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Autrefois l'homme le plus riche de Chine, Xu Jiayin affiche aujourd'hui un visage marqué et des cheveux blancs. Condamné à la prison à vie, son empire Evergrande s'est effondré. Ce qui s'est réellement passé derrière les portes du tribunal de Shenzhen révèle une histoire bien plus sombre.

Il y a encore quelques années, le nom de Xu Jiayin évoquait la réussite absolue, le luxe ostentatoire et une fortune colossale bâtie sur les gratte-ciel d’une Chine en pleine mutation. Aujourd’hui, c’est un homme de 67 ans au visage creusé, aux cheveux entièrement blancs, qui accueille une condamnation à la réclusion à perpétuité. La chute est totale, brutale, et elle résonne bien au-delà de la personne. Elle raconte aussi l’histoire d’un pays qui a vu ses géants de l’immobilier s’écrouler les uns après les autres.

De la misère rurale à l’empire de béton

Tout commence en 1958 dans une famille pauvre de la province du Henan. Cette année-là, Mao Zedong lance le Grand Bond en avant, un plan d’industrialisation forcée qui plonge le pays dans une famine dévastatrice. Xu Jiayin naît dans ce contexte de privations extrêmes. Sa mère meurt alors qu’il n’a qu’un an. L’enfance qui suit est marquée par le manque permanent.

Dans un discours qu’il a lui-même prononcé plus tard, il a décrit ces années avec une précision presque douloureuse. À l’école, il se nourrissait uniquement de patates douces et de pains cuits à la vapeur. Ses vêtements étaient couverts d’innombrables pièces de rapiéçage. Le rêve unique qui l’animait était de quitter cette campagne et cette existence de misère.

En 1976, il quitte l’école. La décennie de la Révolution culturelle vient de s’achever. Trouver du travail s’avère extrêmement difficile. Il entreprend alors des études de métallurgie et reçoit une affectation. Mais le destin bascule vraiment en 1992. Xu Jiayin part pour Shenzhen, cette ville devenue le symbole de la politique de réforme et d’ouverture. C’est là que commence véritablement l’ascension.

La naissance d’un géant immobilier

En 1996, il fonde Evergrande. Le timing est parfait. La Chine connaît une transformation économique sans précédent. Une demande énorme de logements se fait sentir partout dans le pays. Le groupe répond à cette soif de modernité et de propriété. Les projets se multiplient. Les bénéfices explosent. La richesse s’accumule à une vitesse vertigineuse.

L’entrée en Bourse à Hong Kong en 2009 marque un tournant décisif. L’opération lève 729 millions de dollars américains. Evergrande devient officiellement la plus grande société immobilière privée de Chine. Du jour au lendemain, Xu Jiayin se hisse au rang d’homme le plus riche de Chine continentale. Le fils de paysans pauvres du Henan trône désormais au sommet de la pyramide des fortunes nationales.

Cette réussite fulgurante ne passe pas inaperçue. Elle inspire autant qu’elle intrigue. Certains y voient le fruit d’un travail acharné et d’une vision claire. D’autres chuchotent déjà l’existence de relations privilégiées au sein du pouvoir, notamment avec le frère de l’ancien Premier ministre Wen Jiabao. Xu Jiayin, lui, préfère une autre explication. Il affirme devoir son succès à l’éducation et au Parti communiste.

« Tout ce qu’est Evergrande, nous le devons au Parti, à l’État et à la société. »

Cette phrase, il la répétera souvent. Elle résume une posture politique savamment entretenue. Xu Jiayin connaît parfaitement les codes du système chinois. Il sait quand se montrer discret et quand afficher sa loyauté.

Football, luxe et ostentation

Fort de son succès, Xu Jiayin élargit son horizon. En 2010, il rachète l’équipe de football de Canton, alors en difficulté. Il la rebaptise Guangzhou Evergrande et investit massivement. Des joueurs et des entraîneurs de classe internationale arrivent. L’équipe devient rapidement un symbole de la nouvelle puissance chinoise sur la scène sportive mondiale.

Parallèlement, le fondateur d’Evergrande cultive un goût prononcé pour les marques de luxe. La maison française Hermès occupe une place particulière dans ses préférences. Un jour, lors d’une session du congrès politique national, il est aperçu portant une ceinture Hermès. Le surnom de « Xu la ceinture » naît immédiatement. L’image colle à la peau.

Les yachts, les montres, les tenues griffées : tout contribue à construire une figure publique d’une richesse presque théâtrale. Pourtant, ce style de vie commence à grincer. Le président Xi Jinping lance une campagne contre les richesses excessives. La surveillance de la corruption dans le secteur financier se renforce. Le vent tourne lentement mais sûrement.

Le tournant de 2020 et l’effondrement

En 2020, Pékin décide de freiner le surendettement dans l’immobilier. De nouvelles réglementations tombent. Evergrande, déjà massivement endetté, se retrouve pris au piège. Les paiements deviennent de plus en plus difficiles à honorer. Le groupe commence à vaciller.

En septembre 2021, Xu Jiayin tente de rassurer ses collaborateurs. Dans une lettre adressée au personnel, il affirme que le groupe va « bientôt sortir de la période la plus sombre ». Les mots sont optimistes. La réalité est tout autre. En décembre de la même année, l’agence Fitch Ratings déclare officiellement l’entreprise en défaut de paiement.

La machine s’emballe alors. Les chantiers s’arrêtent. Les acheteurs de logements se retrouvent avec des appartements inachevés. Les créanciers multiplient les poursuites. L’empire bâti en un quart de siècle commence à s’effriter pierre par pierre.

Disparition et silence radio

Deux ans plus tard, les médias rapportent que Xu Jiayin est détenu par la police. Le lendemain, Evergrande publie un communiqué laconique. Le fondateur est soupçonné d’« actes illégaux ». Aucune précision supplémentaire n’est donnée. À partir de ce moment, Xu Jiayin disparaît de la scène publique.

Il n’est plus aperçu pendant près de trois ans. Même lors du retrait de la cote d’Evergrande à la Bourse de Hong Kong en 2025, il reste invisible. Le silence est total. Pendant ce temps, sa fortune fond comme neige au soleil. En 2023, elle est estimée à 1,8 milliard de dollars, contre 42 milliards en 2017 selon l’indice Bloomberg des milliardaires.

La descente est vertigineuse. L’homme qui avait incarné la réussite chinoise se retrouve réduit à un nom dans les colonnes des tribunaux.

Le verdict de Shenzhen

En avril dernier, un tribunal de Shenzhen annonce que le fondateur d’Evergrande a plaidé coupable. Il a « exprimé des remords » pour une série d’infractions : fraude, détournement de fonds et corruption. Le ton est solennel. Les détails restent flous, mais le message est clair. Xu Jiayin reconnaît sa responsabilité.

Jeudi, le même tribunal a rendu son verdict final. Xu Jiayin est condamné à la réclusion à perpétuité. Le groupe Evergrande et une de ses filiales reçoivent une amende cumulée de plus de 2 milliards de dollars pour diverses infractions. Cette fois, le tribunal n’a pas précisé si l’accusé s’était exprimé lors de l’audience.

À 67 ans, l’homme qui rêvait de quitter sa campagne natale pour bâtir un empire se retrouve enfermé pour le restant de ses jours. Le visage marqué, les cheveux blancs, il incarne désormais la face sombre d’une réussite devenue excessive.

Un miroir de la Chine contemporaine

L’histoire de Xu Jiayin ne se résume pas à une trajectoire individuelle. Elle fait écho aux destinées économiques de la Chine elle-même. Après des années de croissance fulgurante, le pays peine à se remettre de la déconfiture de ce vaste empire du BTP et de certains de ses pairs. Le marché immobilier dans son ensemble traverse une crise profonde.

Les origines modestes, l’ascension fulgurante, l’accumulation de richesses, l’ostentation, puis la chute sous le poids des dettes et des régulations : le parcours de Xu Jiayin résume à lui seul les contradictions d’un modèle de développement qui a longtemps misé sur le béton et le crédit.

Dans les rues de Shenzhen, là où tout a commencé pour lui en 1992, les gratte-ciel continuent de dominer le ciel. Mais derrière leurs façades brillantes, de nombreux projets restent inachevés. Des familles attendent toujours les clés de logements payés d’avance. Des ouvriers n’ont jamais reçu leur salaire. Des créanciers cherchent en vain à récupérer leurs fonds.

Xu Jiayin a longtemps affirmé que tout ce qu’était Evergrande, le groupe le devait au Parti, à l’État et à la société. Aujourd’hui, c’est cette même société qui regarde avec stupeur les débris d’un empire qui semblait invincible.

Les leçons d’une chute annoncée

Plusieurs éléments se sont conjugés pour provoquer cette fin. Le surendettement chronique du secteur immobilier a rendu les groupes vulnérables dès que les règles du jeu ont changé. Les nouvelles réglementations de 2020 ont agi comme un révélateur. Elles ont mis au jour des pratiques qui avaient longtemps été tolérées.

La campagne contre les richesses excessives a également joué un rôle. Le goût pour les yachts et les ceintures Hermès, acceptable dans les années 2010, est devenu suspect dans le climat politique des années 2020. Xu Jiayin s’est retrouvé coincé entre son image de milliardaire flamboyant et les nouvelles exigences de sobriété imposées par le pouvoir.

Enfin, la gestion interne du groupe a montré ses limites. Les tentatives de rassurer le personnel en 2021 n’ont pas suffi à enrayer la spirale. Une fois le défaut de paiement déclaré, la confiance s’est évaporée. Les partenaires, les banques, les clients ont tourné le dos.

De 42 milliards de dollars de fortune estimée en 2017 à 1,8 milliard en 2023, puis à une condamnation à perpétuité : le parcours de Xu Jiayin illustre la fragilité des empires bâtis trop vite et trop haut.

Aujourd’hui, le nom d’Evergrande reste associé à l’une des plus grandes crises immobilières de l’histoire récente. Le groupe qui avait symbolisé la modernité chinoise est devenu le symbole de ses excès et de ses fragilités.

Un visage qui en dit long

Les images de Xu Jiayin lors de sa condamnation ont frappé les esprits. Le visage marqué, les cheveux blancs, l’absence de tout signe extérieur de luxe : tout contraste avec les photos d’antan où il affichait ceintures griffées et sourires confidents. L’homme qui avait racheté une équipe de football et investi dans des stars internationales apparaît désormais comme un vieil homme fatigué.

Cette transformation physique n’est pas anodine. Elle raconte le poids des années de tension, de disparition et de procédures judiciaires. Elle symbolise aussi la fin d’une époque où certains promoteurs pouvaient accumuler des fortunes considérables en s’appuyant sur un modèle de croissance à crédit quasi illimité.

Le tribunal de Shenzhen a tranché. La prison à vie est la sanction la plus lourde. L’amende de plus de 2 milliards de dollars infligée au groupe et à sa filiale vient ajouter une dimension financière à la condamnation personnelle. Le message est clair : les excès du passé ne resteront pas impunis.

Ce que révèle cette affaire

L’affaire Xu Jiayin met en lumière plusieurs réalités de la Chine contemporaine. D’abord, la place centrale qu’occupe encore le secteur immobilier dans l’économie nationale. Ensuite, la volonté du pouvoir de reprendre le contrôle sur des acteurs qui étaient devenus trop puissants et trop endettés. Enfin, la capacité du système judiciaire à intervenir de manière spectaculaire lorsque les intérêts politiques et économiques s’alignent.

Xu Jiayin avait su naviguer pendant des années dans les arcanes politiques chinoises. Il avait affirmé sa loyauté au Parti. Il avait multiplié les déclarations de gratitude envers l’État. Pourtant, cela n’a pas suffi à le protéger lorsque la tempête est arrivée.

Son histoire rappelle que, dans ce système, la réussite individuelle reste toujours conditionnelle. Elle dépend d’un équilibre fragile entre performance économique, loyauté politique et discrétion. Lorsque l’un de ces éléments bascule, la chute peut être totale.

Un empire en décomposition

Evergrande n’est plus que l’ombre de ce qu’il a été. Le retrait de la cote à Hong Kong en 2025 a officialisé la fin d’une aventure boursière commencée dans l’euphorie de 2009. Les projets immobiliers laissés en plan continuent de hanter de nombreuses villes chinoises. Les dettes restent colossales. Les procédures judiciaires se multiplient.

Pour les milliers d’employés, d’ouvriers et de sous-traitants qui ont travaillé pour le groupe, la chute de Xu Jiayin représente aussi la fin d’un espoir. Beaucoup avaient cru à la promesse d’une réussite collective portée par un leader charismatique. Aujourd’hui, ils se retrouvent face aux conséquences d’une gestion qui a privilégié la croissance à tout prix.

La lettre de septembre 2021 dans laquelle Xu Jiayin promettait une sortie prochaine de la période la plus sombre apparaît rétrospectivement comme un ultime sursaut d’optimisme. Ou peut-être comme une tentative désespérée de maintenir le moral des troupes alors que les murs menaçaient déjà de s’écrouler.

La fin d’un cycle

En condamnant Xu Jiayin à la prison à vie, le tribunal de Shenzhen a clôturé un chapitre. Mais les questions soulevées par cette affaire restent ouvertes. Comment un groupe aussi massif a-t-il pu s’endetter à ce point sans que les mécanismes de contrôle ne s’enclenchent plus tôt ? Pourquoi les signaux d’alerte n’ont-ils pas été pris au sérieux ? Quel rôle ont joué les relations politiques dans l’ascension puis dans la chute ?

Xu Jiayin lui-même a plaidé coupable et exprimé des remords. Pourtant, le tribunal n’a pas précisé s’il s’était exprimé lors de l’audience finale. Le silence qui entoure encore certains aspects de l’affaire nourrit les interrogations.

Ce qui est certain, c’est que l’homme né en 1958 dans une famille pauvre du Henan a parcouru un chemin extraordinaire. De la misère rurale aux sommets de la richesse, puis de la richesse à la prison à perpétuité : le parcours est d’une amplitude rare. Il restera comme l’un des symboles les plus frappants de l’ère des promoteurs géants chinois.

Aujourd’hui, loin du luxe d’antan, Xu Jiayin commence une nouvelle existence, celle d’un condamné à vie. Le visage marqué et les cheveux blancs témoignent du prix payé. L’empire Evergrande, lui, n’existe plus que dans les souvenirs et dans les dossiers judiciaires. La grandeur a cédé la place à la décadence. Et la Chine continue d’observer, attentive, les leçons de cette chute spectaculaire.

L’histoire de Xu Jiayin n’est pas seulement celle d’un homme. C’est celle d’un modèle économique qui a atteint ses limites. C’est celle d’une génération de entrepreneurs qui ont cru pouvoir défier les cycles. C’est enfin celle d’un pays qui cherche encore à réinventer sa croissance après avoir trop longtemps misé sur le béton et l’endettement. La condamnation de jeudi clôt un chapitre. Elle en ouvre probablement d’autres, tout aussi complexes.

Dans les années à venir, le nom de Xu Jiayin continuera de résonner chaque fois que l’on parlera de la crise immobilière chinoise. Il restera associé à la fois à la réussite la plus éclatante et à l’échec le plus cuisant. De la fortune à la prison, le chemin a été long. Il s’achève désormais derrière les murs d’une cellule, loin des stades de football et des ceintures Hermès qui avaient autrefois fait sa renommée.

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