Comment un homme de cinquante-trois ans peut-il encore creuser dans les débris deux mois après une catastrophe qui a tout emporté ? À La Guaira, station balnéaire autrefois prisée pour les escapades dominicales des Caracasains, le paysage a basculé en quelques instants le 24 juin. Deux secousses successives, de magnitude 7,2 puis 7,5, ont transformé des immeubles en amas de béton et de souvenirs brisés. Depuis ce jour, Domingo Pacheco, secouriste bénévole, n’a presque pas quitté la zone. Il fouille, il écoute, il espère. Et il refuse de s’arrêter tant que son corps le lui permet.
Un Engagement Qui Commence Dès Les Premières Heures
Lorsque les nouvelles du double séisme ont commencé à circuler, Domingo Pacheco n’a pas hésité. Il a rejoint immédiatement l’État côtier de La Guaira, le plus durement touché. Dès son arrivée, il s’est mis au travail. Sa première mission l’a conduit vers un ensemble de logements sociaux effondré où une petite fille était signalée ensevelie. Les heures qui ont suivi restent gravées dans sa mémoire. Des cris montaient encore des décombres. Une famille coincée au dernier étage suppliait qu’on vienne la chercher au milieu de la confusion générale.
Il se souvient distinctement de ces voix. « Il y avait des gens qui criaient, qui demandaient qu’on les aide », raconte-t-il. Cette scène a confirmé sa conviction profonde : il était exactement là où on avait besoin de lui. Pas de calcul, pas de délai. Juste la nécessité d’agir. Aujourd’hui encore, deux mois plus tard, cette même conviction le pousse à continuer.
Le Groupe De Sauvetage Unifié Du Venezuela
Domingo Pacheco fait partie des bénévoles du Groupe de sauvetage unifié du Venezuela, plus connu sous le sigle GRUV. Cette organisation fonctionne uniquement grâce aux dons. Elle n’attend pas les grands dispositifs officiels pour intervenir. Sur le terrain, ses membres ont déjà réussi à sauver vingt et une personnes. Ils ont également extrait cinquante-six corps sans vie des ruines.
Ces chiffres ne sont pas abstraits pour ceux qui creusent chaque jour. Chaque vie retrouvée, chaque corps rendu à sa famille représente des heures, parfois des jours, de travail harassant sous le soleil et la poussière. Le GRUV continue d’opérer alors que les recherches officielles se font plus discrètes. Les bénévoles savent que le temps qui passe rend les chances de trouver des survivants de plus en plus minces, mais ils refusent de laisser les disparus sous les débris.
Je suis allé là où on avait besoin de moi.
Cette phrase simple résume toute l’approche de Domingo. Pas de discours grandiloquent. Juste une présence concrète, jour après jour, dans un endroit où tout a basculé.
Un Travail Qui Épuise Le Corps Et L’Esprit
Fouiller les décombres n’est pas une activité ordinaire. C’est un effort physique constant, dans des conditions extrêmes. Un soir, après une nouvelle journée exténuante, Domingo s’est senti à bout de souffle. Il a perdu connaissance. L’épuisement avait fini par le rattraper. Pourtant, le lendemain, il était de retour sur le chantier.
Ce type d’incident n’est pas isolé. Les secouristes travaillent longtemps, souvent sans véritable pause. La chaleur, la poussière, le poids émotionnel des découvertes s’accumulent. Retrouver un corps, c’est aussi confronter la douleur des familles qui attendent depuis des semaines. Domingo avoue que la détermination de ces proches l’a profondément marqué. Ils refusent d’abandonner. Alors lui non plus ne peut pas partir.
Il n’existe aucun chiffre officiel sur le nombre de personnes toujours portées disparues. Pourtant, plusieurs semaines après le séisme, les équipes continuent d’extraire des corps. Chaque découverte rappelle que le bilan humain, déjà estimé à près de six mille cinq cents morts, pourrait encore évoluer.
La Rencontre Avec Frank Viloria À Playa Grande
À Playa Grande, des complexes résidentiels entiers se sont effondrés face à la mer. C’est là que Frank Viloria a croisé Domingo Pacheco et ses collègues. Quand il voit le secouriste, un sourire apparaît. Il lui serre chaleureusement la main. « Quand je le vois, je suis heureux », confie-t-il.
Frank a perdu sa sœur et sa nièce. Leur immeuble de huit étages s’est désintégré. Le trentenaire porte cette absence au quotidien. Pourtant, face aux bénévoles qui œuvrent depuis les premières heures, il exprime une gratitude sincère. « Je ressens beaucoup de respect et d’admiration », ajoute-t-il. Les deux hommes s’étreignent en se disant au revoir. Ce geste simple dit plus que bien des discours.
Ces moments de reconnaissance nourrissent la motivation des secouristes. Savoir que leur présence compte pour les familles endeuillées donne un sens supplémentaire à la fatigue et aux efforts répétés.
La Guaira, D’Une Destination Touristique À Une Zone Sinistrée
Avant le 24 juin, La Guaira représentait une échappatoire pour les habitants de Caracas. Située à seulement quarante kilomètres de la capitale, elle attirait les familles le week-end. Plages, air marin, ambiance détendue. Aujourd’hui, cette atmosphère a disparu. La tragédie a pris sa place.
Des milliers de personnes se retrouvent sans abri. Elles vivent dans des camps de fortune, dans des conditions difficiles. L’accès à l’eau, à la nourriture, à un minimum de confort devient un défi quotidien. Les infrastructures endommagées compliquent encore la situation. Ce qui était un lieu de loisirs est devenu un symbole de perte et de reconstruction incertaine.
Domingo ressent cette transformation dans sa propre vie. « Parfois je suis très triste, mon esprit est ici à La Guaira, il n’est pas là-bas à Caracas, pas chez moi », confie-t-il. Même lorsqu’il rentre brièvement, une partie de lui reste sur place, parmi les décombres et les familles qui attendent encore des réponses.
La Force Des Familles Qui N’Abandonnent Pas
Ce qui touche le plus Domingo, c’est l’attitude des proches. Ils viennent chaque jour, ils interrogent, ils espèrent. Certains savent que leurs disparus ne reviendront probablement plus. Pourtant ils restent. Cette ténacité a marqué le secouriste en profondeur. Elle lui rappelle pourquoi il continue de fouiller même lorsque le corps proteste.
Dans les zones les plus touchées, les recherches se poursuivent de manière méthodique. Les équipes identifient les points où des survivants pourraient encore se trouver, même si les chances diminuent avec le temps. Elles localisent aussi les corps pour permettre aux familles de commencer un deuil. Chaque extraction est un acte de respect envers ceux qui ne sont plus là et envers ceux qui restent.
Les familles refusent d’abandonner leurs proches encore coincés sous les décombres. Cette détermination a profondément marqué les secouristes présents sur le terrain depuis le premier jour.
Le Poids Quotidien Des Recherches Prolongées
Deux mois après les secousses, le rythme n’a pas vraiment ralenti pour les bénévoles les plus engagés. Chaque journée ressemble à la précédente : se lever tôt, enfiler l’équipement, se rendre sur un nouveau secteur de décombres, creuser, écouter, parfois trouver. La routine est épuisante. Elle demande une endurance physique et mentale peu commune.
Domingo a déjà franchi la limite une fois en perdant connaissance. Cet épisode n’a pas suffi à le faire reculer. Il sait que d’autres corps attendent d’être retrouvés. Il sait aussi que des familles comptent sur la présence continue des secouristes. Alors il revient. Encore et encore.
Le financement du GRUV repose entièrement sur les dons. Cela signifie que le matériel, les déplacements, les besoins de base des bénévoles dépendent de la générosité de ceux qui soutiennent l’organisation. Malgré ces contraintes, le groupe a déjà accompli un travail remarquable : vingt et une vies sauvées et cinquante-six corps restitués.
Une Présence Qui Compte Pour Les Sinistrés
Frank Viloria n’est pas un cas isolé. De nombreux habitants de Playa Grande et des zones environnantes expriment la même reconnaissance. Voir des hommes et des femmes continuer de fouiller des semaines après la catastrophe apporte un minimum de réconfort. Cela montre que personne n’a été oublié.
L’étreinte entre Frank et Domingo illustre cette relation particulière qui se tisse entre secouristes et familles. Ce n’est plus seulement une question technique de déblaiement. C’est une forme de solidarité humaine qui traverse la douleur. Les secouristes deviennent des figures familières, presque des points d’ancrage dans un monde devenu chaotique.
Cette dimension relationnelle explique en partie pourquoi Domingo reste. Son esprit, dit-il, est resté à La Guaira. Caracas, sa maison, semble lointaine. Le lieu où il est réellement présent, c’est celui des décombres et des camps de fortune.
Les Camps De Fortune Et Les Conditions De Vie
Des milliers de personnes vivent désormais dans des installations précaires. Les tentes, les abris de fortune, le manque d’intimité, les difficultés d’approvisionnement marquent le quotidien. Ce qui était une région touristique accueille maintenant une population déplacée qui tente de survivre au jour le jour.
Les secouristes voient ces camps en allant et venant sur les sites de recherche. Ils croisent les regards, ils entendent les histoires. Chaque rencontre renforce le sentiment d’urgence. Même si les chances de trouver des survivants sous les débris diminuent, le besoin de rendre les corps et d’accompagner les familles reste entier.
La Guaira a changé de visage. L’atmosphère légère des week-ends d’avant n’existe plus. À sa place, une communauté blessée tente de se reconstruire tout en attendant encore des nouvelles de ceux qui manquent à l’appel.
La Conviction Qui Guide Chaque Journée
Domingo répète souvent la même idée : il est allé là où on avait besoin de lui. Cette phrase n’est pas un slogan. C’est une boussole. Elle lui a permis de quitter son quotidien le 24 juin et de rester deux mois plus tard. Elle lui permet aussi d’affronter la fatigue extrême et les moments de découragement.
Quand le corps proteste, quand l’esprit s’assombrit, cette conviction revient. Les familles qui persistent, les collègues qui continuent, les corps encore ensevelis : tout cela forme un ensemble de raisons de ne pas abandonner. « Nous allons continuer, tant que le corps tient », affirme-t-il simplement.
Nous allons continuer, tant que le corps tient.
Cette déclaration résume l’état d’esprit dominant parmi les bénévoles les plus engagés. Pas de date de fin fixe. Juste la limite physique de chacun. Tant que les forces le permettent, les recherches se poursuivent.
Le Bilan Humain Et L’Inconnu Qui Reste
Près de six mille cinq cents personnes ont perdu la vie selon les estimations disponibles. Ce chiffre déjà immense ne dit pas tout. Le nombre exact de disparus n’est pas officiellement établi. Les équipes sur le terrain savent pourtant que des corps restent sous les ruines. Chaque semaine apporte encore des découvertes.
Pour les familles, cette incertitude est particulièrement douloureuse. Savoir que l’être cher est peut-être encore là, sous des tonnes de béton, empêche le deuil de commencer vraiment. Les secouristes deviennent alors les derniers liens possibles avec ceux qui manquent. Leur travail consiste autant à retrouver des corps qu’à offrir la possibilité d’une forme de clôture.
Domingo et ses collègues du GRUV ont déjà rendu cinquante-six personnes à leurs proches. Ces restitutions, aussi difficiles soient-elles, permettent aux familles de commencer à tourner une page. Elles donnent un sens concret aux longues heures passées à creuser.
L’Impact Émotionnel Sur Les Secouristes
Travailler dans un tel environnement laisse des traces. Domingo parle de tristesse. Il reconnaît que son esprit est resté sur place. Cette identification au lieu sinistré est fréquente chez ceux qui passent des semaines entières au milieu des décombres. On finit par porter une partie de la douleur collective.
L’évanouissement qu’il a vécu après une journée particulièrement dure illustre la limite physique. Mais l’impact psychologique est tout aussi réel. Voir des familles dévastées, extraire des corps, entendre les récits de perte : tout cela s’accumule. Pourtant, la plupart des bénévoles choisissent de rester. La solidarité l’emporte sur l’épuisement.
Frank Viloria, en exprimant son respect et son admiration, offre un contrepoint important. Les secouristes ne sont pas seuls face à la souffrance. Ils reçoivent aussi de la reconnaissance. Ces échanges humains aident à tenir dans la durée.
Une Solidarité Qui Se Construit Jour Après Jour
Le GRUV fonctionne grâce aux dons. Cela signifie que chaque contribution, aussi modeste soit-elle, permet de maintenir la présence sur le terrain. Matériel de protection, outils, eau, nourriture, déplacements : tout dépend de ce soutien extérieur. Les bénévoles avancent avec les moyens dont ils disposent.
Cette organisation horizontale, fondée sur l’engagement volontaire, a prouvé son efficacité. Vingt et une personnes tirées vivantes des décombres, cinquante-six corps retrouvés : ces résultats parlent d’eux-mêmes. Ils montrent qu’une structure légère et motivée peut accomplir un travail essentiel même dans des conditions difficiles.
Domingo incarne cet esprit. Âgé de cinquante-trois ans, il n’est plus le plus jeune des intervenants. Pourtant il reste l’un des plus constants. Sa présence depuis le premier jour jusqu’à aujourd’hui en témoigne.
Le Lien Particulier Avec Les Lieux Touchés
La Guaira n’était pas seulement une zone géographique pour Domingo. C’est devenu un lieu où il a tissé des liens. Les familles qu’il croise, les collègues avec qui il partage les efforts, les paysages transformés : tout cela forme désormais une partie de son identité. Quand il dit que son esprit est resté là-bas, il décrit une réalité intérieure.
Quitter complètement la zone serait comme abandonner une responsabilité qu’il a librement acceptée. Tant que des corps restent sous les débris et que des familles attendent, il ressent le devoir de continuer. Cette perception personnelle guide ses choix quotidiens.
Les complexes résidentiels effondrés face à la mer à Playa Grande symbolisent parfaitement ce basculement. Ce qui était un cadre de vie ordinaire est devenu un site de recherches macabres. Les secouristes y travaillent en silence, respectueux de ce que ces lieux représentent désormais pour les survivants.
La Persévérance Comme Réponse À L’Absence
Deux mois constituent déjà une période longue pour des recherches de ce type. Dans de nombreuses catastrophes, les opérations actives de sauvetage se réduisent après quelques semaines. À La Guaira, les bénévoles du GRUV maintiennent une présence. Ils savent que le temps joue contre les survivants éventuels, mais ils savent aussi que le devoir envers les disparus ne disparaît pas.
Cette persévérance trouve sa source dans les rencontres quotidiennes. Chaque famille qui vient demander des nouvelles, chaque expression de gratitude, chaque étreinte comme celle partagée avec Frank Viloria renforce la décision de rester. Le travail n’est plus seulement technique. Il est devenu relationnel et moral.
Domingo le résume à sa manière. Il continuera tant que le corps tient. Cette limite physique est claire. Tant qu’elle n’est pas atteinte de manière définitive, il sera sur place, à fouiller, à écouter, à accompagner.
Ce Que Révèle Cet Engagement Prolongé
L’histoire de Domingo Pacheco met en lumière plusieurs réalités. D’abord, la capacité de certains individus à s’engager sans limite apparente lorsqu’ils sentent qu’ils sont utiles. Ensuite, le rôle crucial des organisations bénévoles dans les phases longues d’une catastrophe. Enfin, l’importance de la reconnaissance exprimée par les sinistrés.
Les vingt et une personnes sauvées et les cinquante-six corps retrouvés par le GRUV ne sont pas des statistiques abstraites. Ce sont des vies et des familles concrètes. Derrière chaque chiffre se trouvent des heures de travail, des risques pris, de la fatigue accumulée et une volonté collective de ne pas abandonner.
À La Guaira, le tourisme a cédé la place à la reconstruction. Les camps de fortune abritent ceux qui ont tout perdu. Et au milieu de ce paysage transformé, des hommes comme Domingo continuent de creuser. Non pas parce que c’est facile, mais parce qu’ils estiment que c’est nécessaire.
Ce qu’il faut retenir
- Domingo Pacheco, 53 ans, est présent à La Guaira depuis le premier jour du double séisme.
- Le GRUV a sauvé 21 personnes et retrouvé 56 corps grâce aux dons.
- Les familles continuent d’espérer et de soutenir les recherches.
- Des milliers de sinistrés vivent dans des camps précaires.
- Le secouriste affirme qu’il poursuivra tant que son corps le permettra.
Le double séisme du 24 juin a laissé des traces indélébiles. Les magnitudes de 7,2 et 7,5 ont suffi à renverser des immeubles entiers et à bouleverser des milliers d’existences. Deux mois plus tard, le travail de recherche n’est pas terminé. Des hommes et des femmes continuent de fouiller les décombres, portés par une conviction simple et puissante : être là où l’on a besoin d’eux.
Domingo Pacheco incarne cette attitude. Épuisé jusqu’à s’évanouir un soir, touché par la détermination des familles, reconnaissant de la gratitude exprimée par des hommes comme Frank Viloria, il reste. Son esprit est à La Guaira. Son corps, tant qu’il tiendra, y restera aussi. Dans un paysage où les plages ont laissé place aux camps et où les week-ends légers ont cédé devant la tragédie, cette présence constante offre un point d’appui fragile mais réel.
Les recherches se poursuivent. Les corps continuent d’être extraits. Les familles attendent encore. Et les secouristes, jour après jour, répondent à cet appel silencieux. Tant que le corps tient, ils seront là. C’est la promesse simple et radicale que Domingo Pacheco formule face à l’immensité de la tâche qui reste à accomplir.
Dans les décombres de La Guaira, chaque coup de pioche, chaque écoute attentive, chaque geste de respect envers les disparus et les vivants dessine une forme de résistance humaine. Elle ne répare pas tout. Elle ne ramène pas les morts. Mais elle refuse l’oubli. Et dans un monde où les catastrophes s’enchaînent parfois trop vite, ce refus a une valeur immense.
Domingo Pacheco, cinquante-trois ans, secouriste bénévole, continue. Deux mois après le double séisme, sa mission n’est pas terminée. Elle ne le sera peut-être jamais complètement. Mais tant que ses forces le lui permettront, il fouillera, il écoutera, il restera. Parce que c’est là, dans les ruines de ce qui fut une station balnéaire prisée, que l’on a encore besoin de lui.









