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Roqya Clandestine À La Courneuve : Père Jugé Après Cris

Les hurlements ont alerté une voisine. Derrière la porte, deux adolescentes, de l’eau jetée au visage et un père qui récitait. Ce que la police a trouvé à La Courneuve interroge encore.

Une voisine n’a pas supporté les hurlements. Dans un appartement de La Courneuve, en Seine-Saint-Denis, deux adolescentes se trouvaient face à leur père. L’une paraissait presque amorphe. L’autre criait, riait de façon nerveuse et parlait d’elle-même à la troisième personne. Pendant ce temps, l’homme récitait des sourates et leur jetait de l’eau au visage. Derrière ce tableau, une pratique présentée comme un rite de guérison, la roqya, s’est déployée dans une salle clandestine. L’affaire, jugée cet été, relance une question simple et lourde : où s’arrête la conviction religieuse, et où commence l’emprise sur des mineures déjà sous contrôle familial ?

Ce Que Les Agents Ont Trouvé Derrière La Porte

Le signalement n’est pas venu d’un service social. Il est venu du bruit. Les cris étaient assez forts pour qu’une voisine compose le numéro des forces de l’ordre. En pénétrant dans le logement, les fonctionnaires n’ont pas découvert une scène de fête ni une simple dispute. Ils ont vu deux jeunes filles, un père en train de réciter, et un dispositif qui, selon les récits recueillis ensuite, se répétait depuis un moment dans un lieu discret du même département.

La scène a une densité particulière parce qu’elle mêle le quotidien et le spectaculaire. Un chauffeur de VTC. Des adolescentes. De l’eau. Des versets. Des réactions physiques violentes. Chaque élément, pris isolément, peut sembler anodin ou familier dans certains milieux. Réunis, ils dessinent un protocole. Pendant des heures, un imam récitait le Coran. Les jeunes filles étaient aspergées d’eau dite « coranisée ». Lorsqu’elles s’assoupissaient, on les réveillait à coups de spray. Cris, vomissements, pertes de connaissance : chaque réaction était présentée comme la manifestation d’un djinn, ce génie malin que certaines lectures religieuses associent à la possession.

Repère de lecture. Dans le dossier, la roqya n’apparaît pas comme une prière privée et calme. Elle apparaît comme une séance longue, physique, bruyante, conduite hors de tout cadre médical, sur des mineures déjà décrites comme étroitement surveillées.

Deux Adolescentes, Deux États, Un Même Protocole

Le contraste entre les deux sœurs frappe d’abord. L’une est presque amorphe. L’autre bascule dans une agitation que les témoins qualifient de nerveuse : rires, cris, discours à la troisième personne. Ce décalage n’est pas un détail de chronique. Il dit quelque chose de la manière dont un corps réagit à l’épuisement, à la peur, à la suggestion, ou à une combinaison des trois. On peut discuter sans fin de l’interprétation spirituelle. On ne peut pas ignorer l’état observé.

Parler de soi à la troisième personne, dans un tel contexte, n’est pas une figure de style. C’est un signe que quelque chose se défait dans le rapport à soi. Les défenseurs de la pratique y voient parfois la « voix » d’une entité. Les soignants y voient plus souvent un état de dissociation, de panique ou d’épuisement. Les deux lectures ne se valent pas devant un juge lorsqu’il s’agit de mineures.

Le père n’était pas un figurant. Il récitait. Il aspergeait. Il maintenait le cadre. Ce n’est pas anodin : dans beaucoup de récits de roqya familiale, l’autorité paternelle et l’autorité rituelle se confondent. La fille n’a plus seulement un parent. Elle a un officiant. La nuance change tout, parce qu’elle rend plus difficile de dire non.

La Salle Clandestine Et Le Temps Qui S’Étire

Le mot « clandestin » n’est pas un ornement. Il désigne un lieu qui échappe aux regards ordinaires : pas de cabinet, pas d’hôpital, pas de local associatif déclaré, pas de protocole visible. Une salle, un appartement, un entre-soi. Plus la séance dure, plus la fatigue s’installe. Plus la fatigue s’installe, plus les réactions corporelles deviennent spectaculaires. Plus elles deviennent spectaculaires, plus elles « confirment » aux yeux des participants la présence d’un mal à chasser.

Ce cercle n’a rien de mystérieux. On le retrouve dans d’autres dispositifs de suggestion intense, religieux ou non. La durée fait partie de la méthode. Réveiller une adolescente qui s’assoupit n’est pas un geste de soin. C’est un geste de maintien dans l’état d’alerte. L’eau jetée au visage n’est pas une métaphore. C’est un stimulus. Le vomissement n’est pas une preuve surnaturelle. C’est une réaction possible à la peur, à la nausée, à l’hyperventilation, à l’épuisement.

Chaque réaction était présentée comme la manifestation du djinn. Le corps parlait. L’interprétation, elle, appartenait aux adultes présents.

La géographie compte aussi. La Courneuve, la Seine-Saint-Denis, un habitat dense, des voisinages proches, des immeubles où le bruit voyage. Le clandestin n’est jamais totalement invisible. Il laisse des traces sonores. C’est précisément ce qui a fait basculer l’affaire : pas une enquête préalable savante, mais un voisinage saturé de cris.

Ce Qu’Est La Roqya, Au-Delà Du Mot Qui Fait Peur

La roqya désigne, dans une tradition islamique ancienne, une pratique de récitation destinée à protéger ou à soigner. Des versets, des invocations, parfois de l’eau sur laquelle on a lu le texte sacré. Dans sa forme la plus sobre, elle ressemble à une prière. Dans sa forme la plus spectaculaire, elle ressemble à un exorcisme. Entre les deux, il existe un continuum. C’est précisément ce continuum qui pose problème lorsqu’on l’applique à des enfants et des adolescentes.

Dire « rite ancestral » n’exonère personne. Beaucoup de pratiques anciennes ont été encadrées, limitées, parfois abandonnées dès lors qu’elles entraient en collision avec le droit des personnes. Une tradition n’est pas un permis. Elle est un héritage. Un héritage se discute, surtout lorsqu’il s’exerce sur un corps mineur qui ne choisit ni le lieu, ni la durée, ni l’interprétation de ses propres symptômes.

Le djinn, dans certaines cosmologies, explique la maladie, le trouble du comportement, l’angoisse, parfois même la rébellion adolescente. Cette grille a un avantage immédiat pour un adulte en quête d’autorité : elle transforme un conflit éducatif en combat spirituel. La fille qui résiste n’est plus seulement une adolescente. Elle est habitée. Dès lors, la contrainte devient un devoir.

Lecture proposée Ce Qu’Elle Change Pour La Mineure
Lecture spirituelle Les symptômes « prouvent » une possession. La séance doit continuer.
Lecture clinique Cris, amorphie, vomissements appellent un soin, pas une prolongation.
Lecture judiciaire Contrôle, violence antérieure, contrainte physique : le cadre familial est examiné.

Un Père Déjà Signalé, Un Contrôle Qui Déborde Le Rite

Le dossier ne s’arrête pas à la séance. Le père avait déjà été signalé pour des violences. Il contrôlait les vêtements, les fréquentations et les déplacements. Cette phrase, à elle seule, déplace le centre de gravité. On n’est plus seulement dans un débat sur une pratique religieuse. On est dans un schéma d’emprise. Le rite devient alors un outil parmi d’autres, ou le point d’orgue d’une autorité déjà très large.

Contrôler les vêtements, ce n’est pas seulement imposer une tenue. C’est décider de la visibilité sociale d’une jeune fille. Contrôler les fréquentations, c’est filtrer les témoins possibles. Contrôler les déplacements, c’est réduire les portes de sortie. Dans ce triangle, une salle clandestine n’est plus un lieu de soin alternatif. C’est un espace supplémentaire où l’adolescente ne choisit rien.

Le métier de l’homme — chauffeur de VTC — n’explique évidemment pas le geste. Il rappelle seulement que l’affaire n’appartient pas à une figure hors-sol. Elle appartient au quotidien. Des tournées, des courses, un logement, des filles à la maison, une autorité qui s’étend de la porte d’entrée jusqu’au rituel.

La Peine Prononcée Cet Été Et Ce Qu’Elle Dit Du Droit

L’homme a été condamné cet été à trois mois de prison avec sursis, 300 euros d’amende et un stage de citoyenneté. La peine est réelle. Elle est aussi mesurée. Le sursis signifie qu’il n’est pas incarcéré pour ces faits au moment du prononcé, sous réserve de ne pas récidiver dans les conditions fixées. L’amende est modeste. Le stage de citoyenneté vise un rappel des règles communes.

On peut lire cette décision de deux façons. Première lecture : la justice a reconnu un trouble à l’ordre public et une atteinte, sans qualifier l’affaire comme le sommet de l’échelle pénale. Seconde lecture : le quantum paraît faible au regard de l’image laissée par les adolescentes, de la durée des séances et du contrôle préalable. Les deux lectures coexistent. C’est souvent le cas dès que le religieux, le familial et le pénal s’entremêlent.

Le droit français ne punit pas la prière. Il encadre les atteintes aux personnes, surtout mineures. La frontière se joue donc sur les faits matériels : contrainte, violence, mise en danger, soumission à un rite épuisant, antécédents. Le mot roqya n’est pas en lui-même un chef d’accusation. Le traitement infligé peut l’être.

Trois mois avec sursis, trois cents euros, un stage. La scène, elle, reste gravée autrement : une fille amorphe, une autre qui parle d’elle à la troisième personne.

Pourquoi Les Cris Alertent Toujours Avant Les Dossiers

Les services sociaux travaillent avec des signalements, des écrits, des délais. Le voisinage travaille avec le son. Dans les affaires d’emprise intrafamiliale, le premier filet n’est pas toujours institutionnel. C’est une oreille derrière une cloison. Cela devrait interroger les politiques publiques autant que les chroniques : comment se fait-il qu’une situation déjà signalée pour violences aboutisse encore à une séance de plusieurs heures avant qu’un appel au secours sonore ne déclenche l’intervention ?

La réponse n’est jamais unique. Charge des services. Difficulté à entrer dans le foyer. Ambiguïté culturelle. Peur de stigmatiser. Peur inverse de ne pas agir. Entre ces peurs, des adolescentes restent au milieu. Le clandestin prospère dans cet intervalle. Pas nécessairement par complot. Par défaut de prise.

Il faut aussi parler du silence des filles. Une mineure contrôlée dans ses tenues, ses amies et ses trajets n’a pas le même accès au 119, à l’infirmerie scolaire, à une copine, à un adulte ressource. L’isolement précède le rite. Le rite confirme l’isolement. C’est une mécanique, pas une fatalité.

Le Corps Adolescent N’Est Pas Un Terrain D’Expérimentation Spirituelle

L’adolescence produit déjà ses orages : angoisse, colère, repli, langage étrange, fatigue, crises. Plaquer sur ces orages une grille de possession a un coût. On cesse d’écouter la jeune fille. On écoute « ce qui parle à travers elle ». Or le droit, l’école, la médecine partent d’un principe inverse : la mineure est un sujet. Pas un réceptacle.

Asperger, réveiller de force, prolonger jusqu’au malaise, interpréter le vomissement comme une victoire sur l’entité : tout cela inverse la prudence élémentaire. Un adulte responsable s’arrête quand le corps lâche. Ici, le lâcher du corps devient un argument pour continuer. C’est le point où la pratique quitte le domaine de la consolation et entre dans celui de la mise en danger.

On objectera que des familles vivent ces séances comme un soin. L’intention déclarée ne suffit pas. L’histoire des violences éducatives est pleine de bonnes intentions. « C’est pour son bien » a justifié trop de coups, trop de confinements, trop de humiliations. Le critère n’est pas l’intention. C’est l’effet sur la personne protégée par la loi en raison de son âge.

Entre Conviction Et Emprise, Une Ligne Que L’État Doit Tracer

La République n’a pas à inventorier les cosmologies. Elle a à protéger les mineurs. Cette phrase paraît simple. Elle devient complexe dès que le mot « islamophobie » ou le mot « laxisme » s’invitent dans la conversation. L’un sert à disqualifier toute critique d’une pratique. L’autre sert à disqualifier toute prudence. Les adolescentes, pendant ce temps, n’ont besoin ni d’un camp ni d’un slogan. Elles ont besoin qu’un adulte s’arrête.

Tracer la ligne, concrètement, voudrait dire plusieurs choses. Recueillir la parole hors de la présence du parent officiant. Distinguer prière libre et contrainte physique. Former les intervenants à reconnaître un rite épuisant sans en faire une obsession identitaire. Suivre vraiment les signalements antérieurs de violence. Le dossier de La Courneuve montre qu’au moins un de ces maillons a cédé trop tard.

Il existe des familles musulmanes qui prient sans asperger, sans enfermer, sans interpréter chaque crise comme une possession. Les réduire toutes à cette affaire serait une faute. Inversement, diluer cette affaire dans un relativisme mou serait une autre faute. Le particulier ici est assez net : clandestinité, durée, stimuli physiques, antécédents de violence, contrôle social serré.

Ce Qu’Il Faut Retenir

Une voisine alerte. Deux mineures en état altéré. Un père déjà connu pour des violences. Un rite long, mouillé, bruyant. Une peine avec sursis. Le débat public peut s’égarer. Les faits, eux, tiennent dans cette séquence.

La Seine-Saint-Denis Comme Décor, Pas Comme Destin

Situer l’affaire à La Courneuve n’autorise aucun raccourci paresseux sur tout un département. La Seine-Saint-Denis est aussi le lieu d’enseignants, d’éducateurs, de soignants, de familles ordinaires. En faire une carte mentale de la dérive serait une paresse. En faire un angle mort serait une autre paresse. Les densités urbaines, les solidarités communautaires, la défiance envers l’institution et la saturation des services créent un terreau. Le terreau n’est pas le geste.

Le clandestin aime les zones où l’État paraît loin, même lorsqu’il est administrativement présent. Un appartement, un palier, une salle. Rien n’empêche qu’une pratique identique ait lieu ailleurs, dans un pavillon calme, derrière une haie. La banlieue rend le bruit plus vite public. C’est tout. Ce n’est déjà pas rien : sans le bruit, on ignore combien de temps encore la séance aurait duré.

Les politiques de la ville parlent souvent d’équipements, de sécurité, d’emploi. Elles parlent plus rarement de ce qui se joue dans la chambre des filles. Or c’est là que se décide une part de la liberté réelle. Un stage de citoyenneté après coup ne remplace pas un filet avant coup.

Ce Que Les Mots « Eau Coranisée » Et « Spray » Racontent

L’eau dite coranisée circule dans de nombreux récits de roqya. On lit le texte sur l’eau, puis on l’utilise. Pour les croyants, le support devient véhicule. Pour l’observateur extérieur, le geste reste une aspersion. Jetée au visage, elle n’a plus rien d’un ablution sereine. Elle devient une technique d’impact. Le spray utilisé pour réveiller ajoute une couche industrielle, presque banale, au décor rituel. Le sacré et le supermarché se côtoient.

Cette mixité matérielle compte. Elle montre que l’on n’a pas affaire à une cérémonie figée dans un siècle lointain. On a affaire à un bricolage contemporain : versets, bouteille, spray, appartement, téléphone du voisin. Le « rite ancestral » se actualise avec ce que l’on a sous la main. L’ancestral sert de légitimité. Le contemporain fournit les outils.

Quand une adolescente s’assoupit, le corps demande une pause. La réponse par spray dit le contraire : tu n’as pas le droit de sortir de la séance. Ce détail, plus encore que le vocabulaire du djinn, devrait retenir l’attention de quiconque s’intéresse à la protection de l’enfance.

Parole Des Filles, Parole Des Adultes, Parole Du Juge

On sait trop peu, dans le récit public, ce que les adolescentes ont dit ensuite, hors séance, hors regard paternel. C’est souvent le trou central de ce type d’affaires. Pendant le rite, l’une est amorphe, l’autre parle à la troisième personne. Après le rite, qui recueille une parole continue, à l’abri, avec le temps nécessaire ? Sans cette parole, le dossier se construit autour des adultes : le père, l’imam, la voisine, les policiers, le tribunal.

La protection de l’enfance n’est pas seulement une intervention. C’est une écoute qui dure plus longtemps que l’intervention. Un sursis et un stage ne disent pas si les filles ont un toit alternatif, un suivi psychologique, une possibilité de refuser la prochaine séance. Or c’est là que se joue la suite réelle, loin du titre d’actualité.

Les professionnels le savent : une mineure peut défendre le parent qui la contraint. Ce n’est pas une contradiction. C’est une stratégie de survie. D’où l’importance de ne pas tout faire reposer sur une déclaration unique, extraite à chaud, dans le salon encore mouillé.

Faut-Il Interdire Une Pratique Ou Encadrer Des Gestes ?

La tentation politique est toujours binaire : tout interdire ou tout relativiser. Une voie plus exigeante consiste à nommer des gestes incompatibles avec l’âge. Contrainte physique prolongée. Privation de sommeil. Aspersions forcées. Isolement. Interprétation d’un malaise comme preuve qu’il faut continuer. Ces gestes-là peuvent être saisis par le droit sans écrire une loi sur chaque mot arabe ou chaque tradition.

Encadrer, ce n’est pas « police des âmes ». C’est police des corps lorsqu’ils sont mineurs et contraints. Les adultes restent libres de prier. Ils ne restent pas libres de transformer une fille de quinze ans en terrain de démonstration. La nuance est lisible. Encore faut-il oser l’écrire sans trembler devant le soupçon de stigmatisation, et sans en faire un fonds de commerce identitaire.

Les associations de protection de l’enfance le répètent depuis des années : le religieux n’est pas une zone blanche. Le familial non plus. Le cumul des deux demande plus de rigueur, pas moins. L’affaire de La Courneuve offre un cas d’école précisément parce qu’elle tient les deux bouts.

Ce Que Cette Histoire Laisse Ouvert

On ne saura pas, à partir des seuls éléments publics, si d’autres séances ont eu lieu, combien de temps cela durait, quel rôle exact tenait l’imam, comment les filles vont demain. L’actualité referme trop vite. Le sursis a été prononcé. La chronique passe. Le contrôle vestimentaire, lui, peut continuer à bas bruit. C’est la limite de l’attention médiatique : elle s’accroche au cri, pas au silence qui suit.

Pourtant le silence qui suit est le vrai sujet. Une adolescente qui a parlé d’elle à la troisième personne a besoin d’un chemin pour revenir à la première. Une adolescente amorphe a besoin qu’on ne traduise plus sa sidération en preuve surnaturelle. Un père déjà signalé a besoin d’un cadre qui ne se résume pas à trois cents euros. Un quartier a besoin de savoir qu’appeler n’est pas trahir, et que l’État qui arrive derrière la porte sait faire la différence entre une prière et une emprise.

La roqya restera, pour certains, une consolation. Elle restera, pour d’autres, un mot d’alerte. Le droit, lui, devrait rester accroché à des faits vérifiables : l’eau au visage, le spray, les heures, les cris, les antécédents, le contrôle des sorties. Tout le reste est commentaire. Le commentaire peut être utile. Il ne doit pas recouvrir les filles.

Au fond, cette affaire n’invente rien. Elle rappelle une règle ancienne, plus ancienne même que le rite invoqué : un enfant n’appartient pas à la peur des adultes. Pas à leur cosmologie. Pas à leur besoin d’avoir raison. Une voisine a entendu des hurlements. C’était déjà trop tard pour la douceur de la soirée. Ce n’était peut-être pas trop tard pour interrompre la séance. Reste à savoir si, la prochaine fois, on attendra encore que le palier entier entende avant d’agir.

Les dossiers de cette nature demandent une écriture prudente et une vigilance concrète. Prudente, parce que l’on ne juge pas une confession entière à partir d’un appartement. Concrète, parce que deux adolescentes ont bel et bien été placées dans un dispositif épuisant, justifié par un récit de possession. Entre ces deux exigences, le sensationnalisme est un piège. L’indifférence en est un autre. La seule position tenable consiste à regarder la scène telle qu’elle a été décrite, sans l’enfler, sans l’adoucir, et à demander ce qui a été mis en place ensuite pour que le contrôle des vêtements, des amies et des trajets ne reprenne pas dès le lendemain du jugement.

Si l’on devait extraire une leçon opératoire, elle tiendrait en quelques verbes. Signaler tôt. Séparer la parole de la mineure de celle du parent officiant. Nommer les gestes, pas seulement les croyances. Suivre après l’audience. Refuser que le mot « tradition » ferme la discussion. Ouvrir au contraire la discussion précisément parce qu’une tradition, lorsqu’elle s’exerce sur des corps d’adolescentes dans une salle fermée, n’a plus le privilège du flou. Le flou arrange les adultes. Il n’arrange pas les filles.

La Courneuve n’est qu’un point sur la carte. Le mécanisme, lui, peut voyager. C’est pourquoi raconter cette affaire ne consiste pas à pointer un quartier du doigt. Cela consiste à tenir une description assez nette pour que d’autres voisins, d’autres enseignants, d’autres soignants reconnaissent la combinaison : contrôle préalable, rite long, stimuli physiques, interprétation surnaturelle des malaises. Quand ces quatre éléments sont là, attendre n’est plus une prudence. C’est une omission.

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