Un silence lourd s’est abattu sur Benghazi lundi soir. Alors que les fidèles quittaient la mosquée après la prière, une explosion a déchiré le calme relatif de la ville. Le général de brigade Fauzi Al-Mansouri, directeur des services de renseignement de l’Armée nationale libyenne, a été tué dans un attentat à la voiture piégée. Cet acte, qualifié de « lâche et criminel » par le commandement de l’est, marque un tournant rare dans une région qui se présentait depuis des années comme plus stable que l’ouest du pays.
Un attentat qui frappe au cœur du pouvoir de l’est libyen
Le communiqué de l’Armée nationale libyenne, diffusé en pleine nuit, ne laisse aucune place au doute. Fauzi Al-Mansouri, un quinquagénaire originaire d’Ajdabiya, a perdu la vie alors qu’il quittait la mosquée du centre de Benghazi après avoir accompli la prière du soir. L’attaque a été menée au moyen d’une voiture piégée. Aucun détail n’a été fourni sur les commanditaires ni sur d’éventuelles revendications. Pourtant, le message est clair : ceux qui ont frappé ne pourront échapper au châtiment, affirme le commandement.
Cette disparition représente bien plus qu’une simple perte militaire. Al-Mansouri était l’un des hommes les plus proches du maréchal Khalifa Haftar et de ses fils, Khaled et Saddam. Ce dernier est souvent présenté comme le dauphin désigné de l’octogénaire. Dans un système où les loyautés personnelles comptent autant que les structures institutionnelles, la mort d’un tel officier constitue un choc profond pour l’exécutif de l’est.
Le profil d’un officier clé dans la trajectoire de Haftar
Fauzi Al-Mansouri n’était pas un personnage secondaire. Entre 2014 et 2017, il avait joué un rôle crucial dans les combats menés par les forces pro-Haftar contre les groupes jihadistes qui contrôlaient alors une partie de la région orientale. Son expérience du terrain et sa capacité de planification en avaient fait un acteur déterminant. Plus tard, il avait participé de manière significative à la préparation et à la conduite de la vaste offensive lancée en 2019 contre Tripoli. Cette opération s’était soldée par une défaite et un repli des forces de l’est vers Syrte au milieu de l’année 2020.
Ces années de combat ont forgé sa réputation. Originaire d’Ajdabiya, il connaissait parfaitement les dynamiques locales de l’est et du centre du pays. Sa position à la tête des renseignements militaires lui conférait une vue d’ensemble sur les menaces, les réseaux et les éventuelles infiltrations. Dans un pays où les alliances se font et se défont rapidement, disposer d’un tel spécialiste était un atout majeur pour le clan Haftar.
La disparition de cet homme intervient dans un contexte où l’Armée nationale libyenne contrôle l’ensemble de l’est et une bonne partie du sud depuis 2017. Des poches de résistance existent encore, notamment dans le sud, mais aucun combat de grande envergure n’a eu lieu dans l’est depuis une décennie. Les autorités locales aiment d’ailleurs cultiver l’image d’une région plus stable que l’ouest, où des affrontements entre groupes armés restent fréquents, notamment autour de Zawiya, théâtre de nombreux trafics de gazole, de drogue et de migrants.
Une rare attaque contre une institution de l’est
Selon un spécialiste de la situation dans la région orientale, il s’agit de l’une des premières attaques ciblant une institution officielle rattachée aux autorités de l’est depuis une dizaine d’années. Cette rareté rend l’événement d’autant plus significatif. Pendant longtemps, Benghazi et les zones sous contrôle de l’Armée nationale libyenne avaient été épargnées par ce type d’actions spectaculaires. L’attentat de lundi brise cette relative immunité.
Le commandement a immédiatement dénoncé un acte terroriste. Dans son communiqué, il affirme que les auteurs ne pourront échapper au châtiment et qu’il poursuivra la lutte pour la stabilité, la sécurité et l’unification des institutions libyennes. Ces mots ne sont pas anodins. Ils rappellent que, derrière la rhétorique sécuritaire, se joue aussi une bataille politique pour la légitimité et le contrôle du pays.
« Nous affirmons que ceux qui ont commis cet acte criminel ne pourront échapper au châtiment. Nous ne cesserons de combattre le terrorisme et poursuivrons notre lutte pour la stabilité et la sécurité de la Libye ainsi que pour l’unification de ses institutions. »
— Communiqué de l’Armée nationale libyenne
La Libye, un pays toujours divisé en deux exécutifs
Depuis la chute et la mort de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye n’a jamais retrouvé une unité véritable. Le pays est aujourd’hui gouverné par deux exécutifs distincts. À Tripoli, un gouvernement reconnu par les Nations unies est dirigé par Abdelhamid Dbeibah. À Benghazi, le pouvoir est contrôlé par le clan familial des Haftar. Cette dualité structure toute la vie politique, économique et sécuritaire du pays.
Dans l’est, l’image de stabilité relative est soigneusement entretenue. Les autorités insistent sur l’absence de combats majeurs depuis dix ans. Pourtant, cette stabilité reste fragile. Elle repose en grande partie sur le contrôle militaire et sur la capacité des services de renseignement à anticiper les menaces. La mort de Fauzi Al-Mansouri vient rappeler que même dans cette zone, la sécurité n’est jamais totale.
À l’ouest, la situation est plus volatile. Des groupes armés s’affrontent régulièrement pour le contrôle de territoires stratégiques. La ville de Zawiya, par exemple, est devenue un carrefour de trafics en tous genres. Cette différence de climat sécuritaire entre l’est et l’ouest alimente les discours de légitimité de chaque camp. L’attentat de Benghazi risque de complexifier encore davantage cet équilibre précaire.
Un coup dur pour le clan Haftar et ses ambitions
La proximité de Fauzi Al-Mansouri avec Khalifa Haftar et ses fils n’est pas un détail. Dans un système où le pouvoir se transmet en partie par les liens personnels et familiaux, la perte d’un cadre de confiance affaiblit l’ensemble de la structure. Saddam Haftar, souvent évoqué comme successeur potentiel, perd un allié important. Khaled également. Le maréchal lui-même, déjà âgé, voit disparaître l’un de ses plus anciens collaborateurs de terrain.
Ce type de perte a des conséquences immédiates sur le fonctionnement des services. Les renseignements militaires reposent sur des réseaux humains, des sources, des analyses accumulées au fil des années. Remplacer un directeur expérimenté ne se fait pas en quelques jours. Les éventuels rivaux ou ennemis de l’Armée nationale libyenne le savent parfaitement. L’attentat peut donc être interprété comme une tentative de décapitation symbolique et opérationnelle.
Dans le même temps, le communiqué de l’ANL insiste sur la continuité de la lutte. Le message adressé à la population de l’est est clair : l’institution reste solide et déterminée. Pourtant, derrière ces déclarations, la question de la succession et de la réorganisation interne se pose déjà. Qui prendra la tête des services de renseignement ? Comment sera gérée la transition ? Ces interrogations resteront sans doute sans réponse publique pendant un certain temps.
Les enjeux de sécurité dans une région longtemps épargnée
Benghazi a connu des heures sombres après 2011. Les combats contre les groupes jihadistes avaient été violents. La reconquête de la ville par les forces pro-Haftar avait constitué un tournant. Depuis, la ville s’était progressivement reconstruite une image de relative normalité. L’attentat de lundi vient rappeler que cette normalité reste conditionnelle.
Les autorités de l’est avaient réussi à donner le sentiment que les attentats spectaculaires appartenaient au passé. Cette perception était importante pour attirer les investissements, rassurer la population et légitimer le contrôle militaire. Un seul attentat de cette ampleur peut fragiliser cette construction. Les habitants de Benghazi, qui avaient retrouvé une certaine tranquillité, se retrouvent confrontés à une nouvelle forme d’insécurité.
Le choix de la cible n’est pas anodin non plus. Viser le directeur des renseignements militaires, et le faire au moment où il sort d’une mosquée, envoie un signal précis. L’attaque frappe à la fois l’institution sécuritaire et un moment de pratique religieuse quotidienne. Elle cherche à démontrer que personne n’est hors de portée, même dans le centre de Benghazi, même après la prière du soir.
L’ombre des commanditaires et le silence sur les motivations
L’Armée nationale libyenne n’a donné aucun détail sur les possibles motivations des commanditaires. Cette absence d’information est en elle-même révélatrice. Dans un pays où les allégeances sont multiples et où les acteurs externes interviennent souvent en coulisses, identifier les responsables peut prendre du temps. Ou bien être politiquement délicat.
Plusieurs hypothèses circulent naturellement dans ce type de contexte. S’agit-il d’un groupe jihadiste cherchant à frapper un symbole de l’armée de l’est ? D’une rivalité interne ? D’un règlement de comptes lié aux réseaux de renseignement eux-mêmes ? Ou d’une opération montée depuis l’ouest ou depuis l’extérieur ? Aucune de ces pistes ne peut être confirmée à ce stade. Le commandement a choisi de ne rien révéler, se contentant de promettre le châtiment.
Cette prudence est classique. Dans les premières heures qui suivent un attentat de cette nature, les autorités préfèrent souvent maîtriser le récit. Elles dénoncent le caractère terroriste de l’acte, affichent leur détermination et évitent de donner des éléments qui pourraient servir la propagande des adversaires. Le temps de l’enquête viendra ensuite, ou pas.
La question de l’unification des institutions libyennes
Dans son communiqué, l’Armée nationale libyenne revient sur l’objectif d’unification des institutions. Ce thème revient régulièrement dans les déclarations des deux camps. Chacun se présente comme le défenseur de l’unité nationale, tout en maintenant de fait une dualité de pouvoir. L’attentat de Benghazi ne changera probablement pas cette dynamique à court terme. Il peut cependant servir d’argument pour renforcer le discours sécuritaire de l’est.
Depuis plus de dix ans, la Libye vit dans cet entre-deux. Les tentatives de dialogue, les accords, les médiations internationales se succèdent sans parvenir à une solution durable. Les institutions restent fragmentées. L’armée, la banque centrale, les compagnies pétrolières, tout est dual ou contesté. Dans ce contexte, chaque incident sécuritaire majeur est immédiatement interprété à travers le prisme de la rivalité est-ouest.
La mort de Fauzi Al-Mansouri sera sans doute utilisée par les autorités de Benghazi pour souligner la nécessité de rester unis face au terrorisme. Elle pourrait aussi servir à justifier un renforcement des mesures de sécurité dans l’est. De l’autre côté, à Tripoli, on observera attentivement la manière dont l’est gère cette crise interne. Toute faiblesse perçue peut être exploitée politiquement.
Les conséquences immédiates sur le terrain
Sur le terrain, les premières conséquences se font déjà sentir. Les forces de sécurité de Benghazi ont renforcé leur présence. Les contrôles se multiplient. La population, habituée à une relative tranquillité, doit à nouveau composer avec un climat de tension. Les mosquées, les axes de circulation, les bâtiments officiels font l’objet d’une surveillance accrue.
Pour les services de renseignement, la priorité est double. Il faut d’abord identifier les auteurs de l’attentat et leurs soutiens. Ensuite, il convient de réorganiser la chaîne de commandement et de s’assurer qu’aucune faille n’a été exploitée de l’intérieur. Dans ce type d’attaque, la question de la trahison ou de la complicité interne n’est jamais écartée, même si elle n’est pas évoquée publiquement.
Les alliés de l’Armée nationale libyenne, qu’ils soient locaux ou externes, suivent également la situation de près. La solidité du dispositif sécuritaire de l’est est un élément central de l’équilibre des forces en Libye. Toute fragilisation de ce dispositif peut avoir des répercussions plus larges, y compris sur les négociations politiques et sur le contrôle des ressources pétrolières.
Un événement qui rappelle la fragilité de la stabilité apparente
Pendant des années, l’est libyen a cultivé l’image d’une zone plus ordonnée, plus contrôlée, moins exposée aux affrontements chaotiques de l’ouest. Cette image n’était pas totalement fausse. Les combats de grande envergure y étaient effectivement absents. Mais la stabilité n’est jamais absolue. Elle repose sur des hommes, des réseaux, des capacités de dissuasion. Lorsque l’un de ces piliers est touché, l’édifice entier vacille un instant.
L’attentat contre Fauzi Al-Mansouri illustre parfaitement cette réalité. Un seul engin explosif, placé au bon moment et au bon endroit, a suffi à éliminer un cadre central du système. La démonstration de force est claire. Elle montre que même dans une ville sous contrôle militaire strict, même contre un responsable des services de renseignement, une action ciblée reste possible.
Pour les habitants de Benghazi, le message est ambivalent. D’un côté, les autorités promettent de poursuivre les responsables et de garantir la sécurité. De l’autre, le souvenir de l’explosion et de la mort d’un haut responsable reste présent. La confiance, une fois ébranlée, se reconstruit lentement.
Le poids de l’histoire récente dans la lecture de l’événement
Pour comprendre pleinement la portée de cet attentat, il faut revenir sur le parcours de Fauzi Al-Mansouri. Son engagement entre 2014 et 2017 contre les jihadistes de l’est n’était pas anodin. À l’époque, la région orientale était le théâtre de combats intenses. Les forces pro-Haftar avaient progressivement repris le contrôle de zones entières. Al-Mansouri avait participé activement à cette reconquête.
Plus tard, son rôle dans l’offensive de 2019 contre Tripoli avait confirmé sa place dans le cercle des décideurs militaires. Même si cette offensive s’était terminée par un échec et un repli vers Syrte, elle avait démontré la volonté de l’est d’imposer son autorité sur l’ensemble du pays. La participation d’Al-Mansouri à cette opération le plaçait parmi les acteurs centraux de la stratégie de Haftar.
Sa disparition efface donc une mémoire opérationnelle importante. Les leçons tirées des combats passés, les connaissances des réseaux adverses, les relations établies avec divers interlocuteurs locaux, tout cela disparaît avec lui. Dans un pays où l’information et les contacts personnels restent essentiels, cette perte est difficilement quantifiable mais bien réelle.
Les réactions attendues et le silence des autres acteurs
Dans les heures qui ont suivi l’attentat, l’attention s’est concentrée sur le communiqué de l’Armée nationale libyenne. Les autres acteurs politiques libyens n’ont pas encore multiplié les déclarations publiques. Ce silence relatif est classique. Dans un contexte aussi polarisé, chaque camp calcule soigneusement ses mots. Une condamnation trop rapide ou trop appuyée peut être interprétée comme une reconnaissance implicite de responsabilité ou, au contraire, comme une tentative de récupération politique.
Les observateurs internationaux suivent également la situation. La Libye reste un dossier sensible pour de nombreux pays. La stabilité de l’est, le contrôle des frontières, la question migratoire, les ressources énergétiques, tout cela intéresse directement plusieurs capitales. Un attentat de cette nature, même s’il reste isolé, rappelle que la situation sécuritaire peut basculer rapidement.
Pour l’instant, l’est libyen affiche sa détermination. Le message est clair : l’attaque ne restera pas sans réponse. Mais la nature de cette réponse, son ampleur et ses cibles restent inconnues. Dans les jours et semaines à venir, la manière dont l’enquête progressera et dont les autorités de Benghazi géreront la transition à la tête des services de renseignement sera déterminante.
Une nouvelle page dans le long chapitre de l’instabilité libyenne
Depuis 2011, la Libye accumule les épisodes de violence, de divisions et de tentatives de reconstruction. L’attentat de Benghazi s’inscrit dans cette longue séquence. Il ne ressemble pas aux combats de rue de Tripoli ni aux affrontements autour des champs pétroliers. Il s’agit d’une action ciblée, précise, visant un homme clé du dispositif sécuritaire de l’est. Sa rareté même en fait un événement marquant.
Pour le clan Haftar, le défi est double. Il faut d’abord gérer le choc émotionnel et opérationnel de la perte d’un proche collaborateur. Ensuite, il convient de démontrer que le système reste solide et capable de se protéger. L’image de stabilité relative construite depuis des années est en jeu. Chaque faille peut être exploitée par les adversaires, qu’ils soient locaux ou extérieurs.
La population de Benghazi, quant à elle, se retrouve confrontée à une réalité qu’elle avait peut-être oubliée. La sécurité n’est jamais définitivement acquise. Même dans une ville contrôlée militairement, même après des années sans attentat majeur, un seul acte peut tout remettre en question. Le retour à la normale prendra du temps. Il dépendra de la capacité des autorités à identifier les responsables et à rassurer les habitants.
Dans les coulisses, les discussions sur la succession de Fauzi Al-Mansouri ont déjà commencé. Le choix de son remplaçant sera scruté avec attention. Il devra allier expérience, loyauté et capacité à maintenir les réseaux existants. Dans un système où les liens personnels sont centraux, ce choix n’est jamais purement technique. Il s’agit aussi d’un signal politique adressé à l’intérieur comme à l’extérieur.
L’attentat de lundi soir à Benghazi restera comme l’un des rares moments où le cœur sécuritaire de l’est libyen a été directement frappé. Il rappelle que, derrière les discours de stabilité et de contrôle, la réalité reste fragile. La Libye continue de vivre au rythme de ses divisions, de ses rivalités et de ses drames. La mort de Fauzi Al-Mansouri n’est qu’un chapitre de plus dans une histoire qui n’a pas encore trouvé de conclusion.
Les prochaines semaines diront si cet attentat restera un événement isolé ou s’il marque le début d’une nouvelle phase de tension dans l’est du pays. Pour l’instant, l’Armée nationale libyenne affiche sa détermination. Elle promet de poursuivre les responsables et de continuer le combat pour la sécurité et l’unification. Les mots sont forts. Leur traduction concrète sur le terrain déterminera la suite de cette histoire tragique.
Dans un pays où chaque perte de cadre important a des répercussions durables, la disparition de Fauzi Al-Mansouri laissera une trace. Homme de confiance du maréchal Haftar, acteur des combats contre les jihadistes, participant à l’offensive de 2019, il incarnait une certaine continuité dans le dispositif de l’est. Sa mort brutale, au sortir d’une mosquée, dans le centre de Benghazi, symbolise à la fois la vulnérabilité des hommes et la persistance des menaces dans une Libye qui n’a jamais vraiment tourné la page de 2011.
Le silence sur les commanditaires alimente les spéculations. Mais une chose est certaine : l’est libyen a perdu l’un de ses cadres les plus expérimentés. Et dans un contexte où les institutions restent duales, où les loyautés personnelles pèsent lourd, où la stabilité apparente repose sur des équilibres délicats, cette perte résonne bien au-delà de Benghazi. Elle rappelle à tous que la paix relative de l’est n’est jamais définitivement garantie et que le chemin vers une Libye unifiée et sécurisée reste encore long et semé d’embûches.









