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Au Soudan, ces civils devenus secouristes et fossoyeurs

Dans les rues dévastées de Khartoum, des étudiants, ingénieurs et mères de famille risquent leur vie pour sauver des blessés, nourrir les affamés et enterrer les morts. Mais que se passe-t-il vraiment quand le monde détourne le regard ?

Imaginez-vous dans une ville où les explosions résonnent encore, où les rues portent les traces de combats acharnés, et où des voisins ordinaires deviennent soudain les seuls remparts contre la mort et la faim. C’est la réalité que vivent de nombreux Soudanais à Khartoum depuis le déclenchement des affrontements entre l’armée et les paramilitaires.

Face à l’urgence, un immense réseau de volontaires s’est formé à travers le pays. Ces hommes et ces femmes, souvent sans formation spécifique, ont pris en charge le transport des blessés, la préparation des repas pour les survivants et même l’enterrement des défunts. Leur engagement révèle une solidarité profonde dans un contexte où l’aide internationale semble cruellement insuffisante.

Des civils ordinaires face à l’horreur de la guerre

Depuis le début du conflit, la capitale soudanaise et ses environs ont connu des scènes d’une violence extrême. Les combats ont forcé des milliers de personnes à quitter leurs foyers, laissant derrière elles un paysage urbain marqué par les destructions. Pourtant, au milieu du chaos, des initiatives citoyennes ont émergé pour pallier l’absence de structures officielles débordées.

Ces volontaires ne sont pas des professionnels de l’humanitaire. Ils sont étudiants, ingénieurs, livreurs ou cuisinières. Leur point commun : un refus catégorique d’abandonner leurs compatriotes. Ils ont improvisé des solutions concrètes pour répondre aux besoins les plus pressants : soigner, nourrir et inhumer.

Leur action s’est particulièrement intensifiée dans les zones les plus touchées, comme Omdourman, ville jumelle de Khartoum. Là, un hôpital est devenu le centre névralgique de cette mobilisation citoyenne. Des scènes quotidiennes de dévouement s’y déroulent, loin des caméras du monde entier.

Nasser Nasr al-Din, l’étudiant devenu infirmier improvisé

À seulement 24 ans, Nasser Nasr al-Din étudiait l’économie avant que la guerre ne bouleverse sa vie. Contraint par les circonstances, il s’est retrouvé à jouer le rôle de pharmacien, puis d’infirmier à l’hôpital Al-Nao d’Omdourman. « Ici, tout le monde fait tout », explique-t-il simplement devant la pharmacie qui distribue gratuitement des médicaments aux patients.

Son quotidien est rythmé par des moments d’une intensité insoutenable. Il se souvient notamment d’une mère de famille qu’il a tenté de ranimer pendant deux longues heures, sans succès. Cette image reste gravée dans sa mémoire, tout comme celle d’une fillette se plaignant d’un mal de ventre alors qu’elle présentait une plaie béante au niveau de l’abdomen.

Le jeune homme évoque aussi le bombardement de l’hôpital lui-même, au cours duquel il a perdu un ami proche. Ces événements tragiques l’ont marqué durablement. Pourtant, il continue d’assurer sa mission avec détermination, refusant de retourner à une vie normale tant que des vies restent en danger.

« Et si je partais et qu’il y avait quelqu’un à sauver ? », confie-t-il avec une sincérité désarmante. Nasser n’a même pas pu rattraper ses examens universitaires, priorisant l’aide aux victimes plutôt que sa propre formation. Son engagement illustre parfaitement comment la guerre transforme des jeunes en acteurs essentiels du secours médical.

« Des bulldozers transportaient des tas de blessés. On ne pouvait pas s’occuper de tout le monde. Il y avait une mare de sang si grande qu’on ne pouvait même plus circuler. »

Cette citation résume l’ampleur de la tâche qui incombe à ces volontaires médicaux improvisés. Nasser se remémore particulièrement l’attaque du marché bondé de Sabreen en février 2025, qui a causé de nombreuses victimes. Les images de ce drame hantent encore son esprit, renforçant sa résolution à rester sur place.

Oussama Ismail, le livreur qui brave les balles

Oussama Ismail, 25 ans, incarne une autre forme de courage. Ancien livreur, il a continué à parcourir les rues sous les tirs et les obus pour apporter médicaments et nourriture aux plus vulnérables. « On s’habitue aux balles », raconte-t-il avec un calme surprenant. « Oui, il y avait des bombardements, une roquette pouvait tomber derrière toi, des tirs devant, mais il fallait livrer. C’était la seule chose qui comptait. »

Depuis décembre 2023, il coordonne une partie des activités d’une cuisine communautaire encore active à Khartoum. Son rôle va bien au-delà de la simple livraison : il organise les distributions d’urgence et veille à ce que les besoins les plus critiques soient couverts rapidement.

L’attaque du marché de Sabreen reste également un souvenir vivace pour lui. Il a fallu préparer des repas d’urgence pour les blessés et leurs familles, apporter des couvertures et répondre à toutes les demandes dans un contexte de grande confusion. Son sang-froid a permis de maintenir une chaîne d’aide vitale malgré le danger constant.

Oussama symbolise cette génération de jeunes Soudanais prêts à risquer leur vie pour soutenir leur communauté. Sa détermination montre que, même au cœur des combats, des gestes simples comme livrer un repas peuvent faire la différence entre la survie et la désolation.

Hoda Makki, la cuisinière qui lutte contre la famine

À 60 ans, Hoda Makki se lève chaque jour à deux heures du matin pour préparer de grandes marmites de fèves, de lentilles, de riz et parfois de viande. Depuis trois ans, cette femme en tunique traditionnelle à fleurs dirige une cuisine communautaire qui a représenté un véritable rempart contre la famine à Khartoum.

« Les gens avaient faim, ils n’avaient pas d’eau, ils n’avaient rien. Qu’est-ce qu’on aurait pu faire d’autre ? », lance-t-elle avec une évidence désarmante. Ses efforts ont nourri des milliers de personnes pendant les périodes les plus sombres du conflit, quand les approvisionnements classiques étaient coupés.

Aujourd’hui, avec un calme relatif revenu dans la capitale après sa reprise par l’armée en mars 2025, les dons se sont raréfiés. Hoda ne cuisine plus que deux jours par semaine, ciblant particulièrement les personnes sans emploi dans un pays où l’économie est ravagée par la guerre.

Les cuisines communautaires ont constitué un vrai rempart à la famine.

Cette initiative collective a permis d’éviter le pire dans de nombreux quartiers. Les volontaires comme Hoda ont transformé des gestes quotidiens de cuisine en actes de résistance face à la misère. Leur travail démontre l’importance cruciale de l’aide alimentaire dans les situations de crise prolongée.

Ali Gebbai, l’ingénieur devenu fossoyeur par nécessité

Ali Gebbai, 38 ans, est ingénieur en mécanique de formation. Pourtant, ces trois dernières années, il estime que son équipe et lui ont pris en charge environ 7 000 corps. Ils parcouraient les rues pour récupérer les dépouilles abandonnées, publiaient des photos sur les réseaux sociaux afin d’identifier les proches, procédaient à la toilette mortuaire puis procédaient à l’inhumation.

Le jour du bombardement du marché de Sabreen, ils ont dû s’occuper de 54 corps, dont certains étaient en morceaux. Ali reste visiblement marqué par ces expériences, notamment par l’image d’un nouveau-né calciné qu’il conserve sur son téléphone.

Son engagement remonte aux manifestations pro-démocratie qui ont conduit à la chute du président Omar el-Béchir en 2019. « Nous sommes des révolutionnaires contre toutes ces inepties », affirme-t-il. « On pourrait partir demain, mais notre pays a besoin de nous. »

Cette phrase résume l’état d’esprit de nombreux volontaires. Ali et ses collègues ont transformé une tâche macabre en un service essentiel pour les familles endeuillées. Leur travail permet de rendre un minimum de dignité aux victimes dans un contexte où les infrastructures funéraires sont saturées.

Un réseau de solidarité qui s’étend à tout le pays

Si les témoignages recueillis à Khartoum sont particulièrement frappants, des milliers de volontaires sont également mobilisés dans le reste du Soudan. De nombreuses régions restent toutefois inaccessibles aux journalistes en raison des combats persistants, rendant difficile une évaluation complète de cette mobilisation citoyenne.

Cette entraide spontanée s’est développée de manière organique. Des groupes se sont formés pour coordonner les efforts, partager les ressources et maximiser l’impact de leurs actions. Pharmacies improvisées, points de distribution alimentaire et équipes de récupération des corps fonctionnent souvent en réseau.

Le plus haut responsable de l’ONU dans le pays a d’ailleurs souligné que le peuple soudanais semblait avoir été « abandonné » par la communauté internationale. Cette perception renforce le sentiment d’auto-organisation qui anime ces civils devenus acteurs de leur propre survie.

Points clés de la mobilisation citoyenne :

  • Transport des blessés sous les tirs
  • Préparation quotidienne de repas pour des centaines de personnes
  • Récupération et inhumation digne de milliers de corps
  • Distribution gratuite de médicaments
  • Coordination via les réseaux sociaux pour identifier les victimes

Ces initiatives multiples démontrent une résilience remarquable. Elles compensent en partie les failles des systèmes d’aide traditionnels, souvent paralysés par l’insécurité ou le manque de moyens.

L’impact psychologique sur ces héros du quotidien

Derrière chaque geste de solidarité se cache un lourd tribut émotionnel. Nasser, Oussama, Hoda et Ali portent tous les stigmates de ce qu’ils ont vécu. Les souvenirs de plaies ouvertes, de corps sans vie ou de cris de douleur les accompagnent quotidiennement.

Pourtant, aucun d’entre eux n’envisage d’abandonner. Leur engagement va au-delà de la simple survie immédiate. Il s’inscrit dans une vision plus large de reconstruction nationale, où chaque acte compte pour maintenir un semblant d’humanité au milieu de la barbarie.

Les jeunes comme Nasser et Oussama sacrifient leurs études et leur avenir professionnel. Les plus âgés, comme Hoda, puisent dans leurs dernières forces physiques. Quant à Ali, il transforme sa compétence d’ingénieur en outil de dignité funéraire. Chaque profil révèle une adaptation remarquable aux circonstances exceptionnelles.

Khartoum après mars 2025 : un calme fragile

La reprise de la capitale par l’armée en mars 2025 a apporté un calme relatif dans certains quartiers. Les échanges de tirs ont diminué, permettant à une partie de la vie quotidienne de reprendre timidement. Cependant, les séquelles restent profondes et les besoins humanitaires persistent.

Les volontaires continuent leur travail, bien que les dons se soient taris. Les cuisines communautaires fonctionnent à rythme réduit, ciblant les populations les plus vulnérables. Les équipes médicales improvisées traitent encore les blessures de guerre et les maladies liées aux conditions sanitaires dégradées.

Ce retour progressif à une certaine normalité n’efface pas les traumatismes collectifs. Les Soudanais savent que la paix reste fragile et que la reconstruction sera longue. Dans ce contexte, le rôle des civils engagés reste plus crucial que jamais.

La dignité dans l’adversité

Ce qui frappe le plus dans ces récits, c’est le maintien d’une forme de dignité. Que ce soit en préparant un linceul avec soin, en cuisinant un repas chaud ou en tentant de sauver une vie, ces volontaires refusent de laisser la guerre réduire l’être humain à sa simple condition de victime.

Ali Gebbai et son équipe publiaient des photos des corps retrouvés pour permettre aux familles de faire leur deuil. Hoda Makki adapte ses recettes en fonction des denrées disponibles pour offrir un peu de réconfort. Nasser et Oussama risquent leur vie pour que personne ne soit laissé pour compte.

Cette dignité collective contraste avec le silence relatif de la communauté internationale. Elle rappelle que, dans les situations les plus désespérées, l’humanité trouve souvent en elle-même les ressources nécessaires pour résister.

« Nous sommes des révolutionnaires contre toutes ces inepties. On pourrait partir demain, mais notre pays a besoin de nous. »

Cette déclaration d’Ali Gebbai pourrait servir de devise à tous ces civils engagés. Elle traduit à la fois une lucidité face à la situation et une détermination farouche à ne pas baisser les bras.

Les défis persistants malgré le calme relatif

Même si les combats ont diminué à Khartoum, de nombreux défis demeurent. L’économie est dévastée, le chômage massif et les infrastructures médicales et alimentaires encore fragiles. Les volontaires doivent composer avec des ressources limitées et une fatigue accumulée sur plusieurs années.

Les traumatismes psychologiques touchent une large partie de la population, y compris ceux qui portent secours aux autres. Le risque de burnout est réel pour ces personnes qui n’ont quasiment pas connu de répit depuis 2023.

Par ailleurs, l’insécurité persiste dans de vastes régions du pays. Les journalistes et les organisations humanitaires peinent à accéder à certaines zones, limitant la visibilité sur l’ampleur réelle de la crise et sur les besoins restants.

Une leçon de résilience pour le monde entier

L’histoire de ces civils soudanais va bien au-delà d’un simple fait divers. Elle interroge notre rapport collectif à l’humanitaire et à la solidarité internationale. Quand les États et les grandes organisations peinent à intervenir, ce sont souvent les populations locales qui inventent les solutions les plus adaptées.

Leur créativité, leur courage et leur persévérance méritent d’être reconnus. Ils rappellent que la véritable force d’une société réside parfois dans sa capacité à s’organiser de manière horizontale, sans attendre de directives venues d’en haut.

Dans un monde où les conflits se multiplient, le modèle de ces volontaires soudanais pourrait inspirer d’autres communautés confrontées à des crises similaires. Il prouve que l’entraide n’est pas une option, mais une nécessité vitale.

Alors que le Soudan tente de panser ses plaies, ces hommes et ces femmes continuent leur travail discret mais essentiel. Ils incarnent l’espoir que, même après les pires épreuves, la société peut se reconstruire à partir de ses propres forces vives.

Leur engagement quotidien, fait de petits gestes répétés dans des conditions extrêmes, dessine les contours d’une résilience qui force le respect. Ils ne demandent pas de reconnaissance internationale, seulement que leur pays retrouve enfin la paix et la stabilité dont il a tant besoin.

En attendant, ils restent là, sur le terrain, à transporter les blessés, à cuisiner pour les vivants et à offrir une sépulture digne aux défunts. Leur histoire mérite d’être entendue et leur dévouement, salué à sa juste valeur.

Ce récit n’est pas seulement celui d’une crise humanitaire. C’est avant tout celui d’une humanité qui refuse de s’éteindre, même quand tout semble perdu. Au Soudan, ces civils devenus secouristes et fossoyeurs par la force des choses nous rappellent le pouvoir extraordinaire de la solidarité ordinaire.

Leur combat silencieux continue, jour après jour, dans l’espoir que demain soit un peu moins douloureux que la veille. Et dans cette attente, ils incarnent ce qu’il y a de plus beau et de plus fort en chaque être humain : la capacité à se lever pour les autres quand le monde entier semble détourner le regard.

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