La Guinée sous une chape de silence et de répression
Depuis l’arrivée au pouvoir du général Mamadi Doumbouya par la force en septembre 2021, le pays d’Afrique de l’Ouest connaît une évolution marquée par une consolidation du pouvoir militaire. Ce qui avait commencé comme une transition promise a évolué vers une normalisation progressive, mais au prix d’une répression accrue contre les opposants et les militants des droits humains. Les enlèvements et les disparitions forcées sont devenus un outil récurrent pour museler les critiques.
Les témoignages convergent : des individus sont arrachés à leur domicile en pleine nuit, souvent par des personnes en tenue militaire ou cagoulées, puis emmenés vers des lieux inconnus. Les victimes subissent des interrogatoires violents, des sévices physiques, avant d’être parfois relâchées dans un état précaire, ou de disparaître purement et simplement. Ce climat de terreur cible particulièrement ceux qui dénoncent la corruption, les abus de pouvoir ou appellent à un retour rapide à l’ordre constitutionnel.
Un cas qui illustre la brutalité des méthodes employées
Abdoul Sacko, militant engagé au sein du Forum des forces sociales de Guinée, en sait quelque chose. Enlevé dans la nuit du 19 février 2025 à son domicile devant sa famille, il a été transféré dans plusieurs endroits non identifiés, toujours cagoulé. Là, il a enduré des gifles, des menaces avec une arme sur la tempe, des simulations de noyade. Ses ravisseurs l’interrogeaient sur ses intentions supposées d’organiser un coup d’État, sur ses critiques répétées contre le régime et sur les accusations de corruption qu’il portait.
Quelques heures plus tard, il a été abandonné en brousse, à une soixantaine de kilomètres de la capitale Conakry, dans un état critique. Retrouvé et soigné, il porte encore aujourd’hui les marques physiques et psychologiques de ces épreuves. Exilé depuis, il est l’un des rares à avoir réchappé à ce cycle infernal. Son histoire, loin d’être isolée, reflète un schéma répété qui terrorise la population.
J’ai été molesté, giflé, arme pointée sur la tête.
Un militant guinéen exilé
Ce récit personnel met en lumière l’intensité des sévices infligés et l’objectif clair : faire taire par la peur. Les questions posées lors des interrogatoires révèlent une volonté d’intimider quiconque ose exprimer une opposition ouverte.
Une multiplication alarmante des disparitions forcées
Depuis 2023, les organisations de la société civile estiment à une vingtaine le nombre de personnes victimes de disparitions forcées. Ces cas ne se limitent plus aux militants directs ; ils touchent désormais leurs proches restés sur place. La stratégie semble consister à frapper là où cela fait le plus mal, pour décourager les exilés de poursuivre leurs dénonciations.
Parmi les cas les plus emblématiques, on compte Oumar Sylla, connu sous le nom de Foniké Menguè, et Mamadou Billo Bah. Membres actifs d’un mouvement citoyen, ils ont été enlevés en juillet 2024 et restent introuvables depuis. Leurs familles et collègues n’ont reçu aucune nouvelle officielle, malgré les appels répétés à la transparence.
Où ils sont ? Ils sont entre les mains de l’État. Est-ce qu’ils sont vivants ? La réponse, c’est l’État qui peut la donner.
Un ancien détenu guinéen
Cette incertitude permanente ronge les proches et renforce le sentiment d’impuissance face à un pouvoir qui nie systématiquement toute implication. Les enquêtes promises par les autorités restent sans suite concrète, alimentant les soupçons d’une couverture officielle.
La cible s’élargit aux familles des opposants en exil
Le phénomène a pris une tournure encore plus inquiétante récemment. Plutôt que d’atteindre directement les figures critiques parties à l’étranger, les enlèvements visent leurs parents, frères, sœurs, voire enfants. Cette extension de la répression crée un climat de vengeance familiale qui paralyse toute forme de contestation.
Par exemple, les enfants âgés de 16 et 14 ans d’un chanteur engagé en exil ont été emmenés par des inconnus, sans réapparaître depuis. De même, le père septuagénaire d’un journaliste critique a subi le même sort. Plus récemment, en mars 2026, la mère et la sœur d’un opposant exilé ont été kidnappées à leur domicile avant d’être relâchées quelques jours plus tard. Ces cas montrent une escalade où personne n’est épargné, quel que soit l’âge ou le lien avec la politique.
Les activistes qui ont fui le pays continuent pourtant leur travail de documentation depuis l’étranger. Ils recensent les arrestations arbitraires, les tortures et les enlèvements, malgré les risques pour leurs proches restés en Guinée. Cette résistance à distance témoigne d’une détermination farouche face à la répression.
Un retour à la normale internationale qui contraste avec la réalité intérieure
Le général Mamadi Doumbouya a consolidé sa légitimité en organisant une élection présidentielle en décembre 2025, où il a remporté une victoire écrasante. Sans opposition majeure en lice, le scrutin a été perçu comme taillé sur mesure. Les partenaires internationaux ont félicité le vainqueur et accueilli le retour de la Guinée dans les instances régionales comme la Cedeao et l’Union africaine, d’où elle avait été suspendue après le coup d’État.
En février 2026, sa participation au sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba a symbolisé cette réintégration. Pourtant, cette normalisation diplomatique n’a pas freiné les pratiques répressives sur le terrain. Les disparitions se poursuivent, et le silence international sur les droits humains est assourdissant.
Mamadi Doumbouya a rejoint le club des bons putschistes qui ont joué le jeu, qui ont organisé des élections et qui sont maintenant des chefs d’Etat légitimes aux yeux de la communauté internationale.
Un analyste international
Les priorités semblent se tourner vers les affaires et les partenariats économiques, reléguant les préoccupations sur les violations des droits au second plan. Cette realpolitik laisse les victimes sans soutien extérieur tangible.
Un héritage historique qui resurgit sous une forme nouvelle
La Guinée n’est pas étrangère aux régimes autoritaires. Sous la présidence d’Ahmed Sékou Touré, de 1958 à 1984, des milliers de personnes ont souffert dans des camps comme celui de Boiro, où tortures et exécutions étaient monnaie courante. Beaucoup y ont laissé la vie dans l’anonymat le plus total.
Aujourd’hui, des voix affirment que la situation actuelle dépasse même ces heures sombres. Le silence total de l’État face aux disparitions, sans revendication ni aveu, crée une angoisse encore plus profonde. L’absence d’assomption officielle rend chaque cas plus insoutenable pour les familles.
Jamais dans l’histoire de la Guinée on n’a connu cette situation où les hommes disparaissent dans le silence absolu de l’État, sans que l’État n’assume.
Un militant rescapé
Cette comparaison historique souligne une continuité dans la répression, mais avec des méthodes modernisées et une impunité renforcée par le contexte international actuel.
Les conséquences sur la société et l’avenir du pays
Le recours systématique aux enlèvements crée un climat de suspicion généralisée. Les citoyens hésitent à s’exprimer librement, même en privé, de peur de représailles contre eux ou leurs proches. La société civile, autrefois dynamique, se trouve décimée : certains fuient, d’autres se taisent, et les rares qui persistent le font au prix d’un exil forcé.
Les organisations de défense des droits humains continuent de recenser les cas, de publier des rapports et d’alerter l’opinion. Elles appellent à des enquêtes indépendantes, à la libération des disparus et à la fin de ces pratiques. Mais sans pression internationale forte, les changements restent limités.
À long terme, cette répression risque de miner la stabilité même du régime. Une population terrorisée peut se résigner temporairement, mais le ressentiment accumulé finit souvent par exploser. La Guinée, riche en ressources et en potentiel humain, mérite mieux qu’un avenir bâti sur la peur.
Les témoignages des rescapés, comme celui d’Abdoul Sacko, rappellent que derrière chaque disparition se cache une histoire humaine brisée. Leur courage à parler, malgré les risques, invite à ne pas fermer les yeux sur ce qui se passe en Guinée aujourd’hui. La question reste ouverte : jusqu’où ira cette spirale avant qu’un vrai dialogue ne s’impose ?
Les mois à venir seront décisifs pour voir si la consolidation du pouvoir s’accompagne d’un assouplissement ou d’une accentuation de la répression. Les Guinéens, et la communauté internationale, observent avec une attention accrue.









