Et si une simple étiquette changeait tout ? À Baltimore, le maire Brandon Scott et le conseil municipal ont décidé de ne plus laisser passer ce qu’ils considèrent comme une manœuvre de contournement. Jeudi, des plaintes ont été déposées devant la Baltimore City Circuit Court. Kalshi et Polymarket se retrouvent accusés d’offrir des contrats liés aux événements sportifs sans les licences locales requises. Pour la ville, ces produits ressemblent à s’y méprendre à des paris de sportsbook classiques. Et cette fois, Coinbase, Robinhood et Webull sont aussi dans le viseur.
Une offensive municipale contre les marchés de prédiction
Le cœur du dossier repose sur une question simple mais explosive : un contrat d’événement sportif négocié sur une plateforme réglementée par la Commodity Futures Trading Commission (CFTC) reste-t-il un instrument financier, ou devient-il un pari soumis aux lois locales sur les jeux d’argent ? Baltimore tranche clairement. Selon les plaintes, Kalshi et Polymarket proposent des marchés sur les vainqueurs de matchs, les spreads de points et les performances individuelles des joueurs. Ces offres, estime la ville, fonctionnent exactement comme des paris sportifs traditionnels.
Le maire Brandon Scott n’y va pas par quatre chemins. « Ces entreprises gèrent des sportsbooks sans licences et parient qu’une nouvelle étiquette les placera au-dessus de la loi. Ce ne sera pas le cas. » Cette déclaration résume parfaitement la position de la municipalité. Pour elle, le changement de vocabulaire ne suffit pas à échapper aux obligations de licence, de taxation et de protection des consommateurs imposées aux opérateurs de paris sportifs agréés.
Des contrats qui ressemblent trop aux paris classiques
Les documents judiciaires insistent sur la nature des marchés proposés. Il ne s’agit pas de prévisions abstraites ou de questions politiques. Les utilisateurs peuvent prendre position sur le résultat d’un match, sur l’écart de points ou sur des statistiques précises de joueurs. Baltimore y voit une copie conforme des offres des bookmakers licenciés. La différence ? L’absence de licence d’État et des garde-fous associés.
Cette argumentation n’est pas nouvelle. Plusieurs États ont déjà engagé des actions similaires. En juin, le procureur général du Kentucky, Russell Coleman, avait poursuivi les mêmes plateformes. Le dossier citait également Coinbase, Robinhood et Webull. Les autorités locales estiment que les utilisateurs peuvent trader des produits liés aux résultats sportifs sans détenir de licence de jeu. La CFTC a d’ailleurs contesté cette action du Kentucky, rappelant que Kalshi et Polymarket opèrent en tant que marchés de contrats désignés réglementés au niveau fédéral.
La tension entre régulation fédérale et prérogatives des États se cristallise ainsi autour d’un point précis : la primauté du droit des dérivés sur celui des jeux d’argent. Les plateformes revendiquent le premier. Les villes et États s’accrochent au second.
Coinbase, Robinhood et Webull dans la même plainte
Le dossier visant Kalshi ne s’arrête pas à la plateforme elle-même. Robinhood Markets, Robinhood Derivatives, Webull Corporation, Webull Financial et Coinbase Financial Markets sont également cités. Baltimore leur reproche de distribuer les contrats d’événements de Kalshi via leurs propres produits de marchés de prédiction. Les clients peuvent ainsi accéder aux marchés sportifs directement depuis les applications de ces géants du courtage et de la crypto.
Cette dimension de distribution n’est pas anodine. Elle transforme des plateformes grand public en canaux d’accès à des produits que la ville juge illégaux sur son territoire. Des arrangements similaires avaient déjà été pointés du doigt dans une plainte déposée en avril dans le Wisconsin. Là encore, Kalshi, Polymarket, Crypto.com, Coinbase et Robinhood étaient visés. Les documents décrivaient comment les ordres passés via l’interface Robinhood étaient exécutés sur l’échange de Kalshi. Coinbase proposait également un accès direct aux contrats listés par Kalshi.
Baltimore a retenu huit chefs d’accusation de pratiques commerciales trompeuses et déloyales contre les plateformes nommées dans le dossier Kalshi. La ville s’attaque aussi aux « combos », ces produits qui, selon elle, fonctionnent de manière comparable aux paris combinés proposés par les sportsbooks traditionnels.
La réponse de Kalshi : la régulation fédérale comme bouclier
Kalshi a fermement rejeté la caractérisation de ses activités par la ville. Un porte-parole a souligné que les marchés de prédiction réglementés, comme ceux proposés via Robinhood, Kalshi ou le CME, sont des places de marché neutres, équitables et transparentes. L’entreprise rappelle qu’elle a passé des années à obtenir sa régulation fédérale et qu’elle se conforme aux règles applicables, y compris celles relatives à la protection des consommateurs.
« Si le maire a de réelles préoccupations concernant les garde-fous, nous sommes toujours prêts à discuter, a ajouté le porte-parole. En attendant, nous défendrons ces allégations devant les tribunaux. » La position de Kalshi repose sur un argument juridique désormais central dans tous ces litiges : les contrats négociés sur son marché réglementé par la CFTC sont des dérivés financiers soumis à la supervision fédérale. Les autorités locales, elles, continuent d’affirmer que les contrats sportifs peuvent relever de leurs lois sur les jeux d’argent.
Les tribunaux n’ont pas encore tranché de manière uniforme. En juillet, un juge fédéral a rejeté la demande de Kalshi visant à obtenir une injonction préliminaire contre l’État de New York. L’affaire a pu se poursuivre jusqu’à l’étape de la motion de rejet. Plus tôt, la CFTC avait soutenu la position de Kalshi dans un appel en Ohio, arguant que le droit fédéral confère à l’agence l’autorité sur les contrats négociés sur des marchés de prédiction réglementés au niveau fédéral.
Polymarket face à des accusations supplémentaires
Une plainte distincte a été déposée contre QCX LLC, Blockratize Inc. et QC Tech LLC, que Baltimore identifie collectivement comme Polymarket. Au-delà des questions de licence, la ville avance que la plateforme a brouillé la distinction entre un marché de prédiction et un sportsbook classique grâce à son opération interne de market-making.
Selon la plainte, l’équipe interne de market-making de Polymarket peut prendre des positions opposées à celles des utilisateurs. Baltimore en conclut que les clients se retrouvent parfois à trader contre la maison plutôt que exclusivement contre d’autres participants du marché. L’argument est subtil mais potentiellement dévastateur : s’il est retenu, il remet en cause l’idée même d’un marché purement peer-to-peer.
La ville estime également que le marketing de Polymarket donne aux consommateurs l’impression trompeuse que ses offres sportives sont légales et correctement réglementées. Ebony Thompson, la solliciteure de la ville, a résumé la position municipale avec fermeté : « Kalshi et Polymarket ne peuvent pas contourner les protections des consommateurs de Baltimore en repackageant le jeu sous une autre forme ou en affirmant que la régulation fédérale les place hors de portée de nos lois. »
Des volumes records qui attisent les convoitises
Ces batailles juridiques interviennent alors que l’activité de trading sur les deux plateformes a explosé. En juin, la demande liée aux sports pendant la Coupe du monde de football a permis à Kalshi d’atteindre un volume hebdomadaire record de 5,1 milliards de dollars. Les contrats sportifs sont devenus sa principale catégorie de produits. La plateforme a même déployé un système d’intelligence artificielle interne pour évaluer de potentiels nouveaux marchés.
Robinhood a également tiré profit de cet engouement. Des estimations de Bernstein indiquaient en juin que le courtier pourrait générer 586 millions de dollars de revenus liés aux marchés de prédiction en 2026, contre 150 millions en 2025. L’activité autour de la Coupe du monde a poussé les volumes quotidiens jusqu’à 4,8 milliards de dollars certains jours.
Ces chiffres expliquent en partie pourquoi les autorités locales multiplient les actions. Quand les volumes atteignent de tels niveaux, les enjeux fiscaux et de protection des consommateurs deviennent majeurs. Les États et les villes qui n’ont pas encore autorisé les paris sportifs en ligne, ou qui veulent protéger leurs opérateurs licenciés, voient d’un mauvais œil ces plateformes qui captent une partie du marché sans passer par les mêmes contraintes.
Ce que Baltimore demande concrètement
À travers les deux actions en justice, Baltimore réclame l’application des pénalités maximales prévues par la loi et une restitution au profit des clients concernés. La ville veut également la restitution des gains qu’elle estime obtenus de manière illégale. Au-delà de l’aspect financier, elle demande une ordonnance interdisant à Kalshi et Polymarket de proposer ce qu’elle qualifie de paris sportifs non autorisés aux résidents de la ville.
Cette interdiction, si elle était accordée, pourrait aussi toucher l’accès via les plateformes de distribution nommées dans le dossier Kalshi. Tout dépendra de la capacité de Baltimore à convaincre le tribunal que les contrats d’événements sportifs relèvent bien des exigences locales et étatiques en matière de jeux d’argent.
Le dossier s’inscrit dans une série plus large de défis juridiques. Les autorités locales multiplient les fronts pour tester les limites de la régulation fédérale des marchés de prédiction. Chaque décision de justice, favorable ou non aux plateformes, contribue à dessiner les contours d’un cadre encore flou.
Un conflit de souveraineté réglementaire
Au fond, l’affaire de Baltimore révèle un conflit plus profond entre deux conceptions de la régulation. D’un côté, la CFTC et les plateformes qu’elle supervise affirment que les contrats d’événements négociés sur des marchés désignés relèvent exclusivement du droit fédéral des dérivés. De l’autre, les États et les municipalités estiment que dès lors qu’un produit ressemble à un pari sportif, les lois locales sur les jeux d’argent s’appliquent, quelle que soit la qualification fédérale.
Cette dualité crée une incertitude juridique majeure pour les acteurs du secteur. Les plateformes doivent naviguer entre des exigences parfois contradictoires. Les utilisateurs, eux, se retrouvent dans une zone grise : ce qui est autorisé dans un État peut être contesté dans un autre, voire dans une simple ville.
Les précédents judiciaires restent contrastés. Certains tribunaux ont donné du crédit à l’argument fédéral. D’autres, comme dans l’affaire new-yorkaise de juillet, ont refusé d’accorder des mesures d’urgence aux plateformes, laissant les procédures se poursuivre. Chaque décision ajoute une pièce au puzzle, sans encore fournir une image claire et définitive.
Les implications pour les utilisateurs et le marché
Pour les utilisateurs de Kalshi et Polymarket, ces procédures soulèvent des questions pratiques. Si les tribunaux donnent raison aux autorités locales, l’accès aux marchés sportifs pourrait être restreint ou bloqué dans certaines juridictions. Les plateformes de distribution comme Robinhood, Coinbase et Webull pourraient être contraintes de retirer ces produits de leurs interfaces pour les clients résidant dans les zones concernées.
À plus long terme, une multiplication des actions locales pourrait fragmenter le marché américain des prédictions. Les plateformes devraient alors adapter leurs offres selon les États, voire selon les villes, ce qui complexifierait considérablement l’expérience utilisateur et les coûts de conformité.
Du côté des opérateurs de sportsbooks licenciés, ces litiges sont suivis avec attention. Une victoire des autorités locales renforcerait leur position concurrentielle en limitant l’accès aux alternatives non réglementées localement. À l’inverse, une confirmation de la primauté fédérale ouvrirait la voie à une concurrence plus large, potentiellement moins taxée et moins contrainte.
La protection des consommateurs au cœur du débat
Baltimore insiste particulièrement sur la dimension de protection des consommateurs. Les opérateurs de paris sportifs licenciés sont soumis à des règles strictes : vérification de l’âge, outils de jeu responsable, publicité encadrée, taxation spécifique. Les marchés de prédiction, même réglementés par la CFTC, ne répondent pas nécessairement aux mêmes exigences locales.
La ville y voit un risque pour ses résidents. En proposant des produits qui ressemblent à des paris sans les mêmes garde-fous, les plateformes exposeraient les consommateurs à des pratiques moins protectrices. L’argument des « combos » illustrerait selon elle cette proximité avec les offres des sportsbooks, tout en échappant aux règles qui les encadrent.
Kalshi répond en mettant en avant la transparence et la neutralité de ses marchés. Les prix se forment par confrontation de l’offre et de la demande, et non par fixation unilatérale d’une cote. Les utilisateurs ne tradent pas contre la maison, mais entre eux. Cet argument, central dans la défense des plateformes, est précisément celui que Baltimore tente de fragiliser dans le cas de Polymarket en pointant le rôle de son market-making interne.
Un contexte de croissance explosive
Le timing de ces actions n’est pas anodin. Les marchés de prédiction ont connu une croissance fulgurante ces dernières années. L’intérêt pour les contrats sportifs a particulièrement explosé à l’occasion d’événements majeurs comme la Coupe du monde. Les volumes records de Kalshi et les projections de revenus pour Robinhood montrent que le segment est devenu stratégique.
Cette croissance attire naturellement l’attention des régulateurs locaux. Quand des milliards de dollars transitent chaque semaine, les questions de licence, de taxation et de protection des consommateurs deviennent incontournables. Les autorités municipales et étatiques cherchent à s’assurer une part de ces flux, ou du moins à contrôler les conditions dans lesquelles ils se déroulent sur leur territoire.
Pour les plateformes, l’enjeu est double. Elles doivent défendre leur modèle économique face aux attaques juridiques tout en continuant à développer leur offre pour répondre à une demande croissante. La capacité à maintenir l’accès aux marchés sportifs dans le plus grand nombre de juridictions possible conditionnera en partie leur croissance future.
Vers une clarification judiciaire progressive
Il est encore trop tôt pour savoir comment les tribunaux de Baltimore trancheront. Les procédures s’inscrivent dans un mouvement plus large qui devrait, à terme, clarifier le statut des contrats d’événements sportifs. Chaque décision, qu’elle soit favorable aux plateformes ou aux autorités locales, contribuera à préciser la frontière entre dérivés financiers et paris sportifs.
En attendant, les acteurs du secteur évoluent dans un environnement d’incertitude. Les utilisateurs doivent rester attentifs aux éventuelles restrictions d’accès. Les plateformes continuent de se défendre en justice tout en affirmant leur conformité à la régulation fédérale. Et les autorités locales multiplient les actions pour tester les limites du cadre actuel.
L’affaire de Baltimore, en visant à la fois les opérateurs de marchés et leurs distributeurs, élargit le champ de bataille. Elle montre que les villes ne se contentent plus de cibler les plateformes centrales, mais s’attaquent aussi aux canaux d’accès grand public. Cette stratégie pourrait inspirer d’autres juridictions et complexifier encore le paysage réglementaire des marchés de prédiction aux États-Unis.
Au final, ce qui se joue à Baltimore dépasse largement les deux plaintes déposées cette semaine. C’est toute la question de l’avenir des marchés de prédiction sportifs qui est en discussion. Entre ambition fédérale et prérogatives locales, entre innovation financière et protection des consommateurs, le bras de fer ne fait que commencer. Les prochains mois, voire les prochaines années, diront qui l’emportera et dans quelles conditions ces plateformes pourront continuer à proposer leurs contrats liés aux événements sportifs.









