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Argentine : Les Stablecoins Captent 94% Du Volume Peso

En Argentine, acheter de la crypto avec des pesos revient presque toujours à acheter des dollars. 94% des volumes y vont. Pourtant l’inflation a chuté et les contrôles de change ont sauté. Alors pourquoi l’usage ne recule pas vraiment ?

Quand un Argentin dit qu’il « achète de la crypto » avec des pesos, il parle rarement d’un pari sur un jeton volatil. Dans une part écrasante des cas, il cherche un dollar qu’il peut tenir dans un téléphone, transférer la nuit et soustraire, au moins en partie, aux soubresauts de sa monnaie nationale. Une analyse publiée fin août 2026, fondée sur des données de marché d’Artemis et commentée par a16z Crypto, avance un chiffre qui résume cette habitude mieux qu’un long discours : les stablecoins représenteraient 94 % du volume de trading cryptographique libellé en peso, la part la plus élevée parmi les grandes devises suivies. Ce n’est pas une anecdote de niche. C’est le portrait d’une économie où le besoin de se protéger a précédé la mode des jetons, et où le portefeuille numérique a pris le relais du matelas et du coffre.

Ce Que Dit Vraiment Le Chiffre De 94 %

Le pourcentage frappe. Il peut aussi tromper s’il est lu trop vite. Il mesure le volume d’échanges impliquant le peso argentin, pas la composition de tous les patrimoines crypto du pays. Autrement dit, il décrit ce que les gens font quand ils convertissent des pesos, davantage que ce qu’ils gardent ensuite pendant des mois. La nuance n’est pas académique. Elle explique pourquoi Bitcoin peut peser lourd dans certains portefeuilles alors que le flux quotidien, lui, se dirige vers des dollars tokenisés.

Les données clients d’une grande application locale illustrent ce décalage. Dans un rapport 2024, Bitcoin dépassait 36 % des actifs détenus via la plateforme. Les stablecoins tournaient autour de 27 %. Les pesos représentaient environ 18 %. On achète donc souvent un dollar numérique pour se mettre à l’abri. On peut, ensuite, accumuler d’autres actifs. Les deux photographies sont vraies en même temps. Elles ne parlent simplement pas de la même chose.

À retenir

94 % décrit le flux peso vers des jetons indexés sur le dollar. Ce n’est pas 94 % de tout ce que les Argentins détiennent en crypto. Volume et stock racontent deux histoires complémentaires.

Une habitude plus ancienne que la blockchain

L’Argentine n’a pas découvert le dollar avec Tether ou USDC. Des générations ont appris à épargner en billets verts après des cycles de dévaluation, de gel des dépôts, de contrôles de change et d’inflation chronique. La confiance dans le peso s’est érodée par couches. Chaque crise a laissé une leçon domestique : mieux vaut un actif qui ne fond pas trop vite, même s’il est imparfait, que de laisser toute sa trésorerie dans la monnaie du quotidien.

Les stablecoins n’ont pas inventé ce réflexe. Ils l’ont rendu liquide, portable et disponible 24 heures sur 24. Plus besoin d’attendre l’ouverture d’un guichet, de négocier un billet physique ou de franchir les règles d’un marché officiel saturé. Un téléphone, une application, un pair-à-pair : le dollar numérique s’achète quand le salaire tombe, quand une rumeur de dévaluation circule, quand une facture internationale doit partir le soir même.

Cette continuité explique une partie de la persistance observée en 2025 et 2026. Quand un outil épouse une habitude déjà ancienne, il ne disparaît pas dès que le thermomètre de l’inflation baisse. Il devient une infrastructure privée, imparfaite, mais familière.

Les contrôles de 2019 et la fenêtre du dollar interdit

La demande s’est accélérée après le retour des contrôles de change en 2019. Les particuliers se sont retrouvés, à terme, limités à l’achat de 200 dollars par mois sur le marché officiel. Certaines règles d’éligibilité ont même empêché une partie des résidents d’accéder complètement à cette fenêtre. Le dollar n’était pas interdit dans l’absolu. Il était rationné, filtré, parfois inaccessible.

Pendant ce temps, les stablecoins restaient disponibles sur les plateformes et les marchés de gré à gré. On pouvait les acheter à toute heure, les envoyer à un proche, les utiliser pour payer un prestataire à l’étranger. Dans un pays où l’écart entre le taux officiel et le taux parallèle a dépassé 100 % à certains moments de 2023, le prix d’un dollar « libre » n’était pas un détail. C’était le vrai coût de la protection.

Les jetons indexés sur le dollar se sont souvent négociés plus près du change parallèle que du change officiel, précisément parce qu’ils offraient une porte de sortie à ceux que le circuit bancaire fermait. Ce n’était pas nécessairement de la spéculation. C’était, pour beaucoup, une stratégie de survie patrimoniale.

Acheter de la crypto avec des pesos, en Argentine, a longtemps signifié acheter des dollars. Les volumes le confirment mieux que les discours.

Qui utilise vraiment la crypto dans le pays

L’analyse estime qu’environ un Argentin sur cinq recourt à la cryptomonnaie, d’après des travaux d’adoption cités par a16z Crypto. Comme toute enquête, le chiffre dépend de la définition : possession ponctuelle, usage régulier, simple téléchargement d’application. Il reste néanmoins un ordre de grandeur utile. On n’est plus dans le club confidentiel des early adopters.

Autre signal, plus concret : les téléchargements des quinze principales applications crypto du pays auraient grimpé de 93 % en 2024 par rapport à l’année précédente. Un téléchargement n’est pas un compte financé. Ce n’est pas non plus une preuve d’usage durable. Mais une hausse de cette ampleur, à l’échelle nationale, dit au moins que la curiosité s’est massifiée au moment où l’inflation était encore brutale.

Lemon, souvent citée dans ces comparaisons, a vu ses téléchargements progresser chaque trimestre de la période étudiée, y compris lorsque l’inflation mensuelle reculait fortement. Si l’on s’attendait à un reflux immédiat dès que la fièvre des prix se calmait, les files d’attente numériques n’ont pas joué le scénario.

94%

du volume peso vers les stablecoins

1 / 5

des Argentins utiliseraient la crypto

+93%

de téléchargements d’apps en 2024

2,1%

d’inflation mensuelle en juillet 2026

L’inflation a chuté. L’habitude, non

Le choc des prix a été violent. L’inflation mensuelle a atteint 25,5 % en décembre 2023. L’inflation annuelle a ensuite grimpé jusqu’à 289 % en avril 2024, selon les chiffres repris dans l’analyse. Dans un tel climat, convertir des pesos n’est plus un choix de « crypto-enthousiaste ». C’est une décision de trésorerie.

Puis le thermomètre est redescendu. En juillet 2026, l’inflation mensuelle s’établissait à 2,1 %, après 1,9 % en juin. Sur un an, elle atteignait 33,8 % d’après la banque centrale. Le recul est spectaculaire comparé au pic. Il n’efface pas pour autant une décennie de mémoire collective, ni le confort d’un solde en dollars numériques déjà installé dans le téléphone.

C’est le point le plus intéressant du dossier. On aurait pu parier que l’usage des stablecoins s’essoufflerait à mesure que les pressions se relâchaient. Les données présentées ne montrent pas ce reflux franc. Elles suggèrent plutôt une installation : l’outil reste, même quand le motif d’urgence s’atténue.

Les prestataires payés en USDC, un thermomètre imparfait

Deel, société de paie pour contractuels et employeurs dans plus de 160 pays, fournit un autre angle. Pendant le choc inflationniste, l’usage d’USDC parmi les contractuels basés en Argentine a augmenté. Le graphique commenté par a16z n’indique toutefois pas le pourcentage brut de ces prestataires payés en USDC. Les courbes sont indexées sur leurs niveaux de janvier 2024. On voit des évolutions relatives, pas des parts de marché absolues.

En juillet 2026, la part indexée des contractuels payés en USDC et l’inflation annuelle étaient chacune retombées à environ un cinquième de leur pic. Le mouvement parallèle est suggestif. Il ne prouve pas que l’inflation seule a fait naître puis reculer le choix du stablecoin. D’autres facteurs existent : politique de l’employeur, frais, disponibilité bancaire, préférence du client étranger, fiscalité, habitudes de trésorerie.

La prudence méthodologique n’enlève rien à l’intérêt du signal. Elle rappelle seulement qu’un pays sous tension monétaire produit des corrélations spectaculaires, et que ces corrélations demandent à être relues avec calme.

Avril 2025 : la fin des plafonds individuels

Le 11 avril 2025, la banque centrale a levé les restrictions sur les achats individuels de devises. Les résidents ont pu acquérir des devises étrangères via les marchés officiel et de titres, sans plafond de montant ni restriction d’usage déclaré. La mesure s’inscrivait dans un glissement plus large vers un change flottant à l’intérieur de bandes mobiles.

Selon la BCRA, les particuliers ont acheté 2,25 milliards de dollars au titre de la formation d’actifs étrangers en avril 2025. Le chiffre donne une idée de la soif accumulée. Dès que la vanne officielle s’est rouverte, une partie de la demande s’est reportée vers le circuit réglementé.

Conséquence directe pour les stablecoins : l’écart de prix qui les rendait si utiles s’est resserré. a16z estimait qu’au 28 août 2026, un dollar numérique coûtait environ 4 % de plus qu’un dollar du marché officiel. Quatre pour cent, ce n’est plus l’abîme de 2023. C’est encore une prime. Mais elle ne justifie plus, à elle seule, de contourner tout le système bancaire.

Si l’usage continue malgré cette compression, il faut chercher ailleurs : commodité, virements internationaux, paie de freelance, horaires d’ouverture, habitude de l’application, volonté de garder des dollars hors d’un compte bancaire classique.

Ce que le dollar numérique fait mieux que le billet

Le billet physique reste un symbole puissant. Il a aussi des limites banales : il se cache mal, se transporte mal, se partage mal à distance. Un stablecoin, lui, se fractionne, se transfère, s’intègre à une facture. Pour un graphiste payé depuis l’Europe, pour une famille qui envoie de l’argent à un étudiant, pour un commerçant qui encaisse un client de l’étranger, la différence n’est pas théorique.

La disponibilité permanente compte. Les marchés officiels ont des horaires, des files, des justificatifs. Les applications, elles, restent ouvertes. Dans un pays où la mémoire des fermetures bancaires n’est pas une légende lointaine, pouvoir bouger de l’argent un dimanche soir n’est pas un gadget. C’est une forme d’assurance mentale.

Il faut aussi parler de granularité. On n’achète pas forcément mille dollars d’un coup. On convertit un salaire, une avance, une petite trésorerie. Le jeton dollar permet cette conversion au fil de l’eau, sans cérémonie. C’est peut-être là que l’usage s’ancre le plus durablement : dans la routine, pas dans le grand geste de crise.

Levier Ce que le stablecoin change
Accès Achat possible hors quotas historiques et hors horaires bancaires
Transfert Paiements transfrontaliers et paie de contractuels plus directs
Prix Historiquement plus proche du dollar parallèle que du dollar officiel
Risque Dépendance à l’émetteur, à la garde et à la chaîne, pas à un dépôt garanti

Les risques que le matelas n’avait pas

Le dollar papier a ses défauts. Le dollar tokenisé en a d’autres, parfois moins visibles. L’utilisateur dépend de l’émetteur, de la qualité des réserves, de la capacité à honorer les rachats. Il dépend aussi de la plateforme qui conserve les clés, des règles de conformité, de la chaîne utilisée, d’un éventuel gel d’adresse, d’une panne, d’une erreur de destinataire.

Lemon le dit clairement dans ses informations : ses « dollars numériques » sont des actifs virtuels de type stablecoin, pas de la monnaie légale, pas un dépôt bancaire. Ils ne bénéficient pas du filet de garantie des dépôts argentins. Cette phrase, un peu administrative, mérite d’être lue deux fois. Beaucoup d’utilisateurs traitent le solde affiché comme un compte courant en dollars. Juridiquement, ce n’est pas le cas.

Il existe aussi un risque de change résiduel : la prime de 4 % peut bouger. Un jeton peut se négocier avec une décote si la liquidité locale se tend. Et puis il y a le risque politique, toujours présent dans un pays qui a déjà multiplié les régimes de change. Une règle nouvelle sur les prestataires d’actifs virtuels, un durcissement des contrôles anti-blanchiment, une taxation plus agressive des plus-values : tout cela peut modifier le coût réel de l’habitude.

Plusieurs thermomètres, une même direction

Artemis mesure des volumes. Deel observe des flux de paie. Lemon décrit l’activité de ses clients et de ses applications. L’estimation « un sur cinq » vient de travaux d’adoption cités auprès de l’écosystème blockchain local. Ces sources ne se superposent pas. Les mélanger dans une seule phrase magique serait malhonnête.

Elles pointent pourtant dans le même sens large. L’Argentine a développé une demande substantielle d’actifs numériques liés au dollar. Cette demande n’a pas disparu après le recul de l’inflation ni après l’amélioration de l’accès officiel aux devises. Elle a peut-être changé de motif. Elle n’a pas changé de présence.

Les prochaines preuves utiles seront plus granulaires : nombre de transactions, portefeuilles actifs, encours de stablecoins, parts de paie réellement versées en USDC ou USDT, durée de détention, fréquence des conversions peso-dollar. Le volume brut est un projecteur puissant. Il n’éclaire pas toute la pièce.

Le cadre réglementaire, pièce manquante du récit

Les prestataires d’actifs virtuels doivent s’enregistrer auprès de la Commission nationale des valeurs. Les plateformes adaptent leurs dispositifs de garde, de déclaration et de lutte contre le blanchiment. Ce n’est pas un détail cosmétique. Plus l’usage s’installe dans le quotidien, plus l’État a des raisons de vouloir voir les flux, les identifier, les taxer, les encadrer.

Un régime plus clair peut rassurer une partie du public et des employeurs internationaux. Il peut aussi renchérir le service, allonger les délais de vérification d’identité, exclure des utilisateurs informels. L’histoire récente de l’Argentine montre que la formalisation d’un outil populaire n’est jamais neutre. Elle redistribue qui peut s’en servir facilement.

Des projets locaux de stablecoins liés au peso existent aussi, portés par des acteurs bancaires et industriels. S’ils se concrétisent, ils ajouteront une couche supplémentaire : non plus seulement le dollar tokenisé, mais une représentation numérique de la monnaie nationale, avec d’autres enjeux de confiance, de réserve et de supervision. Le dossier actuel, lui, reste dominé par le dollar.

Pourquoi le record d’Artemis n’est pas un hasard géographique

Parmi les grandes devises suivies, le peso affiche la plus forte part de stablecoins dans le volume. Ce classement n’est pas une bizarrerie statistique. Il condense une combinaison rare : inflation durablement élevée pendant des années, contrôles de change stricts, culture du dollar déjà ancrée, pénétration mobile forte, offre d’applications locales agressive.

D’autres pays d’Amérique latine connaissent des usages intenses de dollars numériques. L’Argentine se distingue par l’intensité du lien entre la monnaie quotidienne et la conversion quasi automatique vers un jeton stable. Le marché n’y traite pas d’abord la crypto comme un casino. Il la traite comme un sas de change.

Cette fonction de sas a des conséquences pour les émetteurs mondiaux. Un pays qui convertit massivement sa monnaie locale vers USDT ou USDC devient un débouché réel, pas seulement un récit marketing. Il devient aussi un laboratoire : que se passe-t-il quand l’urgence macroéconomique recule ? L’Argentine de 2026 commence à livrer une réponse provisoire. L’usage se transforme plus qu’il ne s’évapore.

Le quotidien derrière les pourcentages

Derrière le 94 %, il y a des gestes simples. Un salaire reçu le vendredi, converti avant le week-end. Une avance de client étranger qui arrive en USDC plutôt qu’en pesos. Un parent qui préfère afficher un solde en dollars sur l’écran plutôt que de regarder le peso fondre à vue d’œil. Rien de tout cela n’a besoin d’un discours sur la « révolution blockchain ».

Il y a aussi des frictions. Les frais de conversion. Les files de vérification d’identité. Les plafonds internes des applications. Les horaires de liquidité. Les moments où le prix du jeton s’écarte. Les arnaques qui prospèrent dès qu’un outil devient populaire. Un marché d’adoption massive n’est jamais uniquement un marché d’innovation. C’est aussi un marché d’apprentissage collectif, avec ses naïvetés et ses ruses.

Les familles qui ont longtemps thésaurisé des billets découvrent qu’un solde numérique se partage plus vite, se vole autrement, se récupère parfois mal. Les jeunes urbains, eux, n’ont souvent jamais connu d’autre dollar que celui de l’application. Deux générations, deux rapports au même besoin de protection.

Ce que le recul de la prime change vraiment

Tant que le dollar parallèle valait deux fois le dollar officiel, le calcul était brutal. Contourner le rationnement rapportait. Avec une prime d’environ 4 %, le calcul devient plus fin. On compare les frais de l’application, le spread, le temps, le risque de garde, la simplicité d’un virement, la possibilité de payer un prestataire sans passer par une banque correspondante.

Dans ce nouveau régime, les stablecoins cessent d’être surtout une soupape de contrôle des changes. Ils deviennent un rail de paiement et un coffre mobile. La distinction n’est pas sémantique. Une soupape se ferme quand la pression tombe. Un rail, lui, reste tant qu’il est plus pratique que l’alternative.

C’est pourquoi les téléchargements qui continuent de progresser après la désinflation sont plus parlants que le seul pic de 2024. Ils suggèrent que l’outil a quitté le statut d’expédient. Pas nécessairement pour toujours. Mais assez longtemps pour mériter d’être étudié comme un fait monétaire, pas seulement comme une mode crypto.

Ne pas confondre refuge et spéculation

Le débat public aime ranger toute cryptomonnaie dans la case « pari ». Les volumes argentins résistent à cette caricature. Un marché où 94 % des échanges en monnaie locale vont vers des jetons conçus pour ne pas bouger n’est pas d’abord un marché de chasseurs de x100. C’est un marché de gens qui veulent que quelque chose ne bouge pas.

Cela n’empêche pas Bitcoin d’occuper une place réelle dans les soldes. Au contraire : une fois le dollar numérique obtenu, une partie des utilisateurs diversifie. Le flux initial reste un flux de conversion. Le stock, lui, peut se complexifier. Les politiques publiques qui ignorent cette séquence risquent de réguler le mauvais geste : elles viseront le casino alors que le geste massif est celui du change.

Comprendre cette séquence aide aussi les observateurs étrangers. L’Argentine n’est pas « plus crypto » au sens culturel vague du terme. Elle est plus dollarisé numériquement, parce que sa monnaie a longtemps cessé d’être un bon instrument d’épargne.

Ce qu’il faudra surveiller maintenant

Plusieurs questions restent ouvertes. La prime de 4 % va-t-elle encore se comprimer ? Les encours de stablecoins vont-ils suivre les volumes, ou les volumes resteront-ils des allers-retours sans accumulation ? Les employeurs internationaux continueront-ils de proposer USDC quand le peso sera moins toxique ? Les règles d’enregistrement des prestataires vont-elles banaliser ou renchérir le service ?

Il faudra aussi regarder la substitution. Si le marché officiel des devises fonctionne mieux, une partie des ménages reviendra-t-elle aux comptes en dollars plus classiques, dès que ceux-ci redeviennent accessibles ? Ou le confort du portefeuille l’emportera-t-il sur le statut juridique plus protecteur du dépôt ?

Enfin, la trajectoire de l’inflation annuelle, encore à 33,8 % à l’été 2026, n’est pas celle d’une monnaie « normalisée ». Le rythme mensuel a chuté. La mémoire des 289 % n’est pas effacée. Dans cet entre-deux, les stablecoins occupent une place logique : plus nécessaires qu’en économie stable, moins urgents qu’au plus fort de la tempête.

Une leçon plus large que Buenos Aires

Le cas argentin intéresse au-delà de ses frontières parce qu’il montre ce que devient un actif crypto lorsque le besoin n’est pas le rendement, mais la préservation. Dans les récits industriels, on parle souvent d’innovation de paiement, de DeFi, de jetons de gouvernance. Sur le terrain, une grande partie de l’adoption réelle s’est faite par le plus prosaïque des gestes : échanger une monnaie faible contre une représentation numérique d’une monnaie forte.

D’autres économies à inflation élevée, à controls de change ou à systèmes bancaires fragmentés regardent la même séquence. Elles n’obtiendront pas forcément 94 %. Elles pourraient toutefois reproduire la logique : d’abord le dollar tokenisé comme abri, ensuite seulement le reste du menu crypto.

Pour les banques, le message est ambivalent. Une part de la demande de dollars leur échappe. En même temps, la banalisation des soldes numériques prépare le terrain à d’autres instruments : dépôts tokenisés, monnaies stables réglementées, rails de règlement plus rapides. Le public, lui, a déjà appris à traiter un écran comme un coffre.

Ce que l’on peut dire sans forcer le trait

On peut dire que le peso, lorsqu’il entre dans l’univers crypto, se convertit massivement en dollars numériques. On peut dire que cette conversion a survécu à une désinflation spectaculaire et à la réouverture relative du marché des changes. On peut dire que les jeux de données ne racontent pas tous la même chose, mais qu’ils cessent de se contredire dès que l’on sépare flux et stock.

On ne peut pas dire que l’usage restera figé si l’inflation, le change ou la régulation basculent à nouveau. On ne peut pas dire non plus que les stablecoins ont « remplacé » la banque. Ils ont occupé un vide, puis une habitude. Les vides se referment parfois. Les habitudes, plus rarement du jour au lendemain.

Le prochain chapitre se jouera dans la durée. Pas dans un tweet de 94 %. Dans les soldes encore là dans six mois, dans les salaires encore versés en USDC, dans les applications encore ouvertes après la vérification d’identité, dans la prime qui se maintiendra ou s’évaporera. L’Argentine a déjà montré qu’un peuple habitué à se protéger en dollars savait trouver une version numérique de ce geste. Reste à savoir si cette version deviendra un simple chapitre de crise, ou une couche permanente de son système monétaire quotidien.

En attendant, le plus honnête est de tenir ensemble les deux vérités du dossier. Oui, le pays a moins besoin d’un échappatoire qu’en 2023. Oui, il continue d’emprunter le chemin le plus court vers un dollar qu’on peut glisser dans une poche électronique. Entre ces deux phrases, il n’y a pas de paradoxe. Il y a seulement une société qui n’oublie pas vite ce que coûte une monnaie trop fragile, et qui a trouvé, pour s’en souvenir, un outil plus commode que le billet plié.

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