Qui aurait imaginé, il y a quelques mois seulement, que le parti au pouvoir en Israël se retrouverait à scruter chaque bulletin de vote avec une telle nervosité ? Lundi, au cœur de Jérusalem, des centaines de militants du Likoud se sont réunis pour désigner les candidats qui porteront leurs couleurs lors des élections législatives du 27 octobre. Derrière les accolades et les selfies, une réalité plus sombre se dessine : les sondages prévoient un net recul pour la formation de Benjamin Netanyahou.
Un scrutin interne sous haute tension
Après quatre années d’un mandat mouvementé, le Likoud entre dans une phase délicate. La controverse autour de la réforme judiciaire, l’attaque sans précédent du 7 octobre 2023 et la guerre multi-fronts qui a suivi ont laissé des traces profondes. Une partie des députés sortants risque purement et simplement de ne pas retrouver leur siège. Les projections actuelles donnent au parti entre 22 et 25 sièges, contre 32 dans la législature en cours.
Dans le Palais des congrès de Jérusalem, l’ambiance oscillait entre détermination et inquiétude. Les adhérents, qui sont environ 140 000 au total, ont dû cocher manuellement douze noms sur une longue liste de 124 prétendants. Un exercice démocratique classique, mais teinté d’une particularité importante : Benjamin Netanyahou a d’emblée réservé une dizaine de places sur la liste électorale pour des personnalités de son choix. L’objectif affiché est clair : s’entourer de fidèles absolus.
La critique interne sur les places réservées
Cette décision n’a pas fait l’unanimité. Avi, un militant de la trentaine qui milite au Likoud depuis l’adolescence et préfère rester anonyme, n’a pas mâché ses mots. « Ce n’est pas de la démocratie. Ils ont détruit le Likoud », a-t-il lancé, tout en reconnaissant qu’il n’est même plus certain de son vote en octobre. Son agacement illustre une fracture qui commence à apparaître au sein d’un parti longtemps uni derrière son chef.
À l’opposé, Elie Cohen, 79 ans et membre du Comité central, balaie ces critiques d’un revers de main. Pour lui, Benjamin Netanyahou est « investi d’une mission divine » face à « l’État profond » et aux réserves internationales. « Tout le monde est contre lui », affirme-t-il avec conviction. Entre ces deux visions, le fossé se creuse.
Le député sortant Amit Halevy adopte une position plus nuancée. S’il aurait préféré « moins de places réservées », il estime que « la grande majorité sera choisie via les primaires, et c’est ce qui compte ». Cette approche pragmatique semble partagée par une partie des cadres qui veulent éviter une guerre ouverte à l’intérieur du parti.
Une popularité intacte dans les rangs militants
Malgré les critiques qui fusent à travers le pays, Benjamin Netanyahou conserve une popularité très forte au sein de sa formation. Narkis Alfi et Brouria Ben Yehouda, deux militantes convaincues, saluent ce qu’elles perçoivent comme une volonté de renouvellement. « J’ai l’impression que le Premier ministre a pour objectif d’opérer un véritable changement ici, de faire venir de nouvelles personnes, des jeunes, avec beaucoup de motivation », explique Mme Alfi.
Brouria Ben Yehouda insiste quant à elle sur la diversité du mouvement. « Le Likoud, c’est le peuple d’Israël dans toute sa diversité : il y a des juifs orientaux, des ashkénazes, des Arabes, tout le monde. C’est ce qui est bien avec le Likoud : il y a de tout, de tous les horizons. » Cette vision d’un parti ouvert et représentatif reste un argument fort auprès des adhérents.
« Le Likoud, c’est le peuple d’Israël dans toute sa diversité : il y a des juifs orientaux, des ashkénazes, des Arabes, tout le monde. »
— Brouria Ben Yehouda, militante
La foule présente lundi était majoritairement masculine, avec une forte présence de juifs religieux, notamment des ultra-orthodoxes. Ces derniers ont afflué ces dernières années pour défendre leurs intérêts au sein du parti au pouvoir. Leur poids dans les primaires n’est pas anodin et reflète les équilibres internes qui se sont construits au fil du temps.
Candidats, selfies et silence stratégique
Les prétendants, eux, enchaînaient les accolades et les photos. On y croisait des figures connues du parti, plusieurs ministres, mais aussi de parfaits inconnus qui tentaient leur chance. Malgré le recul annoncé de leur formation dans les sondages, la consigne implicite était claire : ne pas critiquer ouvertement Benjamin Netanyahou. La discipline de parti a joué à plein.
À la clôture des votes, le taux de participation à travers le pays s’élevait à 53 % des adhérents. C’est une hausse de dix points par rapport aux dernières primaires organisées en 2022. Ce chiffre est interprété comme un baromètre de la mobilisation en vue des législatives. Une participation plus élevée peut signaler un électorat prêt à se battre, même dans un contexte difficile.
Les premiers résultats devaient être publiés mardi matin. Ils permettront de mesurer l’équilibre entre les candidats issus des primaires et ceux placés directement par le dirigeant. Ce dosage sera scruté de près, car il donnera une idée de la capacité du Likoud à présenter un visage à la fois loyal et renouvelé.
Quatre années qui ont tout changé
Pour comprendre la nervosité actuelle, il faut revenir sur les quatre années écoulées. Le mandat a été marqué par une succession de chocs. La réforme judiciaire a déclenché une vague de contestation sans précédent dans le pays. Puis est arrivé le 7 octobre 2023, une attaque qui a bouleversé la société israélienne dans son ensemble. La guerre sur plusieurs fronts qui a suivi a placé le gouvernement sous une pression constante, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur.
Dans ce contexte, le Likoud a dû gérer des tensions internes tout en maintenant une façade d’unité. Les places réservées par Benjamin Netanyahou s’inscrivent dans cette logique de contrôle. Elles permettent de garantir la présence de figures de confiance sur la liste, mais elles alimentent en même temps le sentiment, chez certains militants, que le processus démocratique interne est partiellement contourné.
Cette tension entre loyauté et démocratie interne n’est pas nouvelle dans les partis de gouvernement. Elle prend cependant une dimension particulière lorsque les sondages annoncent une baisse significative du nombre de sièges. Chaque place sur la liste devient alors un enjeu vital pour les candidats et pour l’équilibre du futur groupe parlementaire.
Le poids des militants religieux
La forte présence de juifs religieux et d’ultra-orthodoxes dans les rangs du Likoud mérite d’être soulignée. Ces dernières années, leur influence s’est accrue. Ils sont venus défendre des intérêts précis au sein du parti au pouvoir. Leur mobilisation lors des primaires n’est donc pas anodine. Elle peut orienter le profil des candidats retenus et, à terme, le positionnement du parti sur certaines questions sensibles.
Cette composition sociale du militantisme contraste parfois avec l’image que le Likoud veut projeter d’un parti rassemblant « tous les horizons ». La diversité est réelle, mais les rapports de force internes évoluent. Les primaires de lundi ont offert un instantané de ces évolutions.
Une mobilisation qui intrigue
Le taux de participation de 53 % constitue l’un des éléments les plus intéressants de cette journée. Une hausse de dix points par rapport à 2022 n’est pas négligeable. Elle peut indiquer que les adhérents, malgré les difficultés, restent mobilisés. Elle peut aussi refléter l’inquiétude face aux sondages et la volonté de peser sur la composition de la liste.
Dans les partis politiques, la participation aux primaires est souvent un indicateur de la capacité à mobiliser l’électorat plus large. Une participation élevée ne garantit pas un bon résultat aux élections générales, mais elle montre que le cœur du parti bat encore. À l’inverse, une participation faible aurait été interprétée comme un signe de découragement.
Chiffres clés à retenir
- 140 000 adhérents environ au Likoud
- 124 candidats pour 12 places à pourvoir par vote
- Une dizaine de places réservées par le dirigeant
- 53 % de participation (+10 points vs 2022)
- Projections : 22 à 25 sièges contre 32 actuellement
Entre fidélité et renouvellement
Les militants interrogés lundi ont souvent insisté sur la nécessité de faire venir de nouvelles têtes. Narkis Alfi parle explicitement de jeunes motivés. Cette aspiration au renouvellement coexiste avec une loyauté presque inconditionnelle envers Benjamin Netanyahou. Le paradoxe n’est qu’apparent : beaucoup de militants semblent vouloir un parti modernisé, mais sous la direction ferme de leur leader historique.
Cette double exigence place le Likoud face à un défi délicat. Comment intégrer de nouveaux profils sans fragiliser la cohésion autour du chef ? Comment satisfaire les militants qui réclament plus de démocratie interne tout en préservant un noyau de fidèles ? Les réponses données lors de ces primaires influenceront directement la campagne qui s’annonce.
Le député Amit Halevy a résumé la position de nombreux cadres : accepter un certain nombre de places réservées tout en soulignant que la majorité des candidats sortira des urnes internes. Cette formulation cherche à rassurer ceux qui craignent une dérive autoritaire tout en validant le choix du dirigeant.
Le silence des candidats sur le dirigeant
Un élément frappant de cette journée a été le refus quasi général des candidats de critiquer ouvertement Benjamin Netanyahou, malgré le contexte de recul annoncé dans les sondages. Cette discipline de communication n’est pas anodine. Elle montre que, à l’intérieur du parti, la figure du leader reste intouchable, du moins en public.
Les candidats ont préféré multiplier les contacts directs avec les militants, les photos et les échanges informels. Dans un scrutin où chaque voix compte, la proximité personnelle devient un atout majeur. Les figures connues du parti et les ministres en exercice partaient avec un avantage de notoriété, mais les inconnus ont eux aussi tenté de se faire une place en multipliant les échanges.
Ce que révèlent les projections
Les sondages qui annoncent entre 22 et 25 sièges pour le Likoud, contre 32 actuellement, dessinent un scénario de recul significatif. Un tel résultat obligerait le parti à repenser ses alliances et sa stratégie de gouvernement. Même si les sondages ne sont jamais une science exacte, ils pèsent déjà sur l’ambiance interne et sur les calculs de chacun.
Dans ce contexte, chaque place sur la liste prend une importance accrue. Un candidat placé en position éligible a de bonnes chances de siéger. Un candidat trop bas sur la liste risque de rester sur le carreau. Les places réservées par Benjamin Netanyahou deviennent donc un outil de gestion du risque pour le dirigeant, mais aussi un sujet de friction pour ceux qui estiment que le mérite électoral interne devrait primer.
Une journée révélatrice des tensions
Au final, les primaires du Likoud ont offert un instantané des tensions qui traversent le parti. Loyauté envers le dirigeant, aspiration au renouvellement, critiques sur les places réservées, forte mobilisation des militants religieux, participation en hausse : tous ces éléments coexistent et se contredisent parfois. Le parti reste uni en surface, mais les lignes de fracture sont visibles.
La publication des résultats mardi matin permettra de mesurer concrètement l’équilibre trouvé entre les candidats élus et ceux désignés. Ce dosage sera l’un des premiers indicateurs de la capacité du Likoud à aborder les législatives d’octobre dans les meilleures conditions possibles, alors que les projections annoncent un revers.
Pour les militants comme Avi, qui doutent désormais de leur vote en octobre, ou pour ceux comme Elie Cohen qui voient en Benjamin Netanyahou une mission quasi divine, la journée de lundi a été un moment de vérité. Le Likoud a montré qu’il savait encore mobiliser ses troupes. Reste à savoir si cette mobilisation suffira face aux défis qui l’attendent.
La suite dépendra de la cohésion
Dans les semaines qui viennent, le parti devra transformer cette énergie interne en dynamique de campagne. Les places réservées, les nouveaux venus et les figures historiques devront cohabiter sur une même liste. La façon dont cette cohabitation se déroulera conditionnera en partie l’image que le Likoud projettera auprès de l’électorat plus large.
Les critiques internes, même minoritaires, rappellent que la démocratie à l’intérieur d’un parti n’est jamais un acquis définitif. Les places réservées sont un outil de gouvernance, mais elles peuvent aussi devenir un symbole de distance entre la direction et la base. Trouver le bon équilibre restera un exercice délicat.
En attendant, le Likoud a accompli l’exercice démocratique de ses primaires. Les militants ont voté, les candidats ont fait campagne en interne, et le taux de participation a progressé. Ces éléments concrets resteront, quels que soient les résultats finaux, un marqueur de la vitalité du parti à un moment où les sondages lui annoncent des temps plus difficiles.
La suite de l’histoire se jouera le 27 octobre. D’ici là, chaque décision interne, chaque place sur la liste et chaque message de campagne sera scruté. Le Likoud a montré lundi qu’il savait encore rassembler ses adhérents. Il lui reste maintenant à convaincre un électorat plus large que le recul annoncé dans les projections n’est pas une fatalité.
Dans le Palais des congrès de Jérusalem, les bulletins ont été dépouillés. Les voix des militants ont été comptées. Derrière les chiffres, c’est toute la complexité d’un parti au pouvoir, confronté à la fois à ses propres contradictions et à un contexte national et international particulièrement tendu, qui s’est exprimée. Les prochains mois diront si cette journée de primaires aura été un simple moment administratif ou le début d’un véritable réveil.









