisation de prestataire au titre de l’article 62. La différence n’est pas cosmétique. Elle explique une partie de la vitesse d’entrée des banques.
La notification doit décrire les services envisagés et documenter la gouvernance, les contrôles internes, la gestion des risques, les dispositifs de sécurité et la protection des actifs de la clientèle. Le régulateur vérifie que le dossier est complet avant le lancement. L’agrément bancaire existant ne dispense pas des exigences opérationnelles liées à la conservation, à la négociation ou aux transferts. Il évite toutefois de refaire tout le parcours d’autorisation réservé aux acteurs non bancaires.
Voie bancaire
Notification à l’autorité nationale, délai d’au moins 40 jours ouvrés, extension d’un agrément déjà détenu.
Voie CASP
Demande d’autorisation dédiée, constitution complète du dossier, contrôles plus longs pour les acteurs nés crypto.
Être inscrit au registre ne signifie pas non plus offrir le même catalogue. Le règlement distingue la conservation, les transferts, les plateformes de négociation, l’exécution d’ordres, la gestion de portefeuille et l’échange entre crypto-actifs et fonds. Une banque peut n’ouvrir qu’une fenêtre de custody institutionnelle. Une autre peut viser des services plus larges. Le public confond trop souvent « être listé » et « tout proposer ». Les permissions varient, et c’est précisément ce qui rend la lecture du registre plus exigeante qu’un simple comptage.
Le passporting, promesse et discipline
Une fois autorisé ou dûment notifié, un prestataire peut servir des clients dans toute l’Union. C’est le cœur politique du texte : un marché unique plutôt qu’une mosaïque de licences nationales. Les autorités nationales restent toutefois responsables de l’octroi des autorisations et de la réception des notifications bancaires. Le passporting n’efface pas le contrôle de proximité. Il le déplace.
Cette architecture a une conséquence concrète pour les banques régionales. Une Volksbank n’a pas besoin de devenir une plateforme mondiale pour proposer un service encadré à sa clientèle locale, puis, le cas échéant, à des clients d’autres États membres. Inversement, un acteur non bancaire autorisé dans un pays peut viser l’ensemble du marché, à condition de tenir dans la durée les obligations de conduite, de capital et de sécurité. Le cadre réduit l’écart de statut. Il n’égalise pas les moyens.
Après le 1er juillet, l’autorité européenne a rappelé aux prestataires non autorisés l’obligation d’arrêter les services couverts. Le message était sec, presque administratif. Il a pourtant redessiné le marché : ce qui n’était pas dans le registre n’avait plus vocation à rester visible. D’où l’accélération des inscriptions, bancaires et non bancaires, tout au long de l’été.
Ce que les non-banques perdent, et ce qu’elles gardent
Les acteurs nés crypto restent majoritaires. Leur nombre a augmenté d’environ soixante-six inscriptions nettes sur la période, contre une quarantaine côté banques. Ils n’ont donc pas reculé en volume. Ils ont reculé en part relative. Cette nuance compte. Un titre trop rapide parlerait d’éviction. Les données disent autre chose : une montée plus rapide des banques dans un marché qui, lui, continue de s’élargir.
Leur avantage historique — vitesse produit, liquidité, culture on-chain, relation avec une clientèle déjà habituée aux portefeuilles — n’a pas disparu. Ce qui change, c’est le coût d’être durablement visible. Gouvernance, fonds propres, cybersécurité, traitement des réclamations : autant de postes que les banques amortissent déjà. Pour une société de taille moyenne, ces postes peuvent justifier une alliance. On verra probablement davantage de distribution bancaire de services conçus ailleurs, et davantage de rachats ciblés que de disparitions soudaines.
Le registre, en ce sens, n’est pas seulement une liste. C’est un thermomètre de la convergence. Plus les banques s’y installent, plus les clients institutionnels considèrent le service comme un prolongement de la relation de compte, et non comme une escapade technologique. Plus les non-banques s’y maintiennent, plus elles prouvent qu’elles peuvent porter les mêmes contraintes que la finance réglementée. Les deux mouvements peuvent coexister. Ils ne produisent pas le même récit commercial.
Aux États-Unis, un autre découpage du pouvoir
Le contraste transatlantique aide à comprendre pourquoi l’accélération européenne est si nette. Aux États-Unis, il n’existe pas d’équivalent d’un règlement unique avec passporting. L’autorité de tutelle des banques nationales a clarifié, en mai 2025, le droit de conservation pour les établissements nationaux et les associations d’épargne fédérales. Une lettre interprétative a confirmé qu’une institution réglementée peut exécuter des achats et des ventes d’actifs détenus en conservation lorsque le client le demande.
Les banques américaines peuvent aussi externaliser certaines activités permises, y compris la conservation et l’exécution, à des tiers, sous réserve d’un contrôle adapté du risque de sous-traitance. Elles doivent néanmoins exercer ces services de manière sûre et respecter l’ensemble des lois applicables. La supervision reste fragmentée selon l’institution, l’actif et le service. L’Europe a choisi un livret commun pour les services couverts, avec une voie d’entrée spécifique pour le crédit déjà agréé. Deux philosophies, deux vitesses d’affichage public.
Cette différence n’implique pas que le modèle européen soit « meilleur » dans l’absolu. Elle implique qu’il est plus lisible pour un établissement qui veut étendre une offre existante sans multiplier les régimes. La lisibilité attire les banques. L’ambiguïté, de l’autre côté de l’Atlantique, n’interdit pas l’activité. Elle la rend plus politique, plus contentieuse, plus dépendante de lettres, d’interprétations et de compétences croisées.
Ce que change vraiment la présence bancaire pour le client
Pour un particulier, l’arrivée des banques ne garantit ni des frais plus bas ni une expérience plus fluide. Elle change le point d’entrée. Au lieu d’ouvrir un compte chez un acteur spécialisé, certains clients pourront demander à leur banque habituelle si la conservation ou le transfert est désormais proposé. Le vocabulaire se normalise. Le risque perçu diminue, même lorsque le risque de marché, lui, ne bouge pas d’un iota. Un bitcoin conservé par une banque n’est pas moins volatil. Il est seulement présenté dans un décor familier.
Pour un trésorier d’entreprise, l’enjeu est différent. La custody institutionnelle, les contrôles d’accès, la séparation des actifs clients, la piste d’audit : autant d’exigences que les directions financières connaissent déjà. Une grande banque qui annonce un service encadré parle leur langue. Cela n’élimine pas le besoin de due diligence. Cela réduit le coût politique interne d’une première allocation ou d’une première conservation.
Pour le marché dans son ensemble, la question n’est plus de savoir si les banques « croient » aux crypto-actifs. Beaucoup d’entre elles y voient d’abord un service adjacent, un moyen de retenir une clientèle qui, sinon, irait ailleurs. Cette motivation prosaïque est plus durable que les discours de conversion. Elle explique aussi pourquoi des banques régionales, loin des sièges parisiens ou londoniens, apparaissent dans le registre. Elles suivent leurs clients, pas une mode de conférence.
Les angles morts d’un registre qui gonfle
Compter les banques ne dit rien de la qualité opérationnelle. Une notification complète n’est pas une preuve de résilience face à une panne de dépositaire, à une attaque informatique ou à une file d’attente de retraits. Les exigences existent. Leur mise à l’épreuve viendra plus tard, lors d’un stress réel. Il faudra alors distinguer les établissements qui ont simplement étendu un agrément de ceux qui ont réellement industrialisé la conservation, les clés, les procédures de recouvrement et la communication de crise.
Autre angle mort : la concentration géographique. Si l’Allemagne continue d’alimenter une part disproportionnée des nouvelles inscriptions bancaires, le marché unique restera juridiquement européen et pratiquement inégal. La France, les Pays-Bas et d’autres États membres progressent, mais à un rythme différent. Le passporting peut corriger une partie de cet écart. Il ne crée pas, à lui seul, une offre locale homogène.
Enfin, le registre hebdomadaire introduit une illusion de précision. Un total de 349 au 16 septembre n’est pas une photographie instantanée du marché réel. Des dossiers circulent. Des notifications sont en cours. Des autorisations peuvent être restreintes à certains services. Lire le registre comme un classement des « gagnants » serait une erreur de débutant. Mieux vaut le lire comme une carte des intentions devenues publiques.
Partenariats, rachats, silence : trois scénarios pour 2027
Premier scénario, le plus probable à court terme : les banques multiplient les partenariats techniques. Elles gardent la relation client, le reporting et la responsabilité réglementaire apparente. Un spécialiste fournit le moteur de conservation ou d’exécution. Ce modèle limite le risque opérationnel interne tout en accélérant le lancement. Il pose toutefois la question du contrôle des tiers, déjà centrale dans d’autres juridictions.
Deuxième scénario : des acquisitions ciblées. Un établissement qui juge trop long de construire une équipe interne rachète une société déjà autorisée, ou une brique technologique. Le rapport de juillet sur les coûts de conformité rend ce chemin crédible pour des acteurs trop petits pour porter seuls le régime complet. Le registre, dans ce cas, se densifie moins par de nouvelles marques que par des fusions de capacités.
Troisième scénario, plus discret : certaines banques s’inscrivent pour ne pas rester hors jeu, puis n’activent qu’une offre minimale. Être listé devient une option stratégique, presque une clause de non-exclusion. Le client ne voit rien pendant des mois. Le régulateur, lui, a déjà reçu la notification. Ce silence commercial n’invalide pas le mouvement statistique. Il rappelle seulement que le registre mesure l’entrée, pas l’usage.
Une convergence inachevée, pas une victoire bancaire
Le doublement de la présence bancaire est un fait. L’interprétation « les banques ont pris le pouvoir » est une facilité. Elles ont surtout utilisé une rampe d’accès conçue pour elles, au moment où le cadre unique fermait les anciennes portes nationales. Les non-banques restent plus nombreuses. Elles ont ajouté davantage d’entrées en valeur absolue. Elles perdent seulement en rythme relatif. C’est une autre histoire, plus utile, que celle d’une reconquête.
Le règlement a réduit l’écart de langage entre la banque et la société crypto. Il n’a pas aboli la différence de bilan, de culture de produit, ni de rapport au risque technologique. Une banque régionale qui conserve des actifs pour quelques entreprises locales ne joue pas le même rôle qu’une plateforme qui fait tourner des carnets d’ordres paneuropéens. Les deux peuvent désormais apparaître dans la même liste. Cette proximité documentaire ne doit pas masquer la diversité des métiers.
Reste une question simple, et c’est elle qui donne son ressort à la période ouverte cet été. Quand le registre dépassera les quatre cents noms, que mesurera-t-on encore : la maturité d’un marché, ou seulement la capacité des institutions déjà régulées à remplir un formulaire quarante jours à l’avance ? La réponse se lira moins dans le prochain millésime du tableau que dans les services réellement ouverts aux clients, les incidents évités, et la manière dont les petites enseignes tiendront le coût de rester visibles.
En attendant, le signal du 16 septembre est assez clair pour qu’on cesse de traiter la banque européenne comme une spectatrice du marché des crypto-actifs. Elle s’est installée dans le décor réglementaire, parfois sans bruit, parfois avec l’annonce d’une offre de conservation pour l’automne. Le public, lui, découvre tardivement que le basculement n’était pas idéologique. Il était procédural. Et c’est souvent ainsi que les paysages financiers changent pour de bon.









