Un chiffre a traversé les rédactions helvétiques ce 8 octobre : sur 7 956 personnes condamnées pour vol en 2025, plus de 80 % étaient de nationalité étrangère. Environ 1 500 condamnés étaient suisses. Le reste, soit une large majorité, ne l’était pas. Le constat n’est pas une rumeur de comptoir. Il sort des statistiques fédérales, relues et commentées dans la journée. Il pose une question simple, et pourtant glissante : que mesure-t-on vraiment quand on compte des condamnations, et non des faits signalés, des soupçons ou des ressentis ?
La Suisse n’est pas un pays qui ignore ses chiffres. Elle les publie, les découpe par canton, par infraction, par nationalité, parfois par statut de séjour. Cette transparence est une force. Elle est aussi une source de malentendus, parce qu’un pourcentage brut ne dit rien, à lui seul, du lieu du vol, du mode opératoire, du domicile du condamné ni de la peine finalement prononcée. Avant d’en tirer une leçon politique, il faut donc ouvrir le tiroir.
Ce que disent vraiment les 7 956 condamnations
Le vol, au sens du droit pénal suisse, n’est pas un bloc unique. Il recouvre le larcin d’un téléphone dans un train, le cambriolage d’une villa, le vol à l’étalage répété, le vol avec effraction dans un commerce, parfois le vol d’un véhicule. Une condamnation signifie qu’une autorité de jugement a retenu la culpabilité. Elle ne dit pas que toutes les affaires signalées aboutissent, ni que toutes les personnes interpellées sont jugées la même année que les faits.
Sur ce total de 7 956 personnes, la part suisse tourne autour de 1 500. Le calcul est presque mécanique : un peu moins d’un condamné sur cinq est de nationalité suisse, un peu plus de quatre sur cinq ne le sont pas. Le seuil des 80 % n’est donc pas une approximation généreuse. Il est le reflet direct de la répartition publiée. Parmi les nationalités les plus représentées figurent les ressortissants algériens et roumains. Cette mention ne désigne pas l’ensemble des communautés concernées. Elle désigne les groupes qui pèsent le plus dans ce fichier précis de condamnations pour vol.
Un second découpage change la lecture. Environ deux tiers des condamnés ne font pas partie de la population résidante permanente. Autrement dit, une majorité nette n’est ni suisse, ni titulaire d’un permis de séjour stable au sens statistique habituel. Ce détail écarte l’idée, trop souvent répétée, que le phénomène se résumerait aux étrangers installés depuis longtemps. Une part importante des personnes jugées n’appartient pas au stock résident. Elle appartient à un flux.
Repère chiffré 2025
7 956 condamnés pour vol · environ 1 500 Suisses · plus de 80 % de nationalité étrangère · près de deux tiers hors population résidante permanente.
Condamnation n’est pas signalement
Il faut garder en tête l’entonnoir judiciaire. Un vol signalé n’aboutit pas toujours à un auteur identifié. Un auteur identifié n’est pas toujours poursuivi. Une poursuite n’aboutit pas toujours à une condamnation dans l’année civile. Les statistiques de condamnations photographient donc la partie visible, jugée, et non l’ensemble des atteintes au patrimoine. Elles sous-estiment le volume réel des faits. Elles sur-représentent, en revanche, les profils que la police parvient à interpeller et que la justice parvient à juger.
Cette nuance n’efface pas le pourcentage. Elle le situe. Si plus de huit condamnés sur dix sont étrangers, cela ne prouve pas que plus de huit vols sur dix sont commis par des étrangers. Cela prouve que, parmi les affaires menées jusqu’au jugement, cette répartition s’observe. L’écart peut venir du mode opératoire, de la mobilité, de la récidive, de la facilité d’identification, ou d’une combinaison de ces facteurs. Le chiffre appelle une enquête, pas un slogan.
Pourquoi la nationalité apparaît dans le fichier
La statistique criminelle suisse distingue depuis longtemps la nationalité et, dans une certaine mesure, le statut de séjour. Ce choix n’est pas anodin. Il répond à une demande de clarté des cantons, des polices et du débat public. Il expose aussi le pays à une lecture ethnique paresseuse, alors que la variable utile est souvent ailleurs : domicile, itinérance, réseau, antécédents, type de butin. Nationalité et comportement ne se confondent pas. Une nationalité sur-représentée dans un fichier de vols peut renvoyer à un petit nombre de personnes très actives, pas à une population entière.
C’est précisément le point sur lequel les autorités migratoires insistent. Une petite minorité des demandeurs d’asile commet des infractions. La formule est importante. Elle refuse le amalgame. Elle ne nie pas, pour autant, l’existence d’un noyau de récidivistes dont le coût policier et judiciaire est disproportionné. Les deux phrases peuvent être vraies en même temps. Le débat suisse bute souvent parce qu’il exige de choisir l’une contre l’autre.
Deux groupes que le criminologue sépare
Dirk Baier, criminologue à la Haute école spécialisée de Zurich, propose une distinction utile. D’un côté, des demandeurs d’asile. De l’autre, des personnes venues de l’étranger pour commettre des délits, souvent désignées sous l’expression de touristes criminels. Les deux groupes n’ont ni le même trajet, ni le même ancrage, ni la même réponse administrative. Les mêler dans un seul pourcentage de « étrangers » produit un chiffre spectaculaire et une politique floue.
Séparer les demandeurs d’asile des personnes venues spécialement pour dérober change la nature de la réponse : l’une relève du séjour et de la procédure, l’autre du contrôle aux frontières et de la coopération policière.
Le premier groupe est déjà sur le territoire, enregistré, parfois hébergé, parfois débouté mais encore présent. Le second traverse, frappe, repart. L’un laisse une trace administrative. L’autre laisse surtout une trace pénale, parfois tardive. Les deux peuvent se recouper, quand une personne entrée par la voie de l’asile multiplie les vols. Ils ne se confondent pas pour autant.
Algériens et Roumains : ce que la mention signifie
Citer l’Algérie et la Roumanie parmi les nationalités les plus représentées n’est pas un classement moral. C’est un classement statistique, limité au vol jugé en 2025. La Roumanie appartient à l’Union européenne. La liberté de circulation y facilite les allers-retours courts, y compris pour des équipes spécialisées dans les cambriolages ou les vols de métaux. L’Algérie n’appartient pas à cet espace. Les parcours sont autres : visas, demandes d’asile, séjours irréguliers, renvois difficiles lorsque l’identification ou la coopération consulaire patine.
Dans les deux cas, le piège est le même. Une sur-représentation dans les condamnations pour vol ne décrit pas la majorité des ressortissants de ces pays présents en Suisse ou de passage. Elle décrit un segment pénal. Les commerçants, étudiants, travailleurs et familles de ces nationalités ne sont pas le fichier. Le fichier est le fichier. Le confondre avec une communauté est une erreur d’échelle, et une erreur politique.
Le poids de ceux qui ne résident pas
Le fait que près de deux tiers des condamnés soient hors population résidante permanente oriente le regard vers la mobilité. La Suisse est un carrefour. Genève, Bâle, le Tessin, Zurich et Lausanne concentrent des flux quotidiens que peu de villes européennes égalent à l’échelle de leur population. Un délit commis par une personne qui dort de l’autre côté de la frontière, ou qui n’y dort pas du tout, entre dans la statistique suisse dès lors que le jugement est suisse. Il n’entre pas dans la population résidante.
Cette géographie explique une partie de l’écart avec la part des étrangers dans la population. Les résidents étrangers permanents représentent une fraction importante du pays, nettement inférieure à 80 %. Le pourcentage de condamnations pour vol ne peut donc pas être lu comme un simple reflet de la composition démographique. Il est tiré vers le haut par des personnes de passage, par des équipes mobiles et par des profils déjà connus des services.
| Lecture | Ce qu’elle éclaire | Ce qu’elle ne prouve pas |
|---|---|---|
| Plus de 80 % d’étrangers parmi les condamnés | La composition du fichier judiciaire 2025 | La part exacte des vols non élucidés |
| Environ 1 500 Suisses | Le vol n’est pas un phénomène uniquement extérieur | Une « immunité » des résidents |
| Deux tiers hors résidence permanente | Le rôle du passage et de l’itinérance | L’absence de délits chez les résidents étrangers |
| Petite minorité des demandeurs d’asile | Le refus de l’amalgame | L’insignifiance du noyau récidiviste |
Le vol comme délit de circulation
Certains vols sont opportunistes. D’autres sont organisés. Les services européens parlent depuis des années de mobile organized crime, cette criminalité patrimoniale qui se déplace en petites équipes, change de ville en quelques jours et cible des biens faciles à revendre. La Suisse, riche, dense, bien desservie par le rail et l’autoroute, figure régulièrement sur ces itinéraires. Les condamnations de 2025 s’inscrivent dans cette géographie, sans qu’il soit besoin d’inventer un complot unique.
Le butin type varie. Téléphones, ordinateurs, outils de chantier, catalyseurs, métaux, liquides de valeur, parfois simples vêtements de marque. Plus le bien est anonyme et liquide, plus l’équipe peut frapper loin de son point de chute. Cette liquidité explique pourquoi l’interpellation est difficile et pourquoi, lorsqu’elle a lieu, elle révèle souvent plusieurs faits. Une seule condamnation peut masquer une série.
Ce que coûte un vol au-delà de l’objet
Le prix d’un téléphone volé ne résume pas le préjudice. Il y a le temps perdu, l’assurance qui augmente, la serrure changée, la sensation qu’un domicile n’est plus un abri. Pour un commerce, il y a la fermeture anticipée, la caméra supplémentaire, parfois le départ d’un salarié qui ne veut plus fermer seul. Ces coûts n’apparaissent pas dans le fichier des 7 956. Ils expliquent pourtant pourquoi le pourcentage suscite une réaction aussi vive dans les villes frontalières et les centres commerciaux.
La confiance est un bien public. Quand elle s’érode, les habitants modifient leurs trajets, leurs horaires, leurs achats. Une statistique de condamnations devient alors un sujet de société, pas seulement un sujet de police. C’est à ce moment que le risque de simplification est le plus grand, et le besoin de précision le plus utile.
La cellule consacrée aux récidivistes
La Confédération et les cantons ont mis en place une cellule consacrée aux récidivistes. L’existence même de cette structure dit quelque chose. Le problème identifié n’est pas une masse indistincte. C’est un noyau qui revient, qui connaît les failles, qui use les procédures. Une cellule de ce type sert à croiser les informations, à éviter qu’un canton lâche une affaire qu’un autre canton aurait pu relier, à prioriser les profils dont le volume de faits est hors norme.
Ce choix est plus sobre qu’un discours général sur « l’étranger ». Il est aussi plus opérationnel. Un récidiviste identifié, qu’il soit demandeur d’asile, séjour irrégulier ou ressortissant européen de passage, mobilise des heures de police, de parquet et parfois de détention provisoire. Traiter ce noyau réduit le chiffre mieux qu’un débat abstrait sur la nationalité moyenne.
Les durcissements envisagés sur l’asile
De nouvelles mesures de durcissement de la procédure d’asile sont envisagées. Le lien avec le vol n’est pas automatique, et il ne doit pas le devenir. L’asile répond à une crainte de persécution. Le vol répond à une appropriation. Confondre les deux régimes abîme le premier et n’améliore pas forcément le second. En même temps, ignorer qu’une minorité utilise la procédure comme point de chute, le temps de commettre des délits, abîme la crédibilité du dispositif aux yeux du public.
Le Secrétariat d’État aux migrations rappelle donc la petite minorité, tout en actant le travail sur les récidivistes. C’est une position d’équilibre. Elle sera jugée à ses résultats : délais de procédure, exécution des renvois lorsque le droit le permet, et baisse visible des séries pénales attribuées à des personnes déjà connues. Sans ces résultats, le rappel statistique ne suffira pas à apaiser le débat.
Cantons frontaliers, cantons intérieurs
La Suisse pénale est cantonale dans son exécution, fédérale dans une partie de ses statistiques. Genève, Bâle-Ville, le Tessin et Vaud ne vivent pas le vol comme Uri ou Appenzell. La densité, la gare, l’aéroport, la frontière ouverte et le tissu commercial changent l’exposition. Un pourcentage national lisse ces différences. Il reste utile comme signal. Il devient trompeur s’il est lu comme une moyenne vécue de la même façon à Zurich et à Stans.
Les polices cantonales le savent. Elles échangent déjà sur les séries, les véhicules, les modes d’effraction. La cellule récidivistes prend sens dans cet espace fragmenté. Un auteur qui frappe à Bâle le lundi et à Lausanne le jeudi n’appartient à aucun canton. Il appartient au réseau ferroviaire. La réponse doit donc être au moins aussi mobile que le délit.
- Les condamnations mesurent le jugé, pas l’ensemble des vols commis.
- La part suisse, autour de 1 500 personnes, rappelle que le délit existe aussi sans mobilité transfrontalière.
- Les deux tiers hors résidence permanente déplacent le problème vers le passage et l’itinérance.
- Algériens et Roumains pèsent dans le fichier, sans représenter leurs communautés.
- La cellule récidivistes cible un noyau, pas une nationalité.
Comment lire un pourcentage sans se tromper d’échelle
Un bon réflexe consiste à demander trois questions avant de commenter. Qui est compté : des faits, des personnes, des condamnations ? Sur quelle population de référence : résidents, présents, entrants ? Quelle infraction exactement : vol simple, vol par effraction, vol en bande ? Sans ces trois réponses, le « plus de 80 % » devient un projectile. Avec elles, il devient un indicateur.
Ici, les réponses sont relativement claires. On compte des personnes condamnées pour vol. La référence n’est pas la population résidante, puisque deux tiers des condamnés en sont exclus. L’infraction est le vol, au sens large retenu par la statistique fédérale présentée ce jour. Le chiffre est donc solide dans son périmètre, fragile dès qu’on l’exporte vers un autre périmètre.
Le résident étranger n’est pas le touriste du délit
La Suisse compte une forte proportion de résidents étrangers, intégrés au marché du travail, à l’école, à l’impôt. Les amalgamer aux personnes condamnées hors résidence permanente est une faute de lecture. Le fichier 2025 dit plutôt l’inverse : la majorité des condamnés pour vol n’appartient pas à ce stock stable. Protéger cette distinction, c’est protéger à la fois la justesse du débat et les personnes qui n’ont rien à voir avec les 7 956.
Il reste une zone grise. Certains résidents commettent des vols. Certains demandeurs d’asile aussi. Certains Suisses aussi. La politique utile ne nie aucune de ces cases. Elle les hiérarchise selon le volume, la récidive et la capacité réelle d’agir. Sur le vol mobile, la capacité d’agir passe par la police, la coopération et l’exécution des peines. Sur le noyau dans l’asile, elle passe par la procédure et le retour lorsque le droit l’autorise.
Coopération policière et limites concrètes
Un touriste criminel arrêté à Genève peut avoir des faits à Lyon, à Milan ou à Stuttgart. Sans échange rapide d’empreintes, de photos et de modes opératoires, chaque ville recommence l’enquête à zéro. Les outils européens existent. Leur usage dépend des effectifs, des délais et de la qualité du signalement initial. Une condamnation suisse de 2025 peut ainsi être la première trace visible d’une série plus longue, ou la dernière d’une série déjà connue ailleurs.
Les limites sont connues. Identification incertaine, alias, documents multiples, peines courtes qui laissent repartir avant que les faits connexes soient joints. Le durcissement utile n’est pas toujours une peine plus lourde sur le papier. C’est parfois une meilleure jonction des procédures, pour que dix vols ne produisent pas dix petites peines sans effet.
Peines, sursis et sentiment d’impunité
Le public retient souvent la condamnation et oublie la peine. Un vol peut aboutir à une amende, à un sursis, à une courte privation de liberté, plus rarement à une peine ferme longue. Lorsque l’auteur n’a pas d’attache et repart, le sursis se transforme en absence. Le sentiment d’impunité naît moins du jugement que de son inexécution. C’est un sujet distinct du pourcentage de nationalités, et tout aussi central.
Les cantons ne disposent pas des mêmes capacités de détention. Une politique pénale qui prononce sans pouvoir exécuter fabrique de la défiance. À l’inverse, une politique qui exécute les peines des récidivistes identifiés, même modestes, modifie le calcul de ceux qui viennent spécialement pour dérober. Le débat sur les 80 % gagnerait à se déplacer vers ce maillon : que devient la condamnation une fois prononcée ?
Commerces, gares, chantiers : trois scènes
Les gares concentrent le vol à la tirée, le vol de bagage, le téléphone posé une seconde. Les commerces concentrent l’étalage et les raids de groupe. Les chantiers et les zones d’activité concentrent l’outillage et les métaux, souvent de nuit. Ces trois scènes ne produisent pas les mêmes auteurs ni les mêmes victimes. Les additionner dans un seul total de 7 956 est statistique. Les séparer est opérationnel.
Une ville peut faire baisser le vol en gare par la présence et la vidéoprotection, sans toucher au cambriolage de villa. Une autre peut cibler les équipes mobiles sans rien changer à l’étalage des mineurs. Le chiffre national ne dit pas quelle scène domine en 2025. Il dit que, toutes scènes confondues, la composition des condamnés est massivement étrangère et majoritairement non résidante.
Mineurs, majeurs, et le trou des données publiques
Les statistiques grand public ne détaillent pas toujours l’âge dans le même mouvement que la nationalité. Or le vol des mineurs et le vol des majeurs n’appellent pas la même réponse. Le premier relève aussi de la protection, de l’école, parfois de réseaux d’exploitation. Le second relève plus clairement de la peine et du retour. Tant que cette coupe n’est pas mise sur la table avec la même clarté que les 80 %, une partie du débat reste aveugle.
Il ne s’agit pas de demander l’impossible. Il s’agit de demander la suite logique du chiffre déjà publié : âge, type de vol, statut de séjour, canton de jugement, peine prononcée. Plus le tableau est complet, moins il se prête aux raccourcis. La transparence partielle nourrit la suspicion. La transparence complète la désarme.
Ce que la petite minorité change au récit
Répéter qu’une petite minorité des demandeurs d’asile délinque n’est pas une formule de communication. C’est une proportion. Si le dénominateur est large et le numérateur faible, la plupart des personnes dans la procédure n’ont pas affaire à la justice pénale. Le problème public naît quand ce numérateur faible produit un volume de faits élevé, parce que les mêmes personnes reviennent. La minorité et la nuisance ne s’excluent pas. Une minorité très active peut peser plus qu’une majorité inactive.
C’est tout l’intérêt de la cellule récidivistes. Elle accepte la minorité. Elle refuse de la laisser organiser le désordre. Cette approche est plus défendable, y compris juridiquement, qu’une suspicion généralisée. Elle exige en retour des critères clairs : nombre de faits, nature des vols, identité établie, possibilité réelle de mesure.
Comparaison européenne, sans miroir déformant
D’autres pays riches et ouverts publient des écarts semblables sur certains délits patrimoniaux, surtout lorsque la statistique isole les non-résidents. La Suisse n’est pas une exception mystérieuse. Elle est un pays prospère, petit, bien compté, donc plus lisible. Sa particularité tient à la qualité du décompte plus qu’à l’invention d’un phénomène. Le crime tourism est documenté dans plusieurs espaces frontaliers d’Europe de l’Ouest.
La comparaison devient fausse si l’on oublie les définitions. Tel pays compte les suspects, tel autre les condamnations, tel autre les mis en cause. Le 80 % suisse ne se transporte pas tel quel à Paris ou à Berlin. Il se transporte comme une alerte de méthode : dès que l’on isole le vol jugé et le non-résident, la part étrangère monte. Ce n’est pas un hasard helvétique. C’est un effet de périmètre.
Victimes : le angle que le pourcentage oublie
Les 7 956 condamnés ont en face d’eux des victimes qui ne sont pas un pourcentage. Un retraité dont le sac disparaît sur le quai. Une famille dont la voiture est visitée sur une aire. Un artisan dont l’outillage de la semaine s’évapore. Ces scènes n’ont pas besoin d’être dramatisé pour compter. Elles expliquent pourquoi le sujet sort du cercle des spécialistes dès qu’un média le met en une.
Parler des auteurs sans parler des victimes produit un débat abstrait. Parler des victimes sans décrire les auteurs produit un débat anxieux. L’équilibre tient dans la double phrase déjà disponible : le vol jugé est très majoritairement le fait de personnes de nationalité étrangère, et une large part de ces personnes ne réside pas de façon permanente. Le reste est affaire de mesures, pas de formules.
Discours politiques et tentations symétriques
Une tentation consiste à faire des 80 % la preuve d’un échec global de l’accueil. L’autre consiste à traiter le chiffre comme un artefact sans conséquence. Les deux rataient la cible. L’accueil n’est pas le seul canal, puisque les équipes mobiles européennes n’entrent pas par l’asile. L’artefact n’est pas crédible, puisque le décompte est fédéral et le commentaire criminologique va dans le même sens.
Une lecture adulte tient en trois volets. D’abord, le vol résident, suisse ou étranger, se traite par la prévention et la peine ordinaire. Ensuite, le vol des personnes de passage se traite par la police mobile et la coopération. Enfin, le vol d’une minorité dans la procédure d’asile se traite par l’identification rapide et l’exécution du droit des étrangers. Mélanger les trois volets dans un seul slogan fait perdre les trois.
Prévention : ce qui ne dépend pas du pourcentage
Aucune statistique ne remplace une porte fermée, un outil marqué, un téléphone non posé sur le bord du quai. La prévention situationnelle reste le levier le plus immédiat pour les victimes potentielles. Elle ne résout pas la série organisée. Elle en réduit le rendement. Les assureurs, les régies et les communes le savent. Ils investissent déjà dans l’éclairage, les sas, les casiers de chantier. Ces gestes n’annulent pas le débat sur les auteurs. Ils en limitent la facture.
Il y a aussi une prévention en amont, moins visible : la revente. Un vol sans débouché perd de son intérêt. Surveiller les filières de rachat de métaux, de téléphones et d’outillage pèse parfois plus qu’une ronde supplémentaire. Là encore, le pourcentage de nationalités n’est pas l’outil. L’outil est la traçabilité du butin.
- Distinguer résidence permanente, passage et procédure d’asile.
- Cibler les récidivistes déjà repérés plutôt qu’une nationalité entière.
- Joindre les procédures pour éviter la peine fragmentée.
- Publier l’âge, le type de vol et la peine à côté de la nationalité.
- Réduire le rendement du butin par la traçabilité.
Pourquoi le 8 octobre compte
La date n’est pas anodine. Une statistique commentée en cours d’année, ou au seuil de l’automne, entre dans le cycle politique avant même le bilan annuel complet. Elle fixe un cadre. Les mois suivants serviront soit à la nuancer, soit à la confirmer. Pour le lecteur, l’essentiel est déjà là : l’ordre de grandeur ne bougera pas du simple fait d’un arrondi. Plus de huit condamnés sur dix pour vol, en 2025, ne sont pas suisses. Environ 1 500 le sont.
Ce cadre oblige les responsables. Il oblige aussi les commentateurs. Reprendre le chiffre sans le périmètre, c’est le déformer. Le taire parce qu’il gêne, c’est le laisser à ceux qui le déformeront. La voie étroite consiste à le dire entier : 7 956 personnes, plus de 80 % de nationalité étrangère, deux tiers hors résidence permanente, Algériens et Roumains parmi les plus représentés, petite minorité côté asile, cellule récidivistes déjà en place, durcissements de procédure envisagés.
Ce que l’on peut conclure sans forcer le trait
Le vol jugé en Suisse en 2025 est un délit dont les condamnés sont très majoritairement étrangers, et majoritairement non résidents permanents. Cette phrase suffit à écarter deux erreurs. Elle écarte l’idée que le phénomène serait un simple miroir de la population installée. Elle écarte l’idée que les Suisses seraient absents du fichier. Elle ouvre, en revanche, un chantier précis : mobilité, récidive, exécution des peines, coopération, et traitement du petit nombre qui concentre les faits dans la procédure d’asile.
Le reste relève du suivi. Si la cellule récidivistes réduit les séries, le pourcentage peut baisser sans qu’aucun discours n’ait changé. S’il ne baisse pas, le discours ne suffira pas non plus. Les 7 956 ne sont pas une fin. Ils sont une mesure. La prochaine mesure dira si le pays a traité un noyau, ou seulement commenté un taux.
En attendant, la lecture la plus honnête reste la plus sobre. Le chiffre est élevé, documenté, concentré hors de la résidence permanente, et déjà traduit en outils ciblés plutôt qu’en formule générale. C’est là, et pas dans l’indignation interchangeable, que se joue la crédibilité de la réponse suisse.









