Plus de cent quatre-vingts petits colis chaque seconde. Voilà le rythme auquel le marché européen a absorbé, en 2025, un flux venu pour l’essentiel de Chine. Face à cette vague, les principales fédérations textiles du continent ont choisi le salon Première Vision, à Villepinte près de Paris, pour adresser mardi une demande précise à la Commission européenne : fixer à dix euros par paquet les frais de traitement prévus sur ces envois. Le message est net. La taxe déjà en place ne suffit pas. La filière veut aller plus loin, et elle le dit à voix haute.
Une pression industrielle face aux petits colis
Le cadre est posé depuis plusieurs mois. L’Union européenne serre la vis face aux plateformes de vente en ligne asiatiques, comme Shein, Temu ou AliExpress. Ces acteurs sont accusés de pollution environnementale et de concurrence déloyale. Ce n’est plus un débat de coulisses. C’est une séquence politique et économique qui touche directement l’industrie textile européenne, ses usines, ses emplois et ses douanes.
Depuis le 1er juillet, l’Union applique déjà une taxe de trois euros sur chaque catégorie de produits transportés dans ces petits paquets. Cette première couche fiscale a un effet mesurable. Selon ce qui a été annoncé la semaine dernière par Bercy, les importations de colis sur le marché européen ont chuté de 30 à 40 %. Le recul est net. Il n’est pas, pour autant, considéré comme un point d’arrivée.
La Commission prévoit que cette mesure soit complétée en novembre par des frais de traitement. Le montant n’a pas encore été fixé. Il pourrait s’élever à deux euros par colis. C’est précisément ce plafond possible que les fédérations contestent. Elles jugent le niveau trop bas au regard du volume et du modèle économique visé.
En 2025, près de 5,9 milliards de petits colis, dont 93 % provenaient de Chine, sont entrés sur le marché européen. Soit plus de 180 chaque seconde, et quatre fois plus qu’en 2022.
Le salon Première Vision comme tribune
Mardi, le salon spécialisé Première Vision a servi de scène. Devant de nombreux représentants de la filière, Mario Jorge Machado, président de la principale fédération textile européenne, Euratex, a résumé la position du secteur. On ne peut pas s’arrêter là. La formule est courte. Elle porte toute la stratégie : la taxe de trois euros a produit un premier choc, les frais de traitement doivent maintenant peser davantage.
Euratex a demandé que ces frais atteignent dix euros. La fédération a aussi précisé l’usage souhaité de l’argent collecté. La manne devrait être fléchée vers le renforcement des contrôles douaniers. Elle ne devrait pas être absorbée dans le budget général de la Commission européenne. Le débat n’est donc pas seulement tarifaire. Il porte aussi sur la destination des recettes.
On ne peut pas s’arrêter là.
Mario Jorge Machado, président d’Euratex
Le lieu n’est pas anodin. Première Vision rassemble les professionnels du tissu, de l’habillement et de la création. Y parler de colis, de plateformes et de douanes, c’est relier le salon de la matière à la réalité du commerce en ligne. Les représentants présents ont entendu un argument industriel, pas un slogan isolé.
Ce que les dix euros veulent dire
Pierre-François Le Louët, coprésident de l’Union française des industries de la mode et de l’habillement, a donné une lecture claire du montant. Ces dix euros ne sont pas punitifs. Ils représentent le vrai coût du business model des plateformes, un modèle qui donne du fil à retordre aux douanes européennes. L’idée n’est pas d’afficher une sanction pour la sanction. Elle est de faire correspondre le tarif au coût réel du flux.
Ces dix euros représentent le vrai coût du business model.
Pierre-François Le Louët, coprésident de l’UFIMH
Cette fédération française est, avec l’Union des Industries textiles, solidaire de la demande d’Euratex. Le front n’est donc pas seulement européen au sommet. Il s’ancre aussi dans les organisations françaises de la mode et de l’habillement. La convergence est affichée. Elle vise à peser sur le calibrage de novembre.
Le contraste avec l’hypothèse de deux euros est volontairement mis en avant. Deux euros compléteraient la taxe de trois euros déjà appliquée. Dix euros changeraient d’échelle. Pour les fédérations, l’écart n’est pas cosmétique. Il doit coller à la charge que les petits colis font peser sur les contrôles et sur le marché.
Le volume qui justifie la demande
Les chiffres de 2025 restent le cœur de l’argumentaire. Près de 5,9 milliards de petits colis sont entrés sur le marché européen. Quatre-vingt-treize pour cent provenaient de Chine. Plus de cent quatre-vingts colis chaque seconde. Quatre fois plus qu’en 2022. Ces données décrivent une accélération brutale en trois ans.
Un tel rythme transforme la nature du contrôle. Les douanes européennes doivent traiter un flux massif, fragmenté, composé de petits paquets plutôt que de containers homogènes. Les plateformes visées construisent leur modèle sur cette granularité. C’est précisément ce que les professionnels du textile mettent en cause lorsqu’ils parlent de concurrence déloyale et de pollution environnementale.
| Point de repère | Donnée retenue |
|---|---|
| Petits colis en 2025 | près de 5,9 milliards |
| Part chinoise | 93 % |
| Rythme d’entrée | plus de 180 colis par seconde |
| Comparaison avec 2022 | quatre fois plus |
| Taxe en vigueur depuis le 1er juillet | 3 euros par catégorie de produits |
| Effet annoncé sur les importations | baisse de 30 à 40 % |
| Frais de traitement évoqués pour novembre | montant non fixé, éventuellement 2 euros |
La baisse de 30 à 40 % après la taxe de trois euros sert d’appui. Elle montre qu’un instrument tarifaire peut freiner le flux. Elle sert aussi d’argument pour dire que le levier n’a pas été poussé assez loin. D’où la demande de dix euros, formulée comme un complément et non comme une substitution.
Qui parle au nom de la filière
Euratex n’est pas une voix isolée. La fédération représente près d’une trentaine de fédérations européennes de l’industrie textile. Le périmètre annoncé couvre notamment la France, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, la Croatie, le Danemark, la Suisse et le Royaume-Uni. La carte est large. Elle relie des bassins industriels aux histoires différentes, mais exposés au même flux de petits colis.
La filière représente 1,2 million d’emplois en Europe, a rappelé Euratex. Ce chiffre n’est pas un ornement. Il place la demande tarifaire dans une logique d’emploi et de tissu productif. Les fédérations parlent de concurrence déloyale parce qu’elles estiment que le modèle des plateformes contourne le coût réel d’un commerce contrôlé, tracé et fiscalisé.
En France, l’UFIMH et l’Union des Industries textiles se sont alignées. Le relais national donne du poids à la demande européenne. Il inscrit aussi le débat dans une séquence française déjà ouverte contre la mode ultra-éphémère, dont Shein est présenté comme le symbole.
La séquence française du malus
Mardi, en France, est entrée en vigueur l’une des mesures phares de la loi visant à endiguer la mode ultra-éphémère. Cette mesure impose un malus sur chacun des produits concernés. Le malus peut atteindre jusqu’à 19,50 euros en plus pour une veste d’ici 2030. Le calendrier est long. Le signal, lui, est immédiat.
Le parallèle avec la demande des dix euros n’est pas une invention de lecture : les deux outils se situent dans la même journée et dans le même champ. D’un côté, un malus français progressif sur le produit. De l’autre, une revendication européenne de frais par colis. Les deux visent le même type de flux, les mêmes plateformes, le même soupçon de modèle trop léger face aux règles du marché.
Shein apparaît dans les deux récits. Comme plateforme asiatique visée par le resserrement européen. Comme symbole de la mode ultra-éphémère visée par la loi française. Temu et AliExpress figurent dans le premier cadre, celui des petits colis et des accusations de pollution environnementale et de concurrence déloyale.
Taxe de trois euros, puis frais de traitement
Le dispositif européen se construit en deux temps. Premier temps : depuis le 1er juillet, trois euros sur chaque catégorie de produits transportés dans les petits paquets. Second temps : en novembre, des frais de traitement dont le montant reste ouvert. L’hypothèse de deux euros circule. La filière en propose cinq fois plus.
Cette architecture explique le ton employé à Villepinte. Les professionnels ne demandent pas d’inventer un instrument. Ils demandent de le calibrer autrement. Ils veulent aussi verrouiller l’usage de la recette. Contrôles douaniers plutôt que budget général. Le ciblage est politique autant que technique.
Renforcer les contrôles, dans ce discours, répond au constat d’un flux qui a quadruplé depuis 2022. Plus le volume croît, plus le coût de traitement par paquet devient un enjeu. C’est le sens de la formule sur le vrai coût du business model. Le colis n’arrive pas seul. Il arrive avec une charge pour les douanes européennes.
Accusations portées contre les plateformes
Deux griefs structurent le resserrement européen. La pollution environnementale. La concurrence déloyale. Ils sont associés aux plateformes de vente en ligne asiatiques nommément citées. Ils servent de justification à la taxe déjà appliquée et aux frais encore à fixer.
Les fédérations textiles s’inscrivent dans cette grille. Elles n’ajoutent pas d’autre chef d’accusation que ceux déjà posés dans le cadre européen. Elles en déduisent une conséquence tarifaire : dix euros par colis, fléchés vers les contrôles. Le raisonnement reste linéaire. Volume exceptionnel, modèle contesté, coût sous-évalué, recette à réserver aux douanes.
- Plateformes citées : Shein, Temu, AliExpress.
- Griefs retenus : pollution environnementale et concurrence déloyale.
- Outil déjà actif : taxe de 3 euros depuis le 1er juillet.
- Outil à venir : frais de traitement en novembre.
Ce que la filière ne veut pas
Deux refus apparaissent clairement. Premier refus : s’arrêter à l’effet de la taxe de trois euros, même si cette taxe a fait chuter les importations de 30 à 40 %. Second refus : laisser les futurs frais de traitement se fondre dans le budget général de la Commission. La demande de fléchage est aussi importante que le montant.
En demandant dix euros, Euratex et les fédérations solidaires cherchent à empêcher un calibrage qu’elles jugent trop proche de deux euros. Elles présentent dix euros comme un niveau correspondant au coût du modèle, non comme une peine. La distinction, portée par Pierre-François Le Louët, vise à légitimer le chiffre auprès des décideurs.
Le rappel des 1,2 million d’emplois fonctionne comme un garde-fou. Il dit que la discussion tarifaire n’est pas abstraite. Elle concerne une industrie présente dans une trentaine de fédérations nationales et dans les pays listés par Euratex. France et Italie, Espagne et Portugal, Allemagne et Autriche, Belgique et Croatie, Danemark, Suisse et Royaume-Uni : le même dossier circule d’un bout à l’autre de cette carte.
Novembre comme horizon
Le calendrier européen est connu dans ses grandes lignes. La taxe de trois euros est déjà là. Les frais de traitement doivent compléter le dispositif en novembre. Le montant n’est pas arrêté. C’est cette fenêtre que les fédérations tentent d’occuper depuis Première Vision.
La journée de mardi superpose donc trois couches. Une demande européenne de dix euros par colis. Un argument sur le fléchage vers les douanes. Une entrée en vigueur, en France, d’un malus contre la mode ultra-éphémère, pouvant aller jusqu’à 19,50 euros en plus pour une veste d’ici 2030. Même jour, même famille de sujets, deux échelles.
Rien dans cette séquence n’indique que la Commission a déjà retenu dix euros. Le texte de la demande reste une revendication de filière. L’hypothèse officielle encore citée pour les frais de traitement demeure un montant non fixé, éventuellement de deux euros. L’écart entre les deux chiffres est le véritable objet du bras de fer.
Relire le modèle du petit colis
Le petit colis n’est pas un détail logistique. Il est le support du modèle dénoncé. Des milliards d’envois, une origine chinoise largement dominante, une fréquence supérieure à cent quatre-vingts unités par seconde en 2025 : ces éléments décrivent une industrialisation de l’envoi unitaire. Les douanes européennes se retrouvent face à une poussière de paquets plutôt qu’à des flux groupés.
C’est pourquoi les professionnels parlent de vrai coût. Traiter, contrôler, identifier les catégories de produits déjà soumises à la taxe de trois euros : chaque étape a un prix. Si les frais de novembre restent autour de deux euros, les fédérations estiment que ce prix restera sous-évalué. Si le niveau grimpe à dix euros, elles y voient une correspondance avec le modèle.
La baisse déjà observée de 30 à 40 % après le 1er juillet sert de preuve d’efficacité partielle. Elle nourrit aussi l’idée qu’un signal-prix plus fort peut encore infléchir le flux. D’où la phrase de Mario Jorge Machado. S’arrêter là reviendrait, selon lui, à considérer le premier recul comme un aboutissement.
Une industrie qui compte ses emplois
Le chiffre de 1,2 million d’emplois revient comme un socle. Euratex le rappelle pour ancrer la demande dans le réel productif. Derrière les fédérations se trouvent des entreprises de textile et d’habillement exposées à un commerce en ligne massif, rapide, et taxé seulement récemment sur les petits paquets.
La solidarité française affiche la même lecture. UFIMH et Union des Industries textiles ne se distinguent pas d’Euratex sur le montant. Elles reprennent la demande de dix euros. Elles acceptent la présentation non punitive du tarif. Elles inscrivent le dossier dans la défense d’une filière qui se dit confrontée à un modèle dont le coût est reporté sur les contrôles publics.
Le salon de Villepinte a permis de tenir ce discours devant la profession. Pas dans une salle isolée. Devant de nombreux représentants de la filière. La publicité de la demande fait partie de la stratégie. Elle vise la Commission, mais elle s’adresse aussi aux acteurs du textile présents sur place.
Ce qui est fixé, ce qui ne l’est pas
Plusieurs éléments sont déjà établis. La taxe de trois euros s’applique depuis le 1er juillet. Les importations de colis ont reculé de 30 à 40 %. Des frais de traitement sont prévus en novembre. Les plateformes Shein, Temu et AliExpress sont dans le viseur européen. Le volume 2025 atteint près de 5,9 milliards de petits colis, à 93 % chinois.
Plusieurs éléments restent ouverts. Le montant exact des frais de traitement. L’affectation finale des recettes. L’écart entre l’hypothèse de deux euros et la revendication de dix euros. La manière dont le malus français, désormais en vigueur dans son principe, montera jusqu’à 19,50 euros pour une veste d’ici 2030.
L’article de la filière tient dans cette tension. Un outil existe. Un second arrive. Le premier a déjà ralenti le flux. Le second n’a pas encore de prix définitif. Les fédérations tentent d’écrire ce prix avant que novembre ne le fige.
Le fil conducteur du dossier
On peut relire toute la séquence avec une seule question : combien doit coûter l’entrée d’un petit colis sur le marché européen, quand ce colis s’inscrit dans un flux de plusieurs milliards d’unités, majoritairement chinois, porté par des plateformes accusées de pollution environnementale et de concurrence déloyale ?
La réponse actuelle de l’Union, depuis juillet, est trois euros par catégorie de produits. La réponse envisagée pour novembre pourrait être deux euros de frais de traitement. La réponse des fédérations textiles est dix euros, affectés aux contrôles douaniers. La réponse française, sur un autre levier, est un malus produit par produit, pouvant gravir les échelons jusqu’en 2030.
Ces réponses ne se remplacent pas. Elles se superposent. C’est pourquoi la journée de mardi a pu accueillir à la fois l’entrée en vigueur d’une mesure nationale et une demande adressée à la Commission depuis un salon professionnel. Le textile européen a choisi de parler fort, avec un chiffre rond, au moment où le second étage du dispositif européen n’est pas encore verrouillé.
Le marché, lui, a déjà bougé. Moins de colis qu’avant la taxe de trois euros. Encore des milliards d’envois. Encore plus de cent quatre-vingts paquets par seconde si l’on s’en tient au rythme 2025. Assez, selon Euratex, pour refuser de s’arrêter là. Assez, selon l’UFIMH, pour dire que dix euros mesurent le coût d’un modèle, pas une punition. Le reste se jouera sur le montant que la Commission retiendra vraiment.









