Dix saisons d’affilée, cinq après-midis par semaine, et toujours cette même sensation qui revient parfois après le générique. Faustine Bollaert présente Ça commence aujourd’hui depuis 2017, mais elle reconnaît encore aujourd’hui qu’il lui arrive d’être angoissée par certaines histoires. Pas une formule de communication. Une admission simple, presque domestique : certaines confidences quittent le plateau et rentrent avec elle. Dans un paysage télévisé saturé de formats courts et de réactions instantanées, ce talk de l’après-midi continue d’occuper une place à part. Il offre un temps long. Il accueille des récits que d’autres antennes évitent. Et il pèse, même sur celle qui le conduit depuis près d’une décennie.
Une Présentatrice Qui N’A Jamais Fait Semblant D’Être Imperméable
Le parcours de Faustine Bollaert n’a rien d’un hasard de grille. Après avoir vu sa carrière d’animatrice s’accélérer au sein d’un grand groupe privé durant les années 2010, elle est recrutée en 2017 par le service public pour lancer un rendez-vous testimonial quotidien. Le créneau est exigeant : juste après le journal de 13 heures, du lundi au vendredi. Le public n’arrive pas forcément disponible. Il arrive parfois fatigué, parfois distrait, parfois déjà saturé d’actualités. Pourtant, l’émission s’installe. Elle dure. Elle entre dans sa dixième saison. Ce n’est plus un essai. C’est une institution de l’après-midi.
Ce qui frappe dans ses propos récents, c’est l’absence de posture héroïque. Elle ne se présente pas comme une professionnelle qui encaisse tout. Elle dit que les invités la portent énormément. Elle dit aussi qu’il lui arrive d’être angoissée par certaines histoires et de les ramener à la maison. Cette phrase change le regard porté sur le métier. Animer un talk sociétal n’est pas seulement poser des questions justes. C’est aussi vivre, plusieurs heures d’affilée, dans le sillage de vies blessées, reconstruites, parfois encore instables.
Elle ajoute qu’elle en parle parfois à ses enfants, et que ceux-ci ont tendance à dédramatiser. Le détail est précieux. Il montre une frontière poreuse entre le plateau et le foyer, mais aussi une tentative consciente de ne pas laisser le récit de l’autre devenir une charge solitaire. Dans une profession où l’on valorise souvent la maîtrise émotionnelle, avouer l’angoisse n’est pas une faiblesse de communication. C’est une description plus exacte du travail.
Ce qu’elle assume clairement
L’émission photographie une société en mouvement. Elle prend de la hauteur à l’heure des réseaux. Elle a été précurseure sur des sujets comme la transidentité ou les violences faites aux femmes. Et elle reste, selon elle, un programme d’utilité publique.
Un Talk Conçu Comme Une Photographie Vivante De La Société
Faustine Bollaert décrit Ça commence aujourd’hui comme une photographie de la société qui évolue avec elle. L’image est juste, à condition de ne pas la réduire à un slogan. Une photographie n’est jamais neutre. Elle cadre. Elle choisit une lumière. Elle laisse certains détails hors champ. Ici, le cadre est celui du témoignage long, du récit de vie, de l’échange qui ne se précipite pas vers une conclusion morale trop rapide.
À l’heure des réseaux sociaux, ce choix de rythme devient politique sans le crier. Les plateformes poussent à la réaction, au fragment, au clash. Le talk de l’après-midi propose autre chose : un véritable temps long dans l’échange. On peut discuter de la théâtralité de certains plateaux. On peut aussi reconnaître qu’un format quotidien capable de tenir une heure autour d’un thème sociétal reste rare. Il crée une respiration. Il autorise des silences. Il laisse un invité aller au bout d’une phrase difficile.
Cette fonction de photographie sociale explique aussi pourquoi l’émission revient souvent sur des sujets que l’actualité traite par à-coups. La transidentité. Les violences faites aux femmes. Les identités intimes. Les secrets de famille. Les reconstructions après une rupture, une maladie, une révélation tardive. Le talk ne remplace pas le reportage d’investigation. Il fait autre chose : il donne un visage, une voix, une durée à des réalités que beaucoup connaissent seulement par des titres.
Cette émission est une photographie de la société qui évolue avec elle. À l’heure des réseaux sociaux, elle permet de prendre de la hauteur et offre un véritable temps long dans l’échange.
Dire que le programme a été précurseur sur certains sujets sociétaux n’interdit pas le débat. D’autres médias ont aussi ouvert ces terrains. Mais le service public quotidien, à une heure accessible, change l’échelle. Un thème n’est plus seulement commenté par des experts. Il est incarné par des personnes qui acceptent de raconter. Cette incarnation a un coût. Pour les témoins. Pour l’équipe. Pour la présentatrice elle-même.
Pourquoi L’Utilité Publique N’Est Pas Un Mot Creux Ici
Faustine Bollaert insiste : c’est un programme nécessaire, vraiment d’utilité publique. La formule peut sembler institutionnelle. Elle prend pourtant un sens précis quand on observe le créneau. Beaucoup de téléspectateurs ne chercheront jamais un documentaire spécialisé. Ils tomberont sur une après-midi de témoignages parce que la télévision est allumée, parce que le journal vient de se terminer, parce qu’une histoire les arrête.
L’utilité publique, dans ce cas, n’est pas seulement pédagogique. Elle est hospitalière. Elle consiste à rendre audible une parole qui, ailleurs, serait jugée trop longue, trop intime, trop peu spectaculaire. Une femme qui raconte une emprise. Une personne intersexe qui explique ce que le regard médical a fait de son corps. Un senior qui décrit un coup de foudre tardif. Un parent qui parle d’un enfant en reconstruction. Ces récits ne « font pas l’événement » au sens brut du mot. Ils font société.
Pour le moment, dit-elle, on se focalise sur la rentrée. Mais elle aimerait fêter l’anniversaire de l’émission lors d’une spéciale. L’idée n’est pas cosmétique. Dix saisons d’un talk testimonial, c’est une mémoire collective accumulée. Des centaines de thèmes. Des milliers de minutes de parole. Une archive informelle de ce que la société française a accepté de regarder en face, entre 13 heures et le début d’après-midi.
| Dimension | Ce que le format change |
|---|---|
| Rythme | Un échange long plutôt qu’une séquence de réactions |
| Accès | Une heure grand public, cinq jours sur sept |
| Sujets | Intimités sociales souvent reléguées aux marges |
| Effet | Une reconnaissance publique des parcours singuliers |
L’Angoisse Comme Matière Professionnelle, Pas Comme Faiblesse
Il m’arrive d’être angoissée par certaines histoires. La phrase mérite qu’on s’y arrête. Dans le métier d’animation, l’angoisse est rarement mise en avant. On parle de préparation, d’écoute, de posture. On parle moins de ce qui reste après le direct, quand le plateau se vide et que le récit continue de tourner.
Ramener une histoire à la maison ne signifie pas confondre sa vie et celle des invités. Cela signifie que l’empathie n’est pas un accessoire de plateau. Elle a une rémanence. Une confidence sur une violence conjugale, un secret d’identité, une humiliation médicale ou un deuil mal nommé peut habiter la soirée. Le danger, pour une présentatrice, serait de s’endurcir au point de n’entendre plus que des « cas ». Le danger inverse serait d’absorber chaque récit jusqu’à s’épuiser.
Entre les deux, Faustine Bollaert décrit un équilibre imparfait et humain. Elle parle parfois à ses enfants. Eux dédramatisent. Ce n’est pas une recette miracle. C’est une hygiène minimale : ne pas laisser le silence familial transformer l’angoisse en rumination. Les enfants, ici, ne sont pas utilisés comme faire-valoir. Ils apparaissent comme un contrepoint de réalité, un rappel que la vie continue hors du studio.
On peut y voir aussi une leçon plus large sur les métiers de l’écoute. Travailleurs sociaux, soignants, journalistes de terrain, animateurs de talk : tous connaissent ce phénomène de contamination narrative. On rentre chez soi avec des voix qui ne sont pas les siennes. Le service public, parce qu’il expose ces récits à grande échelle, rend cette charge plus visible. Avouer l’angoisse, c’est refuser le mythe de l’animatrice-armure.
Les Invités Qui Portent, Et Ce Que Cela Dit Du Plateau
Les invités me portent énormément. Autre phrase simple, et pourtant décisive. Dans un talk, on imagine souvent que la présentatrice structure tout. Qu’elle relance, recentre, protège, conclut. C’est vrai. Mais Faustine Bollaert inverse partiellement le rapport de force symbolique. Ce sont les témoins qui donnent au programme sa densité. Sans eux, le décor ne suffit pas. L’expertise non plus.
Être porté par les invités, c’est reconnaître une dette. Ces personnes acceptent de rendre public ce qui, souvent, a été longtemps tu. Elles exposent une intimité sous des lumières, face à des inconnus, avec le risque d’être résumées en une phrase. Le plateau devient alors un espace ambigu : hospitalier et dangereux à la fois. Hospitalier parce qu’il écoute. Dangereux parce qu’il donne une forme définitive à une histoire encore vivante.
Cette ambiguïté explique sans doute pourquoi certains thèmes laissent une trace plus lourde. Une double vie amoureuse n’a pas le même poids qu’un récit de mutilation, d’emprise ou d’assignation médicale. Le programme traverse pourtant l’ensemble de cette gamme. L’amour tardif. Les secrets. Les identités. Les reconstructions. La variété n’est pas un caprice de grille. Elle correspond à la prétention même du format : photographier une société, pas seulement ses drames les plus extrêmes.
Le rôle de la présentatrice, dans ce contexte, n’est pas d’ajouter du pathos. Il est de tenir le cadre assez solide pour que la parole ne s’effondre pas, et assez souple pour qu’elle ne soit pas corsetée. C’est un artisanat. Dix saisons n’effacent pas la difficulté. Elles la rendent seulement plus lucide.
Peter, Onze Ans, Déjà À L’Aise Avec Le Micro
Durant le même échange, Faustine Bollaert a évoqué ses deux enfants, Peter et Abbie, issus de son ancienne relation avec l’écrivain Maxime Chattam. Le sujet aurait pu rester anecdotique. Il devient intéressant dès qu’on le relie à son métier. Grandir à proximité des plateaux, ce n’est pas seulement voir sa mère à la télévision. C’est comprendre, très tôt, qu’une parole publique a un poids, une lumière, un public.
Peter, âgé de onze ans, lui a rendu visite sur le plateau de Prodiges, le télé-crochet emblématique dont elle enregistre une nouvelle saison pour la chaîne publique. Le détail est vivant. Lorsqu’il arrive sur un plateau, il adore prendre le micro et n’a absolument pas peur du public. Jusqu’à présent, il voulait être youtubeur. Maintenant, il veut devenir comédien.
Le basculement est révélateur d’une génération. Le youtubeur incarne une prise de parole directe, souvent solitaire, tournée vers l’écran. Le comédien suppose un corps exposé, une fiction, un public présent. Les deux métiers partagent pourtant une même exigence : accepter d’être regardé. Que l’enfant d’une animatrice de talk sociétal glisse de l’un vers l’autre n’a rien d’illogique. Il a vu que la scène, même télévisée, peut être un lieu d’adresse.
Avec leur père, dit-elle, ils pensent que leurs enfants vont sûrement s’orienter vers des métiers artistiques. L’observation n’est pas une prédiction autoritaire. C’est le constat d’un milieu. Quand le quotidien familial croise l’écriture, le plateau, le récit, l’image, l’art cesse d’être une abstraction. Il devient une possibilité concrète, presque familière.
Abbie, Treize Ans, Et Le Désir De Réaliser
La fille de Faustine Bollaert, treize ans, souhaite devenir réalisatrice. Récemment, elle a eu la chance d’aller sur le tournage d’un long-métrage. Elle était comme une dingue. Elle écrit des scénarios et filme toute la vie de ses copains. Il n’y a pas vraiment de discussion possible. Même si elle a bien compris qu’elle allait devoir remonter son niveau en maths.
Le portrait est net. Une adolescente déjà habitée par le cadre, le récit, la mise en scène du réel. Filmer ses amis, ce n’est pas seulement jouer. C’est commencer à choisir ce qui mérite d’être montré. Écrire des scénarios, c’est apprendre que la vie brute ne suffit pas : il faut une forme. Le passage sur un tournage de long-métrage a sans doute accéléré cette vocation. Voir une équipe, une caméra, une autorité de plateau, c’est comprendre que le cinéma n’est pas seulement une magie d’écran.
La parenthèse sur les mathématiques a quelque chose de salutaire. Elle ramène le rêve artistique à une exigence scolaire. Le service public aime les vocations. L’école, elle, rappelle qu’une réalisatrice devra aussi compter, planifier, argumenter. Faustine Bollaert ne ferme pas la porte. Elle inscrit simplement le désir dans un réel. C’est, là encore, une manière de dédramatiser : on peut vouloir faire des films et devoir travailler ses maths.
Il y a une continuité discrète entre le métier de la mère et les aspirations des enfants. Elle recueille des récits. Eux veulent les jouer, les filmer, les mettre en scène. La famille semble habitée par la narration. Pas forcément par le star-system. Par le besoin de donner une forme à ce qui arrive.
Une Rentrée Qui Déborde Le Seul Après-Midi De France 2
La présentatrice historique de Ça commence aujourd’hui n’a pas seulement rouvert le plateau quotidien. Elle a enregistré la nouvelle saison de Prodiges. Et depuis la rentrée, elle présente aussi une émission de radio hebdomadaire. Le mouvement est cohérent. La voix qui accueille des témoignages à la télévision trouve un autre tempo à la radio, plus intérieur, moins dépendant de l’image.
Cette multiplication des antennes pourrait donner l’impression d’une omniprésence. Elle dit plutôt une fidélité à un certain type de parole. Qu’il s’agisse d’enfants prodiges, de destins ordinaires ou de conversations radiophoniques, le fil reste le même : quelqu’un raconte, quelqu’un écoute, quelqu’un tente de rendre cela partageable sans le déformer.
La rentrée médiatique a ses rituels. On annonce des nouveautés, des confrontations, des refontes de grille. Ici, la nouveauté n’est pas un changement de formule. C’est la persistance d’un format qui aurait pu s’essouffler et qui, dix saisons plus tard, continue d’exister parce qu’il répond à un besoin. Les téléspectateurs ne viennent pas seulement pour un nom. Ils viennent pour entendre des vies qui ressemblent, de près ou de loin, à quelque chose qu’ils connaissent.
Ce Que Dix Saisons Changent Dans La Manière De Parler Des Sujets Intimes
Une émission testimoniale quotidienne produit, à force de répétition, une éducation du regard. Les premiers plateaux sur les violences faites aux femmes n’ont pas le même effet que ceux qui arrivent après des années de parole publique. Le vocabulaire évolue. Les témoins arrivent parfois déjà informés. Les spectateurs aussi. Le talk n’invente pas le débat. Il l’accompagne, le vulgarise, parfois le simplifie, parfois l’approfondit.
Sur la transidentité, le rôle de précurseur revendiqué par Faustine Bollaert doit être lu avec nuance. Le sujet a circulé dans bien des espaces avant d’entrer dans un after de grande écoute. Mais l’entrée dans ce créneau-là n’est pas anodine. Elle déplace le thème hors des cercles déjà convaincus. Elle le confronte à des familles, des aînés, des spectateurs fortuits. Cela crée des frictions. Cela crée aussi de la reconnaissance pour des personnes qui, jusque-là, ne s’étaient jamais vues représentées à cette heure-là.
Le même raisonnement vaut pour d’autres intimitées longtemps reléguées. L’intersexuation. Les doubles vies. Les reconstructions amoureuses tardives. Chaque thème a sa part de sensationnel possible. Le travail du talk consiste à résister à cette pente sans pour autant aseptiser le récit. Trop de prudence, et l’émission s’endort. Trop de spectacle, et elle trahit ceux qu’elle prétend accueillir.
Dix saisons, c’est le temps qu’il faut pour apprendre cette ligne de crête. Ce n’est jamais acquis. Chaque nouveau témoin recommence le risque. Chaque thème sensible peut basculer. D’où, sans doute, cette angoisse qui revient. Elle n’est pas seulement personnelle. Elle est structurelle. Elle appartient au format.
Le Temps Long Contre La Logique Des Réseaux
La présentatrice oppose implicitement son émission à l’accélération numérique. Les réseaux sociaux fragmentent. Ils récompensent l’indignation rapide. Ils transforment une destinée en extrait. Ça commence aujourd’hui revendique l’inverse : prendre de la hauteur, laisser le récit se déployer, accepter qu’une vie ne tienne pas en vingt secondes.
Ce contraste ne doit pas devenir naïf. La télévision n’est pas hors du temps numérique. Les extraits circulent. Les moments forts sont découpés. Les témoins peuvent être commentés hors contexte. Le plateau n’échappe plus à l’écho des réseaux. Pourtant, le cœur du dispositif reste différent. On y entend encore une parole qui a le droit de chercher ses mots.
Dans une société où beaucoup de débats se tranchent par formules, ce droit au tâtonnement a une valeur. Un invité peut se contredire. Il peut nuancer. Il peut dire qu’il ne sait pas. L’animatrice, si elle fait bien son métier, protège cet inachèvement. Elle empêche le plateau de devenir un tribunal. Elle empêche aussi le témoignage de se figer en leçon universelle.
Prendre de la hauteur, ici, ne signifie pas surplomber les invités. Cela signifie refuser que l’actualité immédiate dicte seule l’agenda des vies. Une emprise peut avoir commencé il y a quinze ans. Une identité peut s’être révélée tard. Un amour peut arriver à soixante-quinze ans. Le talk quotidien, quand il fonctionne, réintroduit ces temporalités longues dans une grille faite de journaux et de ruptures.
Le Foyer Comme Arrière-Salle Du Direct
Ce que Faustine Bollaert raconte de ses enfants éclaire aussi sa manière d’habiter le métier. Le plateau n’est pas une bulle étanche. Il déborde. Il laisse des images. Il pose des questions que l’on retrouve au dîner. Parler à Peter et Abbie de certaines histoires, c’est accepter que le travail ait des conséquences domestiques, tout en cherchant à les métaboliser.
Les enfants dédramatisent. Cette capacité a deux faces. D’un côté, elle protège. Elle empêche la mère de s’enfermer dans le gravitas du jour. De l’autre, elle rappelle que le public familial n’a pas le même rapport au récit. Ce qui bouleverse une adulte peut sembler lointain, excessif ou déjà vu à un préadolescent. Le foyer devient alors un régulateur de température émotionnelle.
On touche ici à une question rarement posée dans les portraits d’animateurs : comment élève-t-on des enfants quand on passe ses journées à recueillir des destins abîmés ? La réponse de Faustine Bollaert n’est pas théorique. Elle est pragmatique. Elle parle. Elle laisse ses enfants ramener le sujet à une échelle plus simple. Elle observe leurs vocations sans les forcer, tout en rappelant les exigences scolaires.
Le contraste est saisissant. Le jour, elle accueille des récits d’adultes parfois brisés. Le soir, elle entend un garçon qui veut être comédien et une fille qui écrit des scénarios. Entre les deux, une même conviction circule : la parole, l’image, la scène peuvent réparer autant qu’elles exposent.
Prodiges, Le Contrechamp Lumineux Du Talk Sociétal
Le fait qu’elle enregistre une nouvelle saison de Prodiges n’est pas un détail de planning. C’est un contrechamp. D’un côté, des adultes qui racontent ce qui a déraillé ou ce qui s’est reconstruit. De l’autre, des enfants et des adolescents dont le talent musical éclate dans un cadre plus solaire. Les deux émissions n’ont pas le même contrat. Elles ont pourtant un air de famille : la révélation d’une intériorité devant des inconnus.
Que Peter vienne sur ce plateau-là a du sens. Prodiges montre la scène comme un lieu de grâce possible. Ça commence aujourd’hui montre la parole comme un lieu de réparation possible. L’enfant qui saisit le micro sans peur habite déjà cette continuité. Il ne voit pas seulement sa mère animer. Il voit un espace où l’on s’adresse à d’autres.
Pour le public, cette double présence évite d’enfermer Faustine Bollaert dans le seul rôle de confidentes des après-midis difficiles. Elle n’est pas uniquement celle qui recueille les blessures. Elle est aussi celle qui accompagne des vocations artistiques précoces. Le métier d’animatrice, dans sa version la plus riche, consiste précisément à passer d’un régime émotionnel à un autre sans perdre l’écoute.
Ce Qu’Une Spéciale Anniversaire Pourrait Révéler
Elle aimerait fêter l’anniversaire de l’émission lors d’une spéciale. L’idée vaut d’être prise au sérieux. Une spéciale n’est intéressante que si elle ne se contente pas de best-of émus. Dix saisons de talk sociétal mériteraient un retour sur la méthode. Comment choisit-on les thèmes ? Comment protège-t-on les témoins après l’antenne ? Qu’est-ce qui a changé dans la parole publique depuis 2017 ?
Entre le lancement du programme et aujourd’hui, le pays a traversé des bascules nettes. MeToo a déplacé le seuil du dicible. Les débats sur le genre ont gagné en visibilité et en conflictualité. La parole des victimes s’est institutionnalisée tout en restant fragile. Un talk quotidien a absorbé ces mutations, parfois en avance, parfois dans le sillage. Une spéciale intelligente le montrerait sans triomphalisme.
Elle pourrait aussi faire entendre ce que Faustine Bollaert dit à demi-mot : le coût psychique du métier. Les invités portent. Les histoires angoissent. Le foyer sert de chambre d’écho. Si l’émission est d’utilité publique, alors cette usure aussi appartient au débat public. On ne peut pas célébrer la parole libérée sans regarder ceux qui la recueillent tous les jours.
Le Risque Du Témoignage Devenu Genre Télévisé
À force de durée, le talk testimonial devient un genre, avec ses codes, ses attentes, ses clichés possibles. Le public reconnaît la chaise, le générique, le thème du jour, l’expert appelé en renfort. Cette familiarité est une force. Elle peut aussi devenir un piège. Une histoire trop conforme au genre perd de sa vérité. Une émotion trop attendue sonne faux.
Faustine Bollaert, en rappelant son angoisse, indique malgré elle où se joue encore la sincérité du dispositif. Si certaines histoires la travaillent après coup, c’est qu’elles n’ont pas été entièrement digérées par le format. Elles ont débordé. Ce débordement est précieux. Il prouve que le plateau n’a pas tout neutralisé.
Le danger, pour n’importe quelle émission de ce type, serait de transformer chaque destin en variation d’un même schéma : blessure, bascule, reconstruction, message. Or les vies réelles sont plus incohérentes. Certaines ne se reconstruisent pas. Certaines restent ambivalentes. Un talk d’utilité publique devrait pouvoir accueillir aussi ces récits sans morale claire. C’est plus difficile. C’est plus honnête.
La présentatrice ne théorise pas tout cela dans ses propos. Elle en donne toutefois la matière. Une photographie de la société n’est fidèle que si elle accepte les zones floues. Dix saisons plus tard, le défi n’est plus d’exister. Il est de ne pas se répéter jusqu’à l’indifférence.
Une Parole Publique Qui Continue De Peser Sur Le Privé
Au fond, ce que Faustine Bollaert donne à voir n’est pas seulement le bilan d’une animatrice installée. C’est le portrait d’un métier poreux. Le service public lui a confié un rendez-vous quotidien. Elle y a gagné une place durable. Elle y a aussi exposé une sensibilité qui, dix ans plus tard, n’est pas éteinte.
Ses enfants grandissent dans cette porosité. L’un veut jouer. L’autre veut filmer. Tous deux semblent déjà comprendre que raconter, montrer, interpréter sont des manières d’habiter le monde. Leur mère, elle, continue d’accueillir des inconnus dont les secrets deviennent, le temps d’une après-midi, une affaire collective.
Il n’y a pas de conclusion confortable. L’émission reste nécessaire, selon elle. Les invités la portent. Certaines histoires l’angoissent encore. Cette tension-là vaut mieux que n’importe quelle déclaration d’amour au métier. Elle dit qu’après près d’une décennie, Faustine Bollaert n’a pas transformé la souffrance des autres en routine. Et que le talk de l’après-midi, s’il veut rester utile, doit continuer à coûter un peu à celle qui le conduit.
Dans les semaines qui viennent, la grille reprendra ses thèmes, ses invités, ses expertises. Le public retrouvera le rituel. Mais l’aveu demeure. Derrière le sourire professionnel et la maîtrise du direct, il reste des récits qui rentrent à la maison. C’est peut-être la preuve la plus nette que Ça commence aujourd’hui n’est pas seulement un programme. C’est un travail d’écoute dont la trace ne s’arrête pas au générique de fin.









