Et si le film d’action le plus attendu de la rentrée streaming n’était, au fond, qu’une longue course à vide ? Sorti le 2 septembre 2026 directement sur Prime Video, The Runner place Gal Gadot en tête d’affiche d’un thriller urbain d’une heure vingt-quatre, filmé à Londres, conçu comme une poursuite quasi ininterrompue. L’affiche accroche : une avocate lancée à toute allure, un enfant kidnappé, un inconnu qui dicte chaque pas dans un casque. Sur le papier, le cocktail semblait parfait. Dans les faits, le public et une large part de la critique parlent déjà d’une vraie désillusion, d’un concept vite à bout de souffle et d’un nouveau faux départ pour l’ancienne égérie de l’univers DC.
The Runner, un thriller de plateforme qui promettait trop
Le pitch tient en quelques lignes, et c’est à la fois sa force et sa faiblesse. Maia Marten, avocate brillante spécialisée dans les violences faites aux femmes, jogge quand son fils disparaît. Un ravisseur l’oblige à obéir, sans prévenir la police, à enchaîner des points de rendez-vous à travers la capitale britannique. La caméra reste collée à elle. Parcs, parkings, ponts, rues étroites : tout doit donner l’illusion d’un souffle continu, d’un récit en temps presque réel. Kevin Macdonald, réalisateur respecté pour des œuvres autrement plus denses, tente ici un film de genre nerveux, compact, pensé pour le canapé et le bouton « lecture automatique ».
Dans l’interface de Prime Video, le long métrage est mis en avant comme la nouveauté action du moment. C’est logique. Gal Gadot reste un visage international, habituée aux rôles physiques, aux plans de course, aux regards déterminés. Après des années de blockbusters costumés, ce « véhicule » britannique devait prouver qu’elle pouvait porter un thriller adulte, plus intimiste, plus sale, plus humain. Or le contrat n’est tenu qu’à moitié. On court beaucoup. On ressent peu. On attend un sursaut qui, trop souvent, n’arrive pas.
Un concept de course déjà vu, déjà usé
Le cinéma aime les héros qui n’ont pas le droit de s’arrêter. On l’a vu dans des films de braquage chronométrés, des huis clos mobiles, des thrillers où le téléphone devient une laisse. The Runner reprend cette mécanique et la pousse jusqu’à l’obsession : presque tout le récit est une foulée. L’idée n’est pas nulle. Elle peut même être élégante, à condition que chaque kilomètre change quelque chose. Que chaque ordre du ravisseur révèle une faille. Que la ville devienne un personnage, pas un décor de carte postale traversé au pas de course.
Très vite, pourtant, la mécanique tourne en rond. On confond vitesse et suspense. Maia traverse des quartiers, change de direction, halète, écoute, obéit. Mais le danger reste souvent abstrait. Le spectateur comprend qu’il faut courir. Il comprend moins pourquoi cette course devrait le tenir éveillé jusqu’au générique. Un thriller de poursuite vit de l’imprévu, des fausses pistes, des choix impossibles. Ici, le scénario s’accroche à des clichés technologiques et familiaux : une intelligence artificielle trop commode, un plan de kidnappeur alambiqué, des secrets de famille sortis au moment où l’intrigue commence à s’essouffler.
Le ravisseur, surtout, ne reste pas longtemps une menace nette. Il s’intéresse davantage aux non-dits de Maia qu’à sa propre opération. La pression se dilue. Des larmes, des aveux, des détails intimes viennent désamorcer le personnage au lieu de le rendre plus trouble. Quand le méchant se met à expliciter, le film perd ce qu’il avait de plus précieux : le silence, l’inconnu, la possibilité que n’importe quel passant soit complice.
Un film de course n’a pas besoin de beaucoup de dialogues. Il a besoin que chaque virage coûte quelque chose. Sans ce prix, il ne reste qu’une séance de cardio filmée.
Londres comme décor, pas vraiment comme personnage
Tourner à Londres n’est jamais anodin. La ville offre des ponts, des quais, des rues étroites, une lumière grise qui va bien au thriller. On sent que l’équipe a voulu coller au bitume, coller au souffle de l’actrice, coller au rythme d’une capitale qui ne s’arrête jamais. Les longues focales, les flous d’arrière-plan, les objectifs déformants et les drones secouent l’image. On pense parfois à d’autres cinéastes du chaos contrôlé, à ces caméras qui tremblent pour faire croire que tout peut basculer.
Le problème, c’est que l’audace visuelle ne masque pas la minceur de l’intrigue. Les phases de parkour, qui auraient dû être le clou du spectacle, restent étonnamment peu spectaculaires. On attend un franchissement, une chute, une invention chorégraphique. On obtient surtout de la continuité : encore une rue, encore un passage, encore une consigne dans l’oreille. La ville défile. Elle n’imprime pas. On pourrait presque remplacer certains plans par n’importe quelle métropole européenne sans que le récit change de nature.
C’est dommage, parce que Londres possède une géographie morale utile au genre : quartiers d’affaires contre rives plus populaires, tourisme contre angles morts, circulation dense contre impasses. Un bon thriller urbain joue de ces contrastes. The Runner les survole. Il les utilise comme un fond sonore visuel, pas comme une carte de tensions. Résultat : on se souvient de Gal Gadot qui court, moins des lieux qui l’enserrent.
Gal Gadot donne tout, le personnage presque rien
Il faut le dire franchement : l’actrice ne ménage pas son corps. Elle court, elle halète, elle enchaîne les plans physiques pendant une bonne partie des quatre-vingt-quatre minutes. Dans un cinéma de plateforme où beaucoup de stars se contentent d’un regard et d’un manteau, cet engagement a une valeur. On croit à l’effort. On croit à la fatigue. On croit, par moments, à la panique d’une mère à qui l’on vole le droit de s’arrêter.
Mais un rôle n’est pas qu’une endurance. Maia Marten est peu écrite. Avocate spécialisée, mère, joggeuse, cible : les étiquettes s’empilent plus vite que les nuances. On voudrait des contradictions, des silences gênants, une part d’ombre qui ne soit pas seulement un secret de scénario dévoilé trop tard. On voudrait que le métier de l’héroïne pèse vraiment sur ses décisions, que sa connaissance des violences faites aux femmes éclaire autre chose qu’un titre de fonction. Le film lui demande surtout d’avancer. Rarement de choisir vraiment.
Cette pauvreté d’écriture place Gal Gadot dans une position ingrate. Elle porte l’affiche, elle porte le plan-séquence mental du film, elle porte le marketing. Elle ne porte pas un personnage assez riche pour faire oublier les trous du récit. Pour une actrice encore associée, dans l’esprit du grand public, à un costume de super-héroïne, l’enjeu était énorme : prouver une autre palette. The Runner lui offre de la sueur, pas assez de relief.
engagement physique, rythme de coupe, idée de départ claire, format court.
clichés, menace molle, twist forcé, héroïne sous-écrite, parkour timide.
Kevin Macdonald, un nom trop grand pour un canevas trop mince
Le nom derrière la caméra n’est pas anodin. Kevin Macdonald a déjà prouvé qu’il savait filmer le pouvoir, la peur, les zones grises. On attendait donc autre chose qu’un simple exercice de style streaming. On attendait une tension morale, une vraie étude de la contrainte, un regard sur ce que devient une femme quand on lui retire le droit de parler aux institutions. Le sujet était là. L’avocate qui ne peut pas appeler la police, c’est déjà un paradoxe fertile.
Le film l’effleure. Il préfère la mise en scène nerveuse à la construction dramatique. Les outils sont visibles : focale longue, déformations, drones, ellipses courtes, son du souffle en avant-plan. On sent le désir de faire « cinéma » dans un objet conçu pour le salon. Ce désir est respectable. Il ne suffit pas. Sans ossature, la nervosité devient agitation. On bouge pour ne pas s’arrêter sur le vide.
C’est tout le paradoxe des thrillers de plateforme en 2026. Les catalogues ont besoin de titres bankables, d’une star, d’un logline en une phrase, d’une durée qui n’effraie pas. Les auteurs, eux, ont encore besoin de contradictions, de temps morts utiles, de méchants qui ne s’expliquent pas tout seuls. The Runner choisit le premier camp plus souvent que le second. Macdonald dynamise. Il n’approfondit pas assez.
Des notes qui disent l’ampleur de la déception
Les premiers retours dessinent un consensus rude. Moins de 10 % de critiques positives sur un grand agrégateur anglophone, une moyenne proche de 2 sur 5 côté spectateurs francophones, à peine plus de 4 sur 10 ailleurs : les chiffres varient selon les plateformes, le signal reste le même. Une partie du public parle encore d’un « bon divertissement » de genre, efficace si l’on n’attend rien d’autre qu’une soirée rapide. La majorité souligne un concept étiré, un twist final invraisemblable, une émotion qui n’arrive pas à s’imposer.
Ces notes ne « tuent » pas un film à elles seules. Elles racontent toutefois un décalage entre la promesse et la livraison. La promesse, c’était Gal Gadot en mode thriller haletant, Londres comme labyrinthe, un fils en danger, un réalisateur de prestige. La livraison, c’est une course dont on voit trop tôt les rails. Quand le public sent les rails, il cesse de craindre la chute.
Il faut aussi rappeler le contexte. Les thrillers originaux des plateformes s’accumulent. Le spectateur compare malgré lui. Il a vu des huis clos téléphoniques plus retors, des courses-poursuites plus inventives, des récits de kidnapping plus cruels ou plus justes. Pour exister dans ce flux, un film d’1 h 24 doit soit frapper très fort dès les dix premières minutes, soit offrir une idée de mise en scène inoubliable. The Runner démarre bien visuellement. Il peine à grandir.
Le « véhicule post-DC » et la question de l’après-super-héros
Derrière la réception du film, une autre histoire se joue : celle d’une actrice qui cherche un second souffle hors des capes. Après des années d’exposition maximale, Gal Gadot a besoin de rôles qui redéfinissent son image sans la trahir. Le thriller physique paraît une transition naturelle. Moins de mythologie, plus de sueur. Moins de universe-building, plus de présent immédiat. Sur le papier, encore une fois, l’équation est bonne.
Sauf qu’un « véhicule » se voit trop quand le scénario n’existe que pour faire courir la star. On sent le projet calé autour d’un visage, d’un planning, d’une plateforme. On sent moins le désir d’écrire une femme particulière. Or le public, en 2026, décèle très vite ces objets-là. Il peut les consommer. Il les oublie aussi vite. Pour relancer une carrière grand public hors franchise, il faut un rôle-souvenir : une scène, une réplique, une attitude qui reste. Ici, on retient surtout l’effort athlétique.
Ce n’est pas une condamnation définitive. Beaucoup d’actrices et d’acteurs ont enchaîné des films de commande avant de trouver l’œuvre qui recale le regard. Mais The Runner arrive à un moment où chaque sortie streaming est aussi un test d’image. Un faux pas n’efface pas un parcours. Il interroge la stratégie. Faut-il encore des thrillers génériques ? Faut-il au contraire un auteur plus tranchant, un registre plus risqué, un personnage moins « affiche » et plus contradictoire ?
Pourquoi le twist final agace autant
Sans dévoiler le détail des révélations, on peut dire ceci : le film mise sur un retournement qui veut tout réordonner d’un coup. Les secrets de famille, la motivation du ravisseur, le rôle de la technologie, la morale de l’héroïne. Trop d’éléments basculent trop tard, et surtout trop fort par rapport à ce que le récit a préparé. Un twist n’est pas une excuse. C’est une conséquence. Quand il ressemble à un rattrapage, le spectateur se sent joué, pas surpris.
Le genre du kidnapping en temps réel est impitoyable de ce point de vue. Chaque information doit sembler inévitable après coup. Chaque mensonge doit avoir laissé une trace. The Runner multiplie les traces technologiques et émotionnelles, puis demande d’accepter un basculement qui casse la logique interne plus qu’il ne l’éclaire. D’où cette impression, largement partagée, d’invraisemblance. Non pas parce que le cinéma devrait être réaliste, mais parce qu’un thriller doit être loyal avec ses propres règles.
L’émotion pâtit du même défaut. On nous parle d’un enfant, donc on devrait avoir peur. On nous parle de fautes anciennes, donc on devrait douter de Maia. Or le film oscille entre mélodrame soudain et procédure froide, sans trouver le point d’équilibre. Les larmes du camp adverse, au lieu d’humaniser, désamorcent. La menace fond. La course continue par habitude plus que par nécessité.
Ce que le film dit, malgré lui, du streaming d’action
Au-delà de Gal Gadot, The Runner ressemble à un cas d’école. Les plateformes veulent de l’action « premium » : une star, un lieu identifiable, une durée contenue, un titre clair. Les équipes veulent de la signature visuelle pour ne pas avoir l’air d’un téléfilm. Entre les deux, le scénario devient souvent la variable d’ajustement. On le serre, on le simplifie, on le charge d’un twist pour faire moderne. On oublie que le genre action-thriller vit d’abord d’une mécanique implacable.
Le public n’est pas dupe. Il accepte le film de genre. Il refuse le film de genre paresseux. Courir n’est pas une intrigue. Un casque audio n’est pas une idée. Un fils kidnappé n’est pas, à lui seul, un enjeu moral. Il faut décider ce que l’on raconte vraiment : la culpabilité d’une mère ? la surveillance généralisée ? la violence institutionnelle que l’avocate connaît trop bien ? le sadisme d’un inconnu ? The Runner touche à tout cela et n’embrasse rien jusqu’au bout.
On peut y voir aussi une fatigue du « temps réel ». Le procédé a été usé par le cinéma et les séries. Pour le réinventer, il faut soit une contrainte radicale (un plan-séquence vrai, un lieu unique, une règle intenable), soit une écriture de personnages supérieure. Le film de Macdonald choisit un entre-deux : assez mobile pour paraître ambitieux, pas assez inventif pour le devenir. D’où cette sensation de déjà-vu dès le second tiers.
Petit aide-mémoire du spectateur pressé
- Sortie : 2 septembre 2026, en exclusivité sur Prime Video.
- Durée : 1 h 24, production britannique tournée à Londres.
- Héroïne : Maia Marten, avocate, mère, coureuse malgré elle.
- Promesse : thriller en temps presque réel.
- Écueil : concept qui s’essouffle, menace diluée, fin contestée.
Faut-il quand même lancer la lecture ?
La réponse dépend de ce que l’on cherche. Si l’objectif est une soirée courte, un rythme soutenu, le plaisir simple de voir une star transpirer dans une ville-monde, le film peut encore faire office de divertissement correct. Quelques séquences de circulation, quelques rues de nuit, quelques instants où le souffle de Maia devient le vrai moteur du récit : cela existe. Ce n’est pas rien. Le cinéma de genre a le droit d’être alimentaire, à condition de l’assumer.
Si l’on attend un thriller mémorable, un après-Wonder Woman convaincant, une leçon de mise en scène urbaine, mieux vaut calibrer ses espoirs. The Runner n’est pas une catastrophe technique. C’est une déception de promesse. La différence compte. On ne sort pas scandalisé. On sort un peu à plat, avec le sentiment d’avoir vu un bon dossier de production plus qu’un vrai film de nerfs.
Pour les amateurs du réalisateur, le décalage sera plus sensible encore. On reconnaît une énergie de cadre, une volonté de ne pas filmer plat. On reconnaît moins la rigueur dramatique. Pour les fans de Gal Gadot, le film confirme une présence physique réelle et une écriture qui ne l’aide pas. Elle n’est pas le problème principal. Elle est le symptôme d’un projet calé autour d’elle sans l’habiller vraiment.
Ce que cette sortie change pour la rentrée des plateformes
Chaque semaine, une plateforme pousse « le » thriller du moment. L’algorithme aime les visages connus, les loglines de kidnapping, les villes-icônes. The Runner coche toutes les cases marketing et révèle, par l’échec relatif des notes, que les cases ne suffisent plus. Le téléspectateur de 2026 a trop d’options. Il abandonne. Il commente. Il compare. Un film d’1 h 24 n’a plus le droit à la demi-mesure : soit il accroche comme un piège, soit il devient un titre qu’on a lancé en fond pendant autre chose.
C’est peut-être la leçon la plus utile de cette sortie. Pas « Gal Gadot ne sait pas jouer », ce qui serait paresseux et faux au regard de son engagement ici. Plutôt : le cinéma d’action pour le salon doit retrouver de l’invention narrative. Moins de twists plaqués, plus de règles du jeu claires. Moins de drones pour faire moderne, plus de scènes où un choix douloureux suffit à serrer l’estomac. Le genre n’est pas mort. Il est saturé. Dans un marché saturé, la moindre convention se voit comme une tache.
On peut parier que d’autres projets du même type arriveront avant la fin de l’année : star internationale, capitale européenne, course contre la montre, enfant ou conjoint en péril. La question ne sera pas « est-ce que ça court ? ». Tout le monde court désormais. La question sera : est-ce que ça pense ? Est-ce que ça doute ? Est-ce que ça ose un silence ? The Runner répond trop rarement.
Autour de Maia Marten : un sujet plus fort que le film
Il y avait, dans le métier de l’héroïne, matière à un thriller nettement plus tranchant. Une avocate des violences faites aux femmes contrainte au silence, contrainte à obéir à un homme invisible, contrainte à ne pas saisir la police : le retournement est presque trop évident pour être ignoré. Le film le pose, puis le dilue dans la famille, la tech, le chantage émotionnel. On aurait pu suivre une femme qui connaît les mécanismes de l’emprise et qui, pourtant, y retombe autrement. On aurait pu interroger la confiance dans les institutions, le prix de l’alerte, la peur d’aggraver la situation d’un enfant.
Au lieu de cela, le récit glisse vers le secret personnel, comme si la seule façon de corser une mère en danger était de lui trouver une faute ancienne. Le procédé n’est pas nouveau. Il est même usé jusqu’à la corde. Il a un effet pervers : il déplace la faute vers la victime potentielle, et il oblige le méchant à devenir thérapeute de service. Quand le ravisseur explique, pleure ou moralise, il cesse d’être le moteur de la terreur. Il devient un exposé.
On sort donc avec le sentiment d’un sujet gâché plus que d’un sujet absent. C’est plus frustrant qu’un navet assumé. Un navet n’ouvre aucune porte. The Runner ouvre des portes et les referme trop vite, pressé d’arriver au kilomètre suivant. La course, encore. Toujours la course.
Le corps comme seul vrai décor
Si l’on cherche une qualité persistante, elle est là : le film croit encore au corps. Pas au corps miraculeux du blockbuster, invulnérable et relifté par l’effet. Au corps qui s’essouffle, qui transpire, qui doit négocier une côte, un pont, une foule. Dans un paysage streaming parfois très lisse, cette matérialité a du prix. On entend la respiration. On voit l’effort. On comprend que quatre-vingt-quatre minutes de poursuite, pour une interprète, ce n’est pas une abstraction de plateau.
Mais le corps ne raconte pas tout seul. Il a besoin d’une partition. Ici, la partition se répète : courir, écouter, obéir, recommencer. Les variations sont trop faibles. Un bon film de chasse humaine invente des obstacles qui changent la démarche, pas seulement le décor. Une blessure, un choix public, un instant où l’héroïne refuse enfin. The Runner tarde à offrir ces nœuds. Quand il les pose, il les surcharge d’explications.
On touche alors à une limite actuelle du cinéma d’action « réaliste ». On veut le naturel du souffle et, en même temps, la commodité du complot omniscient. Les deux se marchent dessus. Soit l’héroïne est vraiment seule et limitée, et chaque décision pèse. Soit un système trop intelligent guide tout, et la course n’est plus qu’une démonstration. Le film bascule trop souvent dans la seconde option.
Une réception déjà polarisée, et c’est révélateur
Une minorité défend encore le film comme un objet de genre honnête, sans prétention de chef-d’œuvre. Cette défense n’est pas absurde. Elle dit surtout le besoin de divertissements clairs, datés, identifiables, que l’on peut résumer à un collègue le lendemain. « C’est Gal Gadot qui court pour sauver son fils. » La phrase suffit. Elle suffit trop. Un thriller durable ajoute une seconde phrase, plus étrange, plus personnelle. Celle-là manque.
La majorité, elle, parle d’ennui paradoxal : on bouge sans avancer. C’est la critique la plus juste. L’ennui n’est pas l’absence d’action. C’est l’absence de conséquence. On peut filmer cent rues. Si rien n’est irréversible avant la dernière bobine, le spectateur se met en pilote automatique. Les notes basses naissent souvent de là, plus que d’une hostilité de principe envers l’actrice ou la plateforme.
Polarisation n’est donc pas scandale. C’est un diagnostic. Le film n’est pas assez fort pour fédérer, pas assez singulier pour diviser de façon intéressante. Il occupe le milieu mouvant des titres que l’on a vus, que l’on a trouvés « moyens », que l’on ne citera plus dans six mois. Pour une sortie mise en avant comme événement action, le verdict est sévère.
Et maintenant, quelle suite pour Gal Gadot ?
Une déception n’arrête pas une trajectoire. Elle force toutefois à choisir. Continuer les thrillers de catalogue, c’est risquer d’enfermer l’image dans un nouveau costume, moins doré, tout aussi rigide : la femme qui court, la femme qui survit, la femme qui sauve. Chercher des auteurs plus cassants, des formats plus étranges, des seconds rôles moins « affiche », ce serait peut-être plus salutaire. Le public a déjà vu l’icône. Il veut maintenant l’accident, la surprise, le rôle qui ne ressemble pas à une campagne de lancement.
Kevin Macdonald, de son côté, restera associé à des films autrement plus discutés que celui-ci. The Runner apparaîtra sans doute comme un intermède, un essai de genre, un objet de commande habilement filmé. Ce n’est pas indigne. C’est incomplet. On aimerait que de tels intermèdes servent au moins de laboratoire. Ici, le laboratoire teste la vitesse. Il teste trop peu le sens.
Quant à Prime Video, la machine continuera. D’autres titres action remplaceront celui-ci sur la page d’accueil. C’est le propre des catalogues : l’oubli est une fonction, pas un accident. Reste que chaque faux pas visible coûte un peu de crédit. Le spectateur se souvient des promesses non tenues. La prochaine fois, il hésitera une seconde de plus avant d’appuyer sur lecture. Dans l’économie de l’attention, cette seconde vaut cher.
Au bout de la course, que reste-t-il ?
Il reste une image marketing très nette : Gal Gadot lancée dans Londres, casque sur les oreilles, fils disparu, ville comme couloir. Il reste une durée raisonnable, une mise en scène agitée, un effort physique sincère. Il reste aussi un goût d’inachevé, des clichés technologiques, un antagoniste qui s’excuse presque d’être menaçant, un final qui veut trop expliquer. Beaucoup de foulées. Peu de traces.
The Runner n’est pas le naufrage annoncé par les notes les plus brutales. Ce n’est pas non plus le rebond de carrière que l’affiche laissait espérer. C’est un film-couloir : on y entre, on avance, on sort, et l’air du dehors paraît soudain plus intéressant que le parcours. Pour un thriller qui misait tout sur le souffle, le diagnostic est cruel. Le souffle, justement, manque là où il aurait dû serrer la gorge.
Alors oui, on peut regarder. On peut même y trouver un créneau de divertissement correct, un dimanche soir, sans trop demander. Mais on ne conseillera pas ce titre comme une évidence. On le citera plutôt comme un symptôme : celui d’une industrie du streaming encore persuadée qu’une star qui court suffit à faire un film. En septembre 2026, le public vient de répondre que non. Il veut encore être surpris. Il veut encore avoir peur pour de vrai. Il veut, surtout, qu’une course mène quelque part — et pas seulement au prochain tournant, identique au précédent, sous un ciel de Londres trop sage pour un cauchemar.









