Elle se présente encore comme la mère de cinq enfants. Pas de quatre. Dans la cour, elle s’assoit souvent, le regard fixé plus bas, vers une tombe qu’elle connaît trop bien, et elle verse des larmes en veillant à ce que les autres enfants ne la voient pas. Alia al-Hallaq a perdu Mohammed, neuf ans, en octobre, tué par un soldat israélien en Cisjordanie occupée. Elle n’arrive toujours pas à l’accepter. Cette femme au foyer porte un deuil qui refuse de prendre la place exacte de l’absence.
Des foyers brisés depuis le 7 octobre 2023
Douze mères endeuillées ont été rencontrées depuis l’attaque du Hamas en Israël le 7 octobre 2023, date qui a déclenché la guerre à Gaza et une explosion des violences commises par des colons et des troupes israéliens en Cisjordanie. Les récits ne se ressemblent pas dans chaque détail. Ils se rejoignent pourtant sur deux constats tenaces: une vie familiale brisée, et l’absence de poursuite, à ce stade, des responsables.
Le plus jeune avait sept mois. Le plus âgé avait dix-sept ans. La plupart ont été tués par des tirs israéliens alors qu’ils rentraient de l’école, sortaient de la boulangerie ou se tenaient devant une mosquée, selon le récit livré par leurs proches. Ce n’est pas un tableau abstrait. Ce sont des gestes ordinaires, interrompus.
Trois autres ont été tués dans des frappes. Un dernier l’a été dans une attaque de colons. Une seule fille figure parmi ces victimes: Bana, treize ans. Les autres sont des garçons. Derrière chaque prénom, une mère tente encore de nommer ce qui reste d’une maison.
Ce que retiennent ces douze témoignages
Un enfant disparu. Une famille réorganisée autour du vide. Des faits contestés. Pas de poursuites abouties au moment où ces mères parlent.
Alia al-Hallaq et le fils qu’elle n’a pas cessé de compter
Selon Alia al-Hallaq, son fils Mohammed a été tué d’une balle alors qu’il fuyait des soldats présents dans son village d’al-Rihiya. La phrase est courte. Elle tient pourtant toute une journée, puis une autre, puis des mois. La mère dit n’avoir toujours pas accepté sa perte.
Je n’ai toujours pas accepté sa perte. Souvent, je reste assise dans la cour de la maison à pleurer en regardant la tombe de Mohammed en contrebas, en faisant attention à ce que mes enfants ne me voient pas.
La scène se répète. La cour. Le regard vers le bas. Les larmes retenues pour les frères et sœurs. Elle se présente encore comme la mère de cinq enfants, et non de quatre. Ce n’est pas un oubli administratif. C’est une manière de tenir le compte d’une vie qui n’a pas consenti à diminuer.
L’oncle du petit garçon, lui aussi nommé Mohammed Hallaq, affirme qu’il a été victime d’une balle perdue, tirée lors d’un affrontement entre des soldats et un groupe de jeunes. D’après les premiers secours, la balle a traversé son abdomen. Pour sa mère, ce passage du projectile a marqué la fin.
Contactée à l’époque des faits, l’armée israélienne avait déclaré que des soldats en patrouille avaient ouvert le feu sur des individus jetant des pierres dans le village. « Des impacts ont été constatés », avait-elle indiqué, utilisant une expression qu’elle emploie généralement pour dire que des personnes ont été touchées par les tirs.
Deux lectures du même instant coexistent donc. D’un côté, un enfant qui fuit, une balle perdue selon l’oncle, un abdomen traversé selon les premiers secours, une mère qui nomme cela la fin. De l’autre, une patrouille, des jets de pierre, des impacts constatés. Entre les deux, pas de poursuite rapportée à ce stade.
Bana, seule fille, à la fenêtre de sa chambre
Bana avait treize ans. Elle est la seule fille parmi ces victimes. Elle regardait par la fenêtre de sa chambre quand elle a été fauchée par des balles israéliennes, raconte sa mère Eman Laboum. Le geste n’a rien d’une opération. Regarder par la fenêtre. Rester dans sa chambre. Être chez soi.
Le récit de cette mère s’ajoute aux autres sans les répéter mot pour mot. Ici, ce n’est pas le chemin de l’école. Ce n’est pas la sortie de la boulangerie. Ce n’est pas le seuil d’une mosquée. C’est l’intérieur d’une pièce, un regard vers l’extérieur, puis des balles.
Les proches des autres enfants décrivent des moments tout aussi banals. Rentrer. Sortir. Se tenir là. Ces verbes ordinaires deviennent le dernier cadre d’une biographie trop courte. Les mères, elles, restent avec le cadre vide.
Une vie familiale brisée ne se mesure pas seulement au nombre de chaises autour de la table. Elle se mesure aussi à la façon dont une femme continue de se présenter. Cinq enfants, pas quatre. Une chambre dont la fenêtre n’est plus seulement une fenêtre. Une cour qui donne sur une tombe.
Des chiffres qui ne ressemblent plus à ceux d’avant
L’organisation de défense des droits humains israélienne B’Tselem a recensé 235 cas de mineurs palestiniens tués par les forces israéliennes en Cisjordanie occupée, entre le début de la guerre à Gaza et le mois de juin 2026. La Commission de résistance à la colonisation et au mur, institution dépendant de l’Autorité palestinienne, a quant à elle rapporté 250 morts de mineurs.
Selon les chiffres de ces organisations, plus de sept mineurs palestiniens ont été tués chaque mois en moyenne sur la période par des soldats ou des colons israéliens. Entre 2005 et 2021, on en comptait un par mois. L’écart n’est pas un détail de tableau. Il change le rythme du deuil dans les foyers.
| Repère | Donnée rapportée |
|---|---|
| B’Tselem | 235 mineurs tués par les forces israéliennes jusqu’à juin 2026 |
| Commission palestinienne | 250 morts de mineurs |
| Moyenne récente | plus de sept mineurs par mois |
| Période 2005-2021 | environ un mineur par mois |
| Colons, selon B’Tselem | cinq mineurs tués par des colons israéliens |
Cinq d’entre eux ont été tués par des colons israéliens, d’après B’Tselem. Les adolescents sont le plus souvent abattus par des tirs de soldats en réponse à des jets de pierre, action leur valant d’être qualifiés de « terroristes » par Israël. Le mot pèse. Le geste décrit par les proches, lui, reste souvent un chemin, une fenêtre, une voiture, un abdomen, une tête.
Les douze mères rencontrées n’épuisent pas ces totaux. Elles les incarnent. Derrière 235 ou 250, il y a des prénoms comme Mohammed, Bana, Sam. Derrière « plus de sept par mois », il y a une femme qui cache ses larmes aux enfants qui restent.
Des balles contre des pierres
Le contraste revient sans cesse dans ces récits. D’un côté, des pierres. De l’autre, des tirs. L’armée, dans le cas de Mohammed à al-Rihiya, parle d’individus jetant des pierres et d’impacts constatés. L’oncle parle d’une balle perdue pendant un affrontement entre soldats et un groupe de jeunes. La mère parle d’un fils qui fuyait.
Les adolescents, selon les organisations citées, sont le plus souvent abattus par des tirs de soldats en réponse à des jets de pierre. Israël les qualifie alors de terroristes. Les mères, elles, parlent d’enfants. L’écart de vocabulaire n’est pas un simple désaccord de style. Il décide de la place que le disparu occupera dans le récit public.
Rien dans ces témoignages n’indique qu’une poursuite ait abouti. L’absence de poursuite à ce stade des responsables traverse toutes les histoires, même lorsque les détails divergent. Une balle perdue. Une fenêtre. Une voiture à Hébron. Une frappe. Une attaque de colons. Le point commun reste le foyer ensuite.
Vivre après, ce n’est pas seulement enterrer. C’est recommencer à dire le nombre des enfants. C’est choisir l’heure où l’on s’assoit dans la cour. C’est tenir une peluche. C’est porter une cicatrice. C’est appeler un avocat.
Sam, sept mois, sur les genoux de sa mère
Sam Abu Haikal, un nourrisson de sept mois, a reçu une balle dans la tête en juin 2026, sur les genoux de sa mère Dania. L’enfant et ses parents se trouvaient dans leur voiture à Hébron lorsque des soldats israéliens ont ouvert le feu, blessant gravement la femme de vingt-huit ans du même coup.
Pourquoi viser un enfant ? Qu’est-ce qu’un petit bébé, un nourrisson de sept mois, a fait pour nuire aux soldats ?
Dania Abu Haikal a été rencontrée à son domicile de Bethléem. Le visage désormais barré d’une large cicatrice, cette professeure d’université doit supporter les douloureuses séquelles physiques et mentales de l’assaut. Elle tient une peluche ayant appartenu à son seul enfant.
Je pleure tous les jours, ma vie est vide sans lui.
A l’issue d’une enquête préliminaire, l’armée a déclaré qu’un de ses soldats avait ouvert le feu sur des « civils non impliqués » après que leur véhicule eut accéléré en direction des troupes. Une version des faits contestée par la jeune femme, qui affirme que son mari avait stoppé la voiture.
Deux récits, encore. L’un parle d’un véhicule qui accélère vers les troupes. L’autre parle d’une voiture arrêtée. Au milieu, un nourrisson de sept mois, une balle dans la tête, une mère blessée, un visage marqué, une peluche, une maison à Bethléem, des larmes chaque jour.
Comme plusieurs des mères rencontrées, elle a fait appel à un avocat pour pousser l’armée à mener une enquête approfondie sur cet incident. L’enquête préliminaire n’a pas clos, pour elle, la question. Elle ouvre plutôt une autre phrase, plus longue, plus incertaine.
Les Palestiniens n’obtiennent pas justice lorsqu’ils sont tués par des Israéliens. Mais nous espérons tout de même.
Ce que les mères nomment encore « espoir »
L’espoir, ici, n’a rien d’une formule légère. Il survit à une phrase qui le précède: les Palestiniens n’obtiennent pas justice lorsqu’ils sont tués par des Israéliens. Le « tout de même » tient dans un appel à un avocat, dans la demande d’une enquête plus poussée, dans le refus d’accepter la perte comme un point final administratif.
Alia n’accepte pas. Dania pleure tous les jours. Eman raconte une fenêtre. D’autres mères, parmi les douze, portent des variantes du même refus. Le plus jeune avait sept mois. Le plus âgé, dix-sept ans. Entre les deux, des chemins d’école, des boulangeries, des mosquées, une chambre, une voiture, des frappes, une attaque de colons.
La Cisjordanie occupée, dans ces récits, n’est pas seulement un lieu sur une carte. C’est une cour. Une tombe en contrebas. Un domicile à Bethléem. Un village nommé al-Rihiya. Une voiture à Hébron. Des soldats en patrouille. Des colons. Des tirs. Des impacts constatés.
Les mères ne parlent pas d’abord en statistiques. Elles parlent d’un petit de neuf ans. D’une fille de treize ans. D’un nourrisson de sept mois. Les organisations, elles, additionnent. 235. 250. Plus de sept par mois. Un par mois autrefois. Cinq tués par des colons selon B’Tselem. Le reste, le plus souvent, par des tirs de soldats.
Une vie familiale réduite sans être renommée
Se présenter encore comme la mère de cinq enfants, ce n’est pas nier le cercueil. C’est refuser que le langage public aille plus vite que le cœur. Alia al-Hallaq est une femme au foyer. Cette indication simple dit aussi le quotidien dans lequel l’absence s’installe: les heures dans la maison, la cour, les enfants qui restent, le souci de ne pas les laisser voir les larmes.
Dania Abu Haikal est professeure d’université. Elle a vingt-huit ans. Elle a une large cicatrice. Elle a des séquelles physiques et mentales. Elle a une peluche. Elle a un seul enfant, et cet enfant n’est plus là. Le contraste entre le titre professionnel et l’objet tenu dans les mains n’a pas besoin d’être forcé. Il est déjà dans la pièce.
Eman Laboum garde le souvenir d’une fenêtre. Bana regardait. Les balles sont arrivées jusque-là. Dans d’autres foyers, le dernier lieu a été le chemin, la mosquée, la boulangerie. Les proches livrent ces cadres parce qu’ils sont tout ce qui reste de l’instant.
Trois enfants ont été tués dans des frappes. Un autre dans une attaque de colons. Ces deux modalités s’ajoutent aux tirs. Elles empêchent de réduire tous les récits à une seule scène de jet de pierre. Les histoires diffèrent dans les détails. Le foyer brisé, lui, se ressemble.
Ce que l’armée a dit, ce que les familles contestent
Dans le village d’al-Rihiya, l’armée a parlé de soldats en patrouille, d’individus jetant des pierres, d’impacts constatés. Dans le cas de la voiture à Hébron, une enquête préliminaire a parlé d’un soldat ouvrant le feu sur des civils non impliqués après qu’un véhicule eut accéléré en direction des troupes.
Alia décrit un fils qui fuyait. L’oncle décrit une balle perdue. Dania affirme que son mari avait stoppé la voiture. Ces contestations ne sont pas de simples notes en bas de page. Elles sont le cœur de la demande d’enquête approfondie.
Plusieurs mères ont donc saisi un avocat. Elles veulent que l’armée aille plus loin qu’une déclaration d’époque ou qu’une enquête préliminaire. Elles le font en disant déjà que la justice, lorsqu’un Palestinien est tué par un Israélien, ne vient pas. Elles le font malgré cela.
L’absence de poursuite à ce stade n’est pas un commentaire ajouté après coup. Elle appartient au matériau même de ces rencontres. On peut raconter la balle, la fenêtre, le nourrisson, la cicatrice. On ne peut pas, d’après ces mères, raconter un procès qui serait déjà là.
Le rythme du deuil après l’embrasement
Depuis le 7 octobre 2023, la guerre à Gaza s’accompagne en Cisjordanie d’une explosion des violences commises par des colons et des troupes israéliens. Les douze mères rencontrées s’inscrivent dans cette période. Leurs enfants n’ont pas tous le même âge, le même lieu, la même circonstance. Ils ont le même après.
Plus de sept mineurs palestiniens tués par mois en moyenne, contre un par mois entre 2005 et 2021: le changement de cadence signifie que le deuil cesse d’être un événement rare dans une communauté et devient une répétition. Les organisations ne disent pas autre chose par leurs totaux jusqu’à juin 2026.
Dans ce rythme nouveau, une mère peut encore s’asseoir dans une cour et regarder une tombe en contrebas. Une autre peut encore poser une question simple: pourquoi viser un enfant. Une troisième peut encore décrire une fenêtre. Le rythme statistique n’efface pas la lenteur du chagrin.
Le chagrin, ici, a des gestes concrets. Cacher les larmes. Tenir une peluche. Porter une cicatrice. Compter cinq plutôt que quatre. Appeler un avocat. Dire « la fin » pour un abdomen traversé. Dire « ma vie est vide » pour un nourrisson.
Des lieux ordinaires devenus le dernier décor
L’école. La boulangerie. La mosquée. La chambre. La voiture. La cour. Le village. Hébron. Bethléem. Al-Rihiya. Ces noms et ces lieux ne sont pas choisis pour faire image. Ils viennent des proches et des mères. Ils disent que la mort n’a pas attendu un champ de bataille déclaré pour entrer dans la journée.
Rentrer de l’école est un geste d’enfant. Sortir de la boulangerie aussi. Se tenir devant une mosquée aussi. Regarder par la fenêtre de sa chambre aussi. Être assis sur les genoux de sa mère, à sept mois, dans une voiture, aussi. Fuir des soldats présents dans un village, selon Alia, aussi.
Quand les tirs surviennent là, le décor quotidien se fige. Il devient le récit que l’on répète. Il devient ce que l’on montre à ceux qui viennent écouter. Il devient ce que l’on oppose à la formule des impacts constatés ou à celle du véhicule qui accélère.
Les frappes et l’attaque de colons ajoutent d’autres décors encore. Les mères n’alignent pas ces modalités pour construire une théorie. Elles les alignent parce que c’est ainsi que leurs enfants ont disparu.
Le vocabulaire qui sépare les récits
Terroristes, selon la qualification israélienne lorsque des adolescents jettent des pierres. Civils non impliqués, selon l’armée après l’enquête préliminaire sur la voiture à Hébron. Impacts constatés, selon le langage habituel pour dire que des personnes ont été touchées. Enfant, petit, nourrisson, fille, fils, selon les mères.
Le même incident peut donc porter plusieurs noms. Pierre contre balle. Fuite contre patrouille. Voiture arrêtée contre véhicule qui accélère. Balle perdue contre tirs sur des individus. Ces écarts ne se résolvent pas dans les témoignages recueillis. Ils restent ouverts, comme reste ouverte l’absence de poursuite.
Dania demande pourquoi viser un enfant. La question ne cherche pas une métaphore. Elle cherche une raison à une balle dans la tête d’un bébé de sept mois. Elle cherche aussi une raison à sa propre blessure, à sa cicatrice, au vide qu’elle dit habiter désormais.
Alia ne pose pas la même phrase, mais elle pratique le même refus. Elle n’a pas accepté. Elle pleure en regardant la tombe. Elle protège le regard des enfants qui restent. Le langage officiel n’a pas refermé le sien.
Douze rencontres, une même architecture du vide
Les histoires diffèrent dans les détails. Cette phrase, au début, doit être reprise à la fin de chaque section, parce qu’elle empêche de fondre Mohammed, Bana et Sam en un seul visage. Neuf ans. Treize ans. Sept mois. Un village. Une chambre. Une voiture. Un oncle qui parle d’une balle perdue. Une mère qui parle d’une fuite. Une autre qui parle d’une voiture stoppée.
Pourtant l’architecture se répète. Un enfant tué par un tir, une frappe ou une attaque de colons. Une mère qui reste. Une famille à réapprendre. Une version militaire. Une contestation familiale. Pas de poursuite rapportée à ce stade. Parfois un avocat. Parfois une enquête préliminaire. Toujours le deuil.
Les organisations ajoutent l’échelle. 235 selon B’Tselem pour les mineurs tués par les forces israéliennes. 250 selon la commission liée à l’Autorité palestinienne. Cinq par des colons selon B’Tselem. Plus de sept par mois. Un par mois autrefois. Les douze voix ne remplacent pas ces chiffres. Elles les rendent impossibles à lire comme une ligne froide.
Une ligne froide ne s’assoit pas dans une cour. Une ligne froide ne cache pas ses larmes. Une ligne froide ne tient pas une peluche. Une ligne froide n’a pas une cicatrice sur le visage. Une ligne froide ne dit pas: je me présente encore comme la mère de cinq enfants.
Rester mère après « la fin »
Pour Alia, la balle qui a traversé l’abdomen de Mohammed a marqué la fin. Le mot est définitif. La suite de son récit ne l’est pas. Elle n’a pas accepté. Elle continue de compter cinq. Elle continue de veiller à ce que les autres enfants ne la voient pas pleurer. La fin, donc, n’a fermé que le corps. Pas le rôle.
Pour Dania, la vie est vide sans lui. Elle pleure tous les jours. Elle enseigne, elle habite Bethléem, elle porte la trace de l’assaut, elle garde l’objet de l’enfant unique. Le vide n’est pas une absence d’occupations. C’est une présence qui ne répond plus.
Pour Eman, le récit s’arrête à la fenêtre et aux balles. Il n’a pas besoin d’un long détour. Une fille de treize ans. Une chambre. Un regard. Des tirs israéliens. La seule fille parmi ces victimes. Cette singularité ne console rien. Elle isole encore davantage le souvenir.
Les autres mères, parmi les douze, portent des variantes. L’école. La mosquée. La boulangerie. Les frappes. Les colons. L’âge de sept mois jusqu’à dix-sept ans. On ne peut pas inventer leurs phrases. On peut seulement les tenir ensemble, sans les fondre.
Ce qui reste ouvert
Reste ouverte la question de l’enquête approfondie demandée par Dania et par d’autres. Reste ouverte la contradiction entre la voiture stoppée et le véhicule qui accélère. Reste ouverte la contradiction entre la fuite d’un enfant, la balle perdue et les tirs sur des lanceurs de pierres. Reste ouverte l’absence de poursuite.
Reste ouvert aussi l’espoir malgré le constat. Les Palestiniens n’obtiennent pas justice lorsqu’ils sont tués par des Israéliens. Mais nous espérons tout de même. Cette phrase n’annule pas les tombes. Elle dit seulement qu’une mère peut encore saisir un avocat après avoir saisi une peluche.
En Cisjordanie occupée, depuis le 7 octobre 2023, ces deuils s’inscrivent dans une hausse brutale des morts de mineurs rapportée par B’Tselem et par la commission palestinienne. Les mères, elles, n’habitent pas une moyenne mensuelle. Elles habitent une cour, une chambre, une voiture, une cicatrice, un prénom.
Mohammed. Bana. Sam. Neuf ans. Treize ans. Sept mois. Alia qui ne l’accepte pas. Eman qui décrit la fenêtre. Dania qui demande ce qu’un nourrisson a fait pour nuire aux soldats. Autour d’elles, d’autres femmes rencontrées, d’autres détails, la même vie familiale brisée.
Elle se présente encore comme la mère de cinq enfants, et non de quatre. La phrase du début peut refermer le texte sans le conclure. Parce que le compte, dans cette maison d’al-Rihiya, n’a pas suivi la balle. Parce que plus bas, dans la pente, la tombe est toujours là. Parce que les enfants qui restent ne doivent pas voir les larmes. Parce que l’acceptation, dite impossible, continue d’occuper toute la cour.









