Que reste-t-il d’une île sans armée lorsqu’elle se retrouve, presque malgré elle, au centre d’un échiquier que l’on croyait rangé après la Guerre froide? En Islande, la question n’est plus abstraite. Les tensions dans l’Arctique sont revenues au premier plan, le passage entre Groenland, Islande et Royaume-Uni a repris une place stratégique, et la rhétorique de Donald Trump sur le Groenland a fait vaciller quelques certitudes. Pourtant, samedi dernier, les Islandais ont tranché par référendum: pas de reprise des négociations d’adhésion à l’Union européenne. Le message est net. Ils tiennent au statu quo, ce mélange d’intégration économique européenne et d’atlantisme pour la défense. Malgré l’imprévisibilité du président américain, l’île continue de s’en remettre largement aux États-Unis pour assurer sa sécurité.
Un Statu Quo Défensif Qui Résiste Aux Secousses
Depuis son indépendance en 1944, l’Islande n’a jamais eu d’armée. Ce n’est pas un détail folklorique. C’est le socle de toute sa politique de sécurité. Pour se protéger, le pays s’appuie sur l’Organisation du traité de l’Atlantique nord, ainsi que sur un accord bilatéral de défense conclu avec les États-Unis en 1951. Cette architecture a survécu à la fin de la Guerre froide, à la fermeture d’une base emblématique, puis au retour progressif des forces américaines. Elle survit aussi, pour l’instant, à une période où Washington multiplie les déclarations déstabilisantes.
Le référendum de samedi dernier n’était pas un vote militaire. Il portait sur une éventuelle reprise des négociations d’adhésion à l’Union européenne. En le rejetant, les Islandais ont pourtant dit quelque chose de très clair sur leur conception de la sécurité. Ils acceptent l’intégration économique européenne: le pays participe déjà au marché unique via l’Espace économique européen. Mais en matière de défense, ils restent tournés vers l’Atlantique, vers l’Otan et vers le partenaire américain. Ce n’est pas un caprice. C’est une habitude stratégique née de l’absence d’armée nationale.
Les visées répétées de Donald Trump sur le Groenland, territoire autonome danois situé à moins de trois cents kilomètres de l’Islande, et le bras de fer commercial engagé avec le Canada ont ébranlé quelques certitudes. Elles n’ont pas chamboulé l’ordre établi. Le parapluie américain reste le cadre de référence. La rhétorique politique inquiète. Elle n’a pas, à ce stade, poussé Reykjavik à chercher un substitut européen immédiat.
Bien sûr, la rhétorique politique est préoccupante. Mais il est aussi important d’essayer de renforcer la relation.
Jonas Allansson, responsable de la défense islandaise
Cette phrase résume le ton officiel. On ne nie pas le trouble. On refuse d’en faire un motif de rupture. Renforcer la relation avec Washington apparaît, du côté des autorités islandaises chargées de la défense, comme la réponse la plus réaliste à une conjoncture plus tendue dans le Grand Nord.
Une Île Sans Armée Depuis 1944
Répétons-le, car tout le reste en découle: l’Islande indépendante n’a jamais constitué d’armée. Pas de force terrestre structurée pour une défense autonome. Pas de marine de combat capable de tenir seule le large. La sécurité du pays a toujours été déléguée, contractualisée, insérée dans un système d’alliances. L’Otan fournit le cadre collectif. L’accord de 1951 avec les États-Unis fournit le pilier bilatéral. Les deux se complètent depuis des décennies.
Cette absence d’armée n’empêche pas l’île d’avoir une politique de défense. Elle la rend seulement très particulière. L’Islande ne promet pas d’envoyer des divisions. Elle promet un territoire, des infrastructures, une position géographique. Elle se présente comme une tour de guet dans l’Atlantique Nord. Elle veut jouer le rôle de multiplicateur de force pour ses alliés. Autrement dit: accueillir, faire transiter, surveiller, faciliter. Pas se battre seule.
Dans un tel schéma, la confiance dans le partenaire principal n’est pas un luxe. C’est la condition même du système. Si le parapluie américain se déchire, l’île n’a pas de plan B militaire prêt à l’emploi. D’où l’importance du débat actuel. D’où aussi la prudence des autorités lorsqu’elles commentent Donald Trump: elles enregistrent l’inquiétude, puis rappellent qu’il faut consolider le lien existant plutôt que de le jeter.
Repères issus du dossier. Indépendance en 1944. Pas d’armée nationale. Accord de défense avec les États-Unis en 1951. Appartenance à l’Otan. Participation au marché unique via l’Espace économique européen. Rejet, samedi dernier, d’une reprise des négociations d’adhésion à l’Union européenne.
Le Référendum Et L’Attachement Au Compromis
Le vote de samedi dernier a une lecture intérieure et une lecture géopolitique. Intérieurement, il dit le refus de rouvrir un chantier européen déjà sensible. Géopolitiquement, il confirme que l’adhésion à l’Union européenne n’est pas perçue, aujourd’hui, comme le levier qui remplacerait le dispositif transatlantique. Les Islandais ont exprimé leur attachement à un équilibre déjà connu: économie tournée vers l’Europe, sécurité tournée vers l’Amérique et l’Alliance.
Ce compromis n’est pas nouveau. Il structure la vie internationale du pays depuis longtemps. L’Espace économique européen permet de participer au marché unique sans entrer dans l’Union. L’Otan et l’accord de 1951 permettent de bénéficier d’une garantie de sécurité sans entretenir une armée. Le référendum n’a pas inventé cette formule. Il l’a reconduite, à un moment où certains auraient pu y voir une occasion de se rapprocher davantage de Bruxelles pour des raisons stratégiques.
Or cette occasion n’a pas convaincu. Les menaces de Donald Trump ont paradoxalement nourri le débat européen en Islande. Elles n’ont pas nécessairement convaincu les Islandais que l’Union européenne leur offrirait dès demain une meilleure garantie militaire que l’architecture qu’ils possèdent déjà. C’est précisément l’analyse que développe Mikaa Blugeon-Mered, chercheur en géopolitique à l’Université du Québec.
Adhérer à l’Union européenne ne permettrait pas aujourd’hui à l’Islande de remplacer simplement son parapluie américain par un parapluie européen.
Mikaa Blugeon-Mered, chercheur en géopolitique à l’Université du Québec
La clause d’assistance mutuelle prévue par les traités européens a finalement peu pesé aux yeux des Islandais, face aux garanties offertes par la superpuissance américaine. Le chercheur le dit sans détour. Dans le rapport de force tel qu’il est perçu à Reykjavik, Washington demeure le garant crédible. L’Europe, même alliée, n’apparaît pas comme un substitut immédiat.
Keflavik, Fermeture Puis Retour
L’histoire récente de la présence américaine en Islande se lit comme un aller-retour. Après la Guerre froide, les États-Unis ont fermé en 2006 leur base de Keflavik, à une trentaine de kilomètres à vol d’oiseau de Reykjavik. Le geste symbolisait alors une détente, une baisse de priorité pour le Grand Nord atlantique, une conviction que la rivalité avec Moscou n’exigeait plus le même dispositif avancé.
Ce diagnostic n’a pas tenu. Les États-Unis y ont progressivement fait leur retour à partir du milieu des années 2010, sur fond de regain des tensions avec Moscou, après l’annexion de la Crimée. La base n’est plus seulement un souvenir de Guerre froide. Elle redevient un point d’appui. L’US Navy y déploie régulièrement des avions de patrouille maritime. Les pays de l’Otan y assurent épisodiquement la police du ciel et multiplient les exercices militaires.
Ce retour n’est pas présenté, côté islandais officiel, comme une occupation déguisée. Il est présenté comme la remise en marche d’un outil collectif. L’île accueille. Les alliés patrouillent. Les exercices se succèdent. Northern Viking, fin août, en a fourni une illustration récente, avec la visite du commandant suprême des forces de l’Otan en Europe, le général américain Alexus Grynkewich.
La géographie explique mieux que les communiqués pourquoi Keflavik compte. L’île est un pivot du GIUK, ce passage stratégique entre le Groenland, l’Islande et le Royaume-Uni. Les sous-marins de la Flotte du Nord russe qui gagnent l’Atlantique par la mer de Norvège doivent franchir cet espace. Contrôler, surveiller, détecter: voilà ce que permet une présence avancée sur l’île. Sans armée islandaise pour le faire seule, le dispositif allié devient décisif.
Le GIUK, Verrou De L’Atlantique Nord
Le sigle GIUK n’est pas un jargon anodin. Il désigne un verrou. Groenland, Islande, United Kingdom. Entre ces trois masses, l’eau froide de l’Atlantique Nord forme un corridor que les planificateurs militaires connaissent depuis la Guerre froide. C’est par là que des sous-marins russes, partant de la Flotte du Nord, peuvent chercher à gagner l’Atlantique après avoir emprunté la mer de Norvège.
L’Islande se trouve au milieu de ce dispositif naturel. Elle n’a pas besoin d’une grande flotte pour être importante. Sa position suffit. Une piste, des hangars, des moyens de surveillance, des accords d’accueil, et l’île devient un nœud. C’est exactement le rôle qu’elle revendique aujourd’hui: pas celui d’un belligérant autonome, celui d’un multiplicateur pour ceux qui ont les avions, les navires et les sous-marins.
Jonas Allansson compare la situation actuelle à celle de la Guerre froide. La formule n’est pas lancée à la légère. «La situation que nous connaissons aujourd’hui est assez comparable», précise-t-il. Puis il ajoute une nuance plus sombre: à certains égards, l’incertitude est même plus grande aujourd’hui, notamment en raison de la politique du régime russe. Le parallèle historique sert donc à deux choses. Il rappelle que l’île a déjà connu ce type de tension. Il souligne que le présent n’est pas une simple copie du passé.
La situation que nous connaissons aujourd’hui est assez comparable. À certains égards, l’incertitude est même plus grande aujourd’hui, notamment en raison de la politique du régime russe.
Jonas Allansson
Cette incertitude accrue justifie, aux yeux des autorités, le retour des moyens alliés et l’effort islandais sur les infrastructures. Elle justifie aussi que l’on parle à nouveau de police du ciel, de patrouilles maritimes, d’exercices. Le GIUK n’est plus un souvenir de manuels. Il est redevenu un théâtre vivant.
Russie, Chine Et Banquise Qui Fond
Le dossier ne se limite pas à Moscou. La Chine affiche elle aussi un intérêt croissant pour la région, dont les ressources et les routes maritimes deviennent plus accessibles à mesure que la banquise fond. Le réchauffement n’est pas ici un thème écologique isolé. Il est un facteur stratégique. Moins de glace, plus d’accès. Plus d’accès, plus de présences. Plus de présences, plus de rivalités.
Le général Alexus Grynkewich l’a dit lors de sa visite de l’exercice Northern Viking, fin août sur l’île. Aujourd’hui, des navires russes et chinois, soi-disant de recherche, effectuent des patrouilles communes dans l’Arctique. La formule «soi-disant de recherche» n’est pas anodine. Elle indique que l’étiquette scientifique ne convainc pas le commandement allié.
Aujourd’hui, des navires russes et chinois, soi-disant de recherche, effectuent des patrouilles communes dans l’Arctique. Mais nous savons tous qu’ils ne sont pas ici pour compter les macareux.
Général Alexus Grynkewich, commandant suprême des forces de l’Otan en Europe
L’image des macareux est restée. Elle sert à dire tout bas ce que le langage diplomatique dit rarement tout haut: la recherche affichée n’épuise pas le motif de la présence. Dans l’Arctique qui s’ouvre, la ligne entre science, surveillance et projection d’influence s’estompe. L’Islande, «tour de guet», se trouve pile sur cette ligne.
Pour un pays sans armée, cette évolution a une conséquence directe. Plus la région s’anime, plus la valeur de son territoire augmente aux yeux des alliés. Plus cette valeur augmente, plus les demandes d’accueil, de transit et de coopération se font pressantes. D’où le choix islandais d’investir dans les infrastructures permettant cet accueil et ce transit, ainsi que dans la cybersécurité.
Investir Sans Devenir Une Armée
L’Islande ne bascule pas vers une militarisation classique. Elle ne crée pas, d’un coup, la force qu’elle n’a jamais eue. Elle choisit un autre chemin: rendre le territoire plus utile aux alliés, plus résilient face aux menaces hybrides, plus capable d’accueillir avions et personnels. Elle prévoit de consacrer à ces efforts 1,5% de son produit intérieur brut d’ici à 2035.
Le chiffre n’est pas un budget de grande puissance. Il est un signal. Il dit que le pays accepte de payer davantage pour rester dans le rôle qu’il s’assigne. Infrastructures d’accueil. Capacités de transit. Cybersécurité. Ce sont des outils de souveraineté relative, pensés pour un État qui externalise l’essentiel de la force armée tout en refusant d’être un simple terrain passif.
Ce choix ne fait pas l’unanimité. Il existe en Islande un mouvement antimilitariste solidement enraciné. Stefan Palsson en est une figure. Il juge «imprudent» d’ouvrir aussi largement les portes aux Américains et à l’Otan. Pour lui, plus il y aura d’infrastructures militaires en Islande, plus le pays risque d’être entraîné dans un conflit qui, au fond, ne le concerne pas.
Plus il y aura d’infrastructures militaires en Islande, plus nous risquons d’être entraînés dans un conflit qui, au fond, ne nous concerne pas.
Stefan Palsson
La critique va plus loin que la prudence budgétaire. Elle porte sur la finalité même de la présence américaine. Selon Stefan Palsson, il ne fait absolument aucun doute que cette présence n’a jamais eu pour objectif de servir les intérêts des Islandais ou d’assurer leur défense. Elle a toujours répondu, dit-il, aux intérêts militaires des États-Unis.
Dans cette lecture, l’île n’est pas protégée: elle est utilisée. Le parapluie américain n’est pas d’abord un toit pour Reykjavik. C’est un dispositif pour Washington. L’argument est ancien dans la tradition antimilitariste locale. Il retrouve une actualité depuis que Donald Trump parle du Groenland et que les exercices alliés se multiplient sur l’île.
Le Groenland, L’Ombre Portée
Le Groenland n’est pas l’Islande. C’est un territoire autonome danois. Mais il est situé à moins de trois cents kilomètres. Assez près pour que toute tension autour de ce territoire rejaillisse immédiatement sur le débat islandais. Les visées répétées de Donald Trump sur le Groenland ont donc une résonance particulière à Reykjavik. Elles ne concernent pas seulement Copenhague. Elles concernent tout le voisinage arctique et atlantique.
Stefan Palsson pousse le raisonnement jusqu’à un cas extrême. Selon lui, l’île risquerait même de servir de point d’appui logistique dans l’hypothèse où Washington emploierait la manière forte pour s’emparer du Groenland. Il juge ce scénario «très improbable». Il l’évoque pourtant, parce qu’il illustre sa thèse: une fois les infrastructures ouvertes largement aux Américains, l’Islande n’en contrôle plus pleinement l’usage politique.
Les autorités islandaises ne suivent pas cette interprétation. Jonas Allansson reconnaît que la rhétorique politique est préoccupante, puis recentre le propos sur la nécessité de renforcer la relation. Deux lectures du même fait. D’un côté, la présence américaine comme risque d’entraînement. De l’autre, la présence américaine comme seule garantie crédible pour un pays sans armée.
Entre les deux, le référendum de samedi dernier n’a pas choisi l’Europe comme échappatoire. Il a laissé intacte l’architecture transatlantique. Le Groenland reste une source d’inquiétude. Il n’est pas devenu, dans les urnes, le prétexte d’un basculement vers l’Union européenne.
Ce que dit le camp officiel
Renforcer le lien avec les États-Unis. Accueillir alliés et exercices. Investir dans les infrastructures et la cybersécurité. Viser 1,5% du PIB d’ici 2035.
Ce que dit la critique antimilitariste
Ouverture imprudente. Risque d’être entraînés. Présence américaine au service des intérêts de Washington. Hypothèse extrême d’un appui logistique vers le Groenland, jugée très improbable.
Pourquoi L’Europe Ne Remplace Pas Washington
On pourrait croire que l’imprévisibilité américaine pousserait automatiquement vers Bruxelles. Le dossier islandais montre le contraire, ou du moins la complexité du mouvement. Oui, les menaces de Donald Trump ont renforcé le débat européen en Islande. Non, elles n’ont pas convaincu que l’Union offrirait dès demain une meilleure garantie militaire que le système déjà en place.
Mikaa Blugeon-Mered insiste sur ce point. La clause d’assistance mutuelle des traités européens a peu pesé face aux garanties de la superpuissance américaine. Adhérer à l’Union ne permettrait pas de remplacer simplement un parapluie par un autre. L’image du parapluie est utile précisément parce qu’elle refuse le magie du substitut. Un parapluie européen n’est pas, aujourd’hui, l’équivalent opérationnel du parapluie américain pour Reykjavik.
Cela n’efface pas l’intégration économique. L’Espace économique européen demeure. Le marché unique demeure. Le refus de rouvrir les négociations d’adhésion ne signifie pas un rejet de l’Europe comme espace commercial. Il signifie que la défense continue d’être pensée dans un autre registre, celui de l’Alliance atlantique et de l’accord de 1951.
Le paradoxe mérite d’être relu lentement. Trump agite le débat européen. Trump ne suffit pas à faire basculer le calcul militaire. Les Islandais discutent davantage de l’Union. Ils ne lui confient pas, pour autant, la clé de leur sécurité. Le statu quo sort donc consolidé, non parce que tout le monde est rassuré, mais parce qu’aucune alternative n’a paru assez solide.
Police Du Ciel, Patrouilles Et Exercices
Concrètement, que voit-on sur l’île? Des avions de patrouille maritime américains déployés régulièrement depuis Keflavik. Une police du ciel assurée de façon épisodique par des pays de l’Otan. Des exercices plus fréquents. Northern Viking, fin août, a donné un visage à cette activité. Le général Grynkewich est venu. Il a parlé des navires russes et chinois. Il a rappelé, par la boutade des macareux, que l’Arctique n’est plus un décor vide.
Ces dispositifs ne transforment pas l’Islande en puissance militaire. Ils confirment son rôle d’hôte. Un hôte qui investit pour mieux recevoir. Un hôte qui accepte que son ciel et ses pistes servent à la surveillance d’un passage vital. Un hôte qui, faute d’armée propre, fait de l’accueil une politique de défense.
Pour les alliés, l’intérêt est évident. Surveiller le GIUK depuis l’île réduit l’espace dans lequel des sous-marins peuvent espérer passer inaperçus. Pour l’Islande, l’intérêt officiel est tout aussi clair: mieux vaut être dans le dispositif que d’espérer la neutralité dans une région qui se remilitarise. Pour les antimilitaristes, le même fait se lit à l’envers: chaque nouvel hangar, chaque nouvel exercice accroît la visibilité de l’île comme cible ou comme enjeu.
Les trois lectures coexistent. Aucune n’a tranché définitivement le débat intérieur. Le référendum n’a tranché que la question européenne. Sur la présence américaine, le pays reste dans la continuité, avec un effort budgétaire annoncé jusqu’en 2035 et une contestation qui n’a pas disparu.
Ce Que Change Trump, Ce Qu’Il Ne Change Pas
Donald Trump n’a pas fermé Keflavik. Il n’a pas dénoncé, dans les éléments rapportés ici, l’accord de 1951. Il n’a pas fait quitter l’Otan à l’Islande. Ce qu’il a fait, c’est semer le doute par ses visées répétées sur le Groenland et par le bras de fer commercial avec le Canada. Assez pour ébranler quelques certitudes. Pas assez, jusqu’ici, pour chambouler l’ordre établi.
Jonas Allansson traduit cette tension en langage de responsable. La rhétorique est préoccupante. La relation doit être renforcée. On ne trouve pas, dans cette ligne, l’appel à une défense européenne de substitution. On trouve le réflexe atlantiste d’un pays qui, depuis 1944, n’a jamais misé sur une armée nationale.
Le Canada entre dans le tableau comme un autre signal d’instabilité nord-américaine. Le bras de fer commercial de Washington avec Ottawa rappelle que même les partenaires proches peuvent être bousculés. Pour Reykjavik, le message est ambivalent. Il montre que l’allié américain peut être brusque. Il ne crée pas, à lui seul, un parapluie de rechange.
D’où le sentiment d’un entre-deux. L’île sait qu’elle dépend. Elle sait que le partenaire est devenu moins prévisible. Elle choisit néanmoins de parier sur la continuité du lien, tout en mettant de l’argent dans des infrastructures qui rendent ce lien plus opérationnel. Le 1,5% du PIB à l’horizon 2035 s’inscrit dans cette logique: ni armée nouvelle, ni rupture, mais consolidation du rôle d’hôte stratégique.
Une Comparaison Avec La Guerre Froide Qui Ne Ferme Rien
Dire que la situation actuelle est assez comparable à celle de la Guerre froide aide à comprendre le retour à Keflavik. Cela n’épuise pas le présent. Jonas Allansson le reconnaît en parlant d’une incertitude plus grande, liée à la politique du régime russe. La comparaison sert d’échelle. Elle n’est pas une nostalgie. Elle n’est pas non plus une promesse que les mêmes recettes suffiront.
Durant la Guerre froide, le rôle de l’île était déjà celui d’un verrou atlantique. Après 2006, ce rôle avait paru moins urgent. Après l’annexion de la Crimée, il est revenu. Aujourd’hui s’y ajoutent la Chine, la fonte de la banquise, les patrouilles conjointes présentées comme scientifiques, et une politique américaine plus erratique dans le discours. Le décor ressemble à l’ancien. Les acteurs se sont multipliés. Les certitudes se sont réduites.
C’est pourquoi le mot «incertitude» revient. Incertitude russe. Incertitude américaine dans le verbe. Incertitude climatique qui ouvre des routes. Incertitude intérieure, entre ceux qui voient dans l’Otan une protection et ceux qui y voient un piège. Le référendum n’a pas dissipé ces doutes. Il a seulement refusé d’y répondre par une candidature européenne relancée.
Le Mouvement Antimilitariste, Voix Persistante
On aurait tort de traiter Stefan Palsson comme une note de bas de page. Le mouvement antimilitariste est décrit comme solidement enraciné. Il parle une langue que beaucoup d’Islandais comprennent, même s’ils ne la suivent pas jusqu’au bout dans les urnes européennes. Cette langue dit: plus on construit pour les autres, plus on s’expose. Plus on s’expose, moins on maîtrise l’agenda.
Palsson affirme que la présence militaire américaine n’a jamais eu pour but de servir les intérêts islandais ou d’assurer la défense de l’île. Elle a toujours répondu aux intérêts militaires des États-Unis. La phrase est tranchante. Elle inverse le récit officiel du parapluie. Dans le récit officiel, Washington protège. Dans le récit antimilitariste, Washington se sert.
Le scénario groenlandais, jugé très improbable par le même Palsson, fonctionne comme une fable stratégique. Si un jour Washington passait de la rhétorique à la manière forte sur le Groenland, l’Islande trop ouverte pourrait devenir une base logistique. Même improbable, l’hypothèse sert à interroger le présent: qui décide de l’usage des pistes, des dépôts, des accords d’accueil?
Les autorités répondent implicitement en parlant de relation à renforcer, d’infrastructures à améliorer, de rôle de multiplicateur de force. Elles ne reprennent pas le vocabulaire de la méfiance structurelle. Le pays avance donc avec deux récits parallèles. L’un gouverne la politique déclarée. L’autre continue d’exister dans l’espace public.
Ce Que L’Île Accepte D’Être
Se présenter comme une tour de guet n’est pas seulement une métaphore. C’est un programme. Une tour de guet observe. Elle signale. Elle n’attaque pas. Elle dépend de ceux qui reçoivent le signal et qui possèdent les moyens d’agir. L’Islande assume cette position. Elle l’assume assez pour y consacrer une trajectoire budgétaire jusqu’en 2035. Elle l’assume assez pour rouvrir largement Keflavik aux alliés.
Le multiplicateur de force, autre formule officielle, dit la même chose avec un vocabulaire d’état-major. L’île multiplie la portée des autres. Elle n’ajoute pas une armée islandaise au théâtre. Elle ajoute un territoire bien placé, des installations, une capacité d’accueil, un effort cyber. Dans une Alliance où certains apportent des divisions et d’autres des ports, Reykjavik choisit d’apporter le sol et le ciel.
Cette identité stratégique explique le rejet du grand basculement européen. Remplacer le parapluie américain par un parapluie européen supposerait que l’Union puisse, demain matin, tenir le même rôle opérationnel dans le GIUK. L’analyse rapportée par Mikaa Blugeon-Mered dit que ce n’est pas ainsi que les Islandais tranchent. Ils peuvent débattre de l’Europe. Ils ne lui donnent pas la clé de la base.
Au Bout Du Compte, Un Ordre Qui Tient
On peut résumer le dossier sans l’enjoliver. L’Islande n’a pas d’armée depuis 1944. Elle s’appuie sur l’Otan et sur l’accord de 1951 avec les États-Unis. Elle participe au marché unique via l’Espace économique européen. Samedi dernier, elle a refusé de relancer les négociations d’adhésion à l’Union. Les tensions arctiques lui ont rendu une importance de premier plan. Keflavik, fermée en 2006, a vu le retour américain à partir du milieu des années 2010, après l’annexion de la Crimée. Le GIUK est redevenu un passage critique pour les sous-marins de la Flotte du Nord. La Chine s’intéresse à la région. Des navires russes et chinois patrouillent ensemble sous étiquette de recherche. Le général Grynkewich assure qu’ils ne sont pas là pour compter les macareux.
Donald Trump a ébranlé des certitudes par ses propos sur le Groenland, tout proche, et par son bras de fer avec le Canada. Jonas Allansson trouve la rhétorique préoccupante et veut malgré tout renforcer la relation. Stefan Palsson juge l’ouverture aux Américains et à l’Otan imprudente et craint qu’un conflit extérieur n’englobe l’île. Mikaa Blugeon-Mered explique pourquoi l’Europe ne remplace pas, aujourd’hui, le parapluie américain. L’Islande prévoit 1,5% de son PIB d’ici 2035 pour les infrastructures d’accueil, le transit et la cybersécurité.
Rien, dans cet ensemble, n’annonce un revirement spectaculaire. Le statu quo n’est pas le calme. C’est le choix de rester dans un système connu alors même que le système tremble un peu. L’île reste sous le parapluie américain. Elle le sait. Elle le discute. Elle le critique. Elle n’en sort pas. Malgré Trump, malgré Moscou, malgré Pékin, malgré le souvenir de 2006 et malgré le débat antimilitariste, le dispositif de 1951 et l’ancrage atlantiste continuent de structurer la sécurité d’un pays qui a décidé, il y a plus de quatre-vingts ans, de ne pas avoir d’armée.
La suite dépendra moins d’un nouveau référendum européen immédiat que de la façon dont Washington, Moscou et les capitales de l’Alliance feront vivre, concrètement, ce verrou islandais. Pour l’heure, Reykjavik a choisi la continuité. Une continuité vigilante. Une continuité contestée. Une continuité qui, à ce stade, tient encore.









