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Mur Des Disparus À Katmandou Après La Crue Himalayenne

À Katmandou, un mur de 25 mètres recouvert de portraits est devenu le dernier recours des familles. Un frère chauffeur, une aïeule trop âgée pour courir, un père parti payer l’électricité : personne ne sait encore qui reviendra.

Comment faire quand l’eau et la boue ont tout emporté, et qu’il ne reste plus qu’un visage imprimé pour tenter de retrouver quelqu’un ? Dans la capitale népalaise, Katmandou, des proches viennent encore coller des portraits sur un mur des disparus, dernier recours après la crue dévastatrice de la semaine dernière. Sur une longueur d’environ vingt-cinq mètres, les photographies de Népalais et d’étrangers de tous âges montent aussi haut que possible et débordent même sur des colonnes dressées devant l’hôpital universitaire. Près de quatre mille cinq cents personnes sont portées manquantes après l’effondrement d’un glacier de l’Himalaya, qui a déclenché un tsunami d’eau et de boue au Népal et au Tibet voisin, en territoire chinois, dont près de quatre mille au seul Népal.

Un Mur De Portraits Devient Le Dernier Recours

Le mur n’a rien d’un monument. C’est une surface brute, trop courte pour contenir tant d’attente, trop exposée pour cacher la douleur. Les photos s’empilent, se chevauchent, grimpent. On y voit des visages nets, d’autres déjà fatigués par l’impression. On y lit des âges, des précisions vestimentaires, des liens familiaux. La foule passe sans interruption devant cette galerie. Certains filment l’alignement des visages imprimés. D’autres s’arrêtent longtemps, comme si un regard papier pouvait encore répondre.

Devant l’hôpital universitaire, le geste est simple et répété : coller, regarder, attendre. Le mur des disparus rassemble des portraits de membres d’une même famille, des images de jeunes hommes sportifs, celle d’une mère coiffée d’un bonnet qui porte avec fierté un bambin dans ses bras. En haut du mur, une femme de trente ans côtoie une autre de trente-cinq ans avec sa fille de huit ans. Chaque feuille est une absence devenue visible.

Ce que le mur donne à voir

Environ 25 mètres de portraits. Des Népalais et des étrangers. Tous les âges. Des colonnes utilisées faute de place. Une foule qui ne s’arrête pas.

Prakash Chhetri Cherche Encore Son Frère

Prakash Chhetri, quarante-six ans, a affiché la photo de son frère. L’homme en chemise bleue dit que son frère est toujours porté disparu. Il était chauffeur d’un groupe de neuf pèlerins. Un de ses passagers a survécu. C’est cette survie, unique dans le récit qu’il donne, qui lui permet encore d’espérer que son frère soit vivant.

Mon frère est toujours porté disparu.

Prakash Chhetri, 46 ans

L’espoir ici n’est pas une formule. Il s’accroche à un détail : un passager vivant parmi neuf pèlerins. Le reste du groupe n’est pas décrit davantage. Le frère chauffeur n’a pas reparu. La photo reste collée. Prakash revient au mur comme on revient à un lieu où l’absence a encore une adresse.

Le portrait d’un jeune homme sportif, dont l’annonce précise qu’il portait lors de sa disparition des lunettes noires et une veste de sport, rappelle que chaque disparition a aussi un instant vestimentaire, un dernier aspect connu. Ces détails ne racontent pas la crue. Ils tentent seulement de rendre un visage reconnaissable dans une ville où trop de personnes manquent.

À Trishuli Bazaar, Une Aïeule Trop Âgée Pour Courir

Debu Sapkota, chauffeur de cinquante-huit ans, est venu coller les photos de sa belle-mère de quatre-vingt-trois ans et de sa petite-fille. Elles ont disparu dans la ville de Trishuli Bazaar, balayée par la vague mercredi dernier. Une alerte pour évacuer a retenti. La vieille dame était trop âgée pour courir, témoigne-t-il. Selon un témoin qui l’a vue partir dans les flots, sa petite-fille l’a aidée à s’enfuir, mais elles ont toutes deux été emportées.

Je suis ici dans l’espoir de retrouver leurs corps.

Debu Sapkota, chauffeur de 58 ans

Debu Sapkota confie ne plus avoir l’espoir qu’elles aient survécu. Il brandit les portraits des deux disparues en habits de fête. Le contraste est brutal : des vêtements de cérémonie sur un mur de recherche, des visages préparés pour autre chose que la boue. Le dernier espoir, pour lui, a changé de nature. Il ne parle plus de retour. Il parle de corps.

Trishuli Bazaar revient dans plusieurs récits. La ville a été balayée. L’alerte a sonné. Courir n’était pas possible pour tout le monde. Une petite-fille a tenté d’aider une femme de quatre-vingt-trois ans. Les flots les ont emportées toutes les deux. Le mur de Katmandou reçoit ensuite ces deux photographies, comme il reçoit tant d’autres.

Trishuli Bazaar
Ville balayée par la vague mercredi dernier.
Alerte d’évacuation
Retentie, mais une aïeule trop âgée pour courir.

Népalais, Chinois, Indiens, Un Touriste Américain

Le mur n’est pas seulement népalais. De nombreuses photos d’ouvriers et d’ingénieurs chinois, travaillant sur les chantiers de plusieurs centrales hydroélectriques, ont été placardées. De même que celle d’un commerçant chinois venu déclarer des marchandises au poste-frontière de Rasuwa. À côté, des portraits de plusieurs pèlerins indiens et d’un touriste américain apparaissent aussi.

Ces présences étrangères disent la géographie de la catastrophe. L’effondrement d’un glacier de l’Himalaya a déclenché un tsunami d’eau et de boue au Népal et au Tibet voisin, en territoire chinois. Les chantiers hydroélectriques expliquent une partie des portraits chinois. Le poste-frontière de Rasuwa explique le commerçant venu déclarer des marchandises. Les pèlerins indiens et le touriste américain rappellent que la vallée n’était pas seulement un lieu de vie locale.

Sur le mur, ces origines se côtoient sans hiérarchie visible. Un ouvrier, un ingénieur, un commerçant, un pèlerin, un touriste, un chauffeur, une mère, une enfant. La crue n’a pas trié. Les familles, elles, tentent encore de nommer. Coller une photo, c’est refuser que le disparu devienne seulement un chiffre parmi les près de quatre mille cinq cents personnes portées manquantes, dont près de quatre mille au seul Népal.

Près De La Morgue, D’Autres Visages, Bouffis

Quelques allées plus loin, près de la morgue du complexe médical, sont affichées les photos de corps extraits de la boue, le visage bouffi. Le mur des vivants recherchés et le mur des corps trouvés ne disent pas la même chose, mais ils parlent de la même semaine. L’un demande une reconnaissance possible. L’autre montre ce que la boue a rendu.

Raj Kumari Tamang, une jeune femme de vingt ans portant un masque, s’est rendue à la morgue à la recherche de son père. Moti Lal Tamang était allé payer l’électricité à Trishuli Bazaar. Sa géolocalisation le montre près du pont de Trishuli. Elle n’en sait pas plus.

Mon père, Moti Lal Tamang, était allé payer l’électricité à Trishuli Bazaar. Sa géolocalisation le montre près du pont de Trishuli, mais je n’en sais pas plus.

Raj Kumari Tamang, 20 ans

Payer l’électricité. Un geste ordinaire. Puis plus rien, sinon une position près d’un pont. La jeune femme porte un masque. Elle cherche un père. La morgue reçoit des familles comme elle. Le pont de Trishuli devient une dernière coordonnée, pas une certitude.

Quatre-Vingt-Quatorze Corps, Douze Identifiés

La police tient dans une cour en plein air un bureau pour aider à l’identification des corps. En date de lundi, quatre-vingt-quatorze corps ont été reçus, explique un policier, O. M. Bahadur Rana, en charge de la gestion des corps après la catastrophe. Toutes les dépouilles étaient a priori népalaises. Seulement douze corps ont été identifiés et remis aux familles.

En date de lundi, nous avons reçu 94 corps. Nous avons seulement identifié 12 corps et nous les avons remis aux familles.

O. M. Bahadur Rana, policier en charge de la gestion des corps

Le bureau en plein air n’a rien d’abstrait. Il est là pour croiser un visage, un nom, une famille. Douze identifications sur quatre-vingt-quatorze corps reçus. Le reste attend. Les photos de visages bouffis, extraits de la boue, servent cet effort. L’identification avance plus lentement que l’affichage des disparus sur le mur de vingt-cinq mètres.

Repère donné Chiffre ou fait
Personnes portées manquantesprès de 4 500
Dont au Népalprès de 4 000
Longueur du mur des portraitsenviron 25 mètres
Corps reçus lundi94
Corps identifiés et remis12
Origine a priori des dépouilles reçuesnépalaise

La Recherche Continue Aussi En Ligne

Cet effort désespéré pour retrouver les victimes se poursuit en ligne, sur un site gouvernemental qui regroupe les informations sur les rescapés et les disparus, avec de nombreux appels à l’aide. Le papier collé n’est donc pas le seul support. L’écran relaie les mêmes questions. Qui a vu. Qui ressemble. Qui a survécu.

Un message raconte qu’hier a été vue la vidéo d’un enfant peinant à s’extraire de la boue qui l’emprisonnait, et qui ressemblait au neveu Suvansh Ghimire, emporté par l’inondation. La ressemblance n’est pas une identification. Elle suffit pourtant à écrire, à appeler, à chercher encore. La boue emprisonne. Un enfant tente d’en sortir. Une famille croit reconnaître.

Hier, nous avons vu la vidéo d’un enfant peinant à s’extraire de la boue qui l’emprisonnait, et qui ressemblait à mon neveu, Suvansh Ghimire, emporté par l’inondation.

Le site gouvernemental rassemble rescapés et disparus. Les appels à l’aide s’y multiplient. Le mur de l’hôpital universitaire et la page en ligne disent la même urgence avec deux matières différentes : l’encre collée, le message publié. Dans les deux cas, les familles tentent de transformer un visage en reconnaissance.

Ce Que Les Photos Alignées Racontent Sans Parler

Une mère au bonnet, un bambin dans les bras. Une femme de trente ans. Une femme de trente-cinq ans et une fille de huit ans. Un jeune homme aux lunettes noires et à la veste de sport. Une belle-mère de quatre-vingt-trois ans en habits de fête. Une petite-fille. Un frère chauffeur. Un père parti payer l’électricité. Un commerçant au poste-frontière de Rasuwa. Des ouvriers et ingénieurs chinois. Des pèlerins indiens. Un touriste américain.

Ces éléments ne sont pas une liste froide lorsqu’ils se retrouvent collés les uns contre les autres. Ils composent une galerie d’avant. Avant la vague. Avant la boue. Avant le pont de Trishuli. Avant que Prakash n’affiche une photo. Avant que Debu ne dise qu’il n’a plus l’espoir d’une survie. Avant que Raj Kumari ne descende vers la morgue avec un masque.

La foule se presse sans interruption. Filmer l’alignement des visages imprimés devient un geste parmi d’autres. On filme parce que l’œil seul ne suffit plus à retenir tant de portraits. On filme aussi, peut-être, pour emporter le mur ailleurs, vers quelqu’un qui n’est pas encore venu le voir.

Katmandou, Point De Rassemblement Après La Vague

La capitale reçoit ceux qui cherchent. L’hôpital universitaire offre ses murs et ses colonnes. La morgue du complexe médical offre d’autres photographies. La cour en plein air offre un bureau de police pour l’identification. Rien de cela n’efface la crue. Tout cela organise seulement la suite, quand l’eau s’est déjà retirée et que les absents n’ont pas reparu.

La crue dévastatrice de la semaine dernière a laissé des familles devant un choix étroit : coller un portrait, consulter un site, se rendre à la morgue, tendre une photo en habits de fête, donner un âge, un vêtement, un lieu. Trishuli Bazaar. Le pont de Trishuli. Le poste-frontière de Rasuwa. Les chantiers de centrales hydroélectriques. Autant de points où la vie s’est interrompue.

Près de quatre mille personnes manquent au seul Népal. Près de quatre mille cinq cents au total, en comptant le Tibet voisin en territoire chinois. Ces ordres de grandeur encadrent chaque témoignage. Ils ne les remplacent pas. Un passager survivant parmi neuf pèlerins n’est pas une statistique. Une femme trop âgée pour courir n’est pas un total. Un père géolocalisé près d’un pont n’est pas un bilan.

L’Espoir Change De Forme Selon Les Familles

Chez Prakash Chhetri, l’espoir reste celui d’une vie. Un passager a survécu. Le frère chauffeur pourrait donc, encore, être vivant. Chez Debu Sapkota, l’espoir a basculé. Il ne croit plus que sa belle-mère et sa petite-fille aient survécu. Il est là pour les corps. Chez Raj Kumari Tamang, l’incertitude demeure entière : une géolocalisation, pas davantage.

Le mur accueille ces trois états à la fois. L’attente d’un vivant. La recherche d’un corps. L’ignorance presque complète. Les photographies ne tranchent pas. Elles tiennent simplement le nom et le visage dans l’espace public, devant l’hôpital, à hauteur de regard ou plus haut encore, faute de place.

Les colonnes devant l’hôpital universitaire deviennent des supports de secours. Le mur de vingt-cinq mètres ne suffit plus. Les portraits débordent. Cette débordement matériel dit déjà l’ampleur. Trop de visages pour trop peu de surface. Trop de familles pour une seule allée.

La Boue, Les Flots, Puis Les Papiers Collés

Le récit de la catastrophe, dans ce qui est dit ici, tient en quelques mouvements. Un glacier de l’Himalaya s’effondre. Un tsunami d’eau et de boue part vers le Népal et le Tibet voisin. Trishuli Bazaar est balayée mercredi dernier. Une alerte retentit. Des personnes courent. D’autres ne peuvent pas. Des corps sont extraits de la boue. Des visages sont bouffis. Des photos sont affichées près de la morgue. D’autres photos, celles des disparus, montent sur le mur.

Entre l’eau et le papier, il y a les familles. Elles portent des portraits. Elles portent un masque. Elles portent encore l’idée qu’un regard inconnu, dans la foule pressée, reconnaîtra enfin quelqu’un. Elles portent aussi, pour certaines, la conviction contraire : trop tard pour la survie, pas trop tard pour rendre un corps.

O. M. Bahadur Rana, en charge de la gestion des corps après la catastrophe, donne la mesure de ce travail lundi : quatre-vingt-quatorze dépouilles reçues, douze identifiées, toutes a priori népalaises. Le bureau en cour de plein air continue. Les familles aussi.

Des Gestes Minuscules Face À Une Vague Immense

Coller une photo. Filmer le mur. Brandir deux portraits en habits de fête. Dire qu’un frère est toujours porté disparu. Dire qu’une belle-mère était trop âgée pour courir. Dire qu’un père était allé payer l’électricité. Écrire qu’un enfant dans une vidéo ressemble à un neveu nommé Suvansh Ghimire. Chacun de ces gestes est étroit. Ensemble, ils occupent vingt-cinq mètres de mur, des colonnes, une morgue, une cour, un site gouvernemental.

Il n’y a pas d’autre dénouement dans ce qui est rapporté. Pas de liste complète. Pas de fin. Seulement cette coexistence : des disparus encore cherchés, des corps déjà extraits, des identifications encore rares, des appels encore publiés. Le dernier espoir des familles, dit le lieu même, tient à un portrait assez visible pour qu’un inconnu s’arrête.

Ce qui reste, concrètement

  • Un mur d’environ 25 mètres devant l’hôpital universitaire de Katmandou.
  • Des photos qui débordent sur des colonnes.
  • Une galerie filmée sans interruption.
  • Une morgue où d’autres visages, bouffis, sont affichés.
  • Un bureau de police en cour de plein air.
  • Un site gouvernemental pour rescapés et disparus.

Le Pont, La Frontière, Les Chantiers

Trois lieux reviennent avec insistance. Trishuli Bazaar, balayée par la vague. Le pont de Trishuli, où la géolocalisation de Moti Lal Tamang s’arrête. Le poste-frontière de Rasuwa, où un commerçant chinois était venu déclarer des marchandises. Autour, les chantiers de plusieurs centrales hydroélectriques expliquent la présence d’ouvriers et d’ingénieurs chinois parmi les portraits.

Ces lieux dessinent un corridor. Pas une carte complète, seulement le tracé que les familles donnent. On part payer une facture. On conduit neuf pèlerins. On déclare des marchandises. On travaille sur un chantier. Puis la vague. Puis Katmandou. Puis le mur.

Le touriste américain et les pèlerins indiens élargissent encore ce tracé. Ils rappellent que des itineraires spirituels et des itineraires de voyage ont croisé, la même semaine, le même tsunami d’eau et de boue. Leurs portraits sont apparus à côté des autres. La galerie ne sépare pas.

Reconnaître, Identifier, Remettre

Reconnaître un vivant sur un mur. Identifier un corps près d’une morgue. Remettre une dépouille à une famille. Ces trois verbes organisent désormais le quotidien décrit à Katmandou. Le premier appartient encore aux passants et aux proches. Le deuxième appartient à la police et aux familles venues comparer. Le troisième n’a concerné, lundi, que douze corps sur quatre-vingt-quatorze reçus.

Le visage bouffi complique la reconnaissance. Le portrait net du mur la simplifie, du moins en apparence. Entre les deux supports, il y a le temps, la boue, l’eau. Il y a aussi le masque de Raj Kumari Tamang, vingt ans, venue chercher Moti Lal Tamang. Il y a la chemise bleue de Prakash Chhetri. Il y a les habits de fête brandis par Debu Sapkota.

Rien n’indique, dans ce qui est connu ici, que le mur va s’arrêter. Rien n’indique non plus que l’identification va accélérer. Lundi a un chiffre. Le mur a une longueur. Les disparus ont un ordre de grandeur. Le reste est encore ouvert.

Une Galerie Qui N’En Finit Pas De S’Allonger

Les photos s’élèvent aussi haut que possible. Cette phrase décrit une contrainte physique et une obstination. On colle plus haut parce qu’il n’y a plus de place en bas. On déborde sur les colonnes parce que le mur de vingt-cinq mètres est déjà pris. L’espace vertical devient une réponse à l’afflux des absences.

Des membres d’une même famille se retrouvent parfois regroupés en haut du mur. Une femme de trente ans. Une femme de trente-cinq ans avec sa fille de huit ans. Ailleurs, des jeunes hommes sportifs. Ailleurs encore, une mère au bonnet et un bambin. Le classement n’est pas administratif. Il est familial, opportun, improvisé selon le moment où l’on arrive avec une feuille.

La capitale népalaise accueille ainsi une archive fragile. Le papier peut se décoller. La foule peut masquer un visage. La pluie peut venir. Malgré cela, les familles continuent d’afficher. Le dernier espoir, répété devant l’hôpital universitaire, tient à cette visibilité précaire.

Ce Que L’On Sait, Ce Que L’On Ne Sait Pas

On sait qu’un glacier de l’Himalaya s’est effondré. On sait qu’un tsunami d’eau et de boue a suivi, au Népal et au Tibet voisin en territoire chinois. On sait que près de quatre mille cinq cents personnes sont portées manquantes, dont près de quatre mille au Népal. On sait qu’un mur d’environ vingt-cinq mètres recouvre désormais des portraits devant l’hôpital universitaire de Katmandou.

On sait le nom de Prakash Chhetri, quarante-six ans, et que son frère chauffeur d’un groupe de neuf pèlerins n’est pas revenu, alors qu’un passager a survécu. On sait le nom de Debu Sapkota, cinquante-huit ans, chauffeur, venu pour une belle-mère de quatre-vingt-trois ans et une petite-fille disparues à Trishuli Bazaar. On sait le nom de Raj Kumari Tamang, vingt ans, et celui de son père Moti Lal Tamang, géolocalisé près du pont de Trishuli après être allé payer l’électricité.

On sait que des ouvriers et ingénieurs chinois, un commerçant chinois à Rasuwa, des pèlerins indiens et un touriste américain figurent aussi parmi les portraits. On sait que des photos de corps extraits de la boue, le visage bouffi, sont affichées près de la morgue. On sait que quatre-vingt-quatorze corps ont été reçus lundi, que douze ont été identifiés et remis, que toutes les dépouilles étaient a priori népalaises.

On ne sait pas, d’après ces éléments, où se trouve le frère de Prakash. On ne sait pas si les corps de la belle-mère et de la petite-fille de Debu ont été retrouvés. On ne sait pas davantage ce qu’est devenu Moti Lal Tamang au-delà d’une géolocalisation. On ne sait pas si l’enfant de la vidéo est Suvansh Ghimire. Le site gouvernemental et le mur restent ouverts précisément parce que ces réponses manquent.

Le Silence Autour Des Photos

La galerie est bavarde par accumulation et silencieuse par nature. Chaque portrait dit un nom ou un âge, parfois un vêtement, parfois un lien. Aucun ne dit la vague. La vague se lit dans le nombre, dans les colonnes trop chargées, dans les visages bouffis de l’autre allée, dans la phrase de Debu Sapkota lorsqu’il affirme n’avoir plus l’espoir d’une survie.

Les passants filment. Le film ajoute une couche. Le mur reste. Demain, d’autres feuilles pourront encore trouver un interstice. L’hôpital universitaire, la morgue, la cour, le site : quatre espaces pour une seule question. Qui est encore là. Qui n’est plus là. Qui peut être nommé parmi les corps reçus.

Dans la capitale, le dernier espoir a pris la forme d’un affichage. Pas d’un discours. Pas d’un bilan clos. Un affichage. Des visages levés contre la pierre et le ciment, aussi haut que possible, parce que les familles de Katmandou, après la crue née d’un glacier himalayen, n’ont plus que cela pour tenter de faire revenir un nom vers un visage, ou un corps vers une maison.

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