Paris, épicentre des divisions de l’opposition iranienne
La capitale française est devenue, une fois de plus, le théâtre de manifestations passionnées de la communauté iranienne. Près de la gare de Montparnasse, plus d’un millier de personnes se sont rassemblées pour exprimer leur soutien à Reza Pahlavi, fils du dernier shah, perçu par beaucoup comme une figure capable d’assurer une transition démocratique. De l’autre rive, place du Trocadéro, plusieurs centaines d’autres manifestants défendaient une vision radicalement différente : celle d’une république sans monarchie ni mollahs.
Ces scènes ne sont pas isolées. Elles reflètent les fractures profondes qui traversent l’opposition depuis des décennies, exacerbées par les bouleversements actuels en Iran. La disparition brutale d’Ali Khamenei a créé un vide de pouvoir, et chacun y voit l’opportunité de projeter son projet politique.
Le camp pro-Pahlavi : un espoir de transition ordonnée
Dans le rassemblement près de Montparnasse, les drapeaux iraniens à l’emblème du lion et soleil dominaient le paysage. Des bannières américaines et israéliennes flottaient également, signe d’une gratitude envers les puissances qui ont contribué à affaiblir le régime. Les portraits de Reza Pahlavi étaient omniprésents, brandis comme un symbole d’unité et d’avenir.
Parmi les participants, des profils variés : étudiants, professionnels, familles entières. Masoud Ghanaatian, un étudiant en cancérologie de 35 ans, exprimait son enthousiasme sans réserve : il voit en Pahlavi un démocrate capable d’organiser des élections libres après une phase de transition. Cette vision d’une révolution pacifique, guidée par une figure connue, attire ceux qui craignent le chaos post-régime.
À Bordeaux, une manifestation plus modeste a réuni plus d’une centaine de personnes sur le même thème. Baharak Reissi, comptable de 50 ans, y défendait Pahlavi comme la seule alternative crédible, capable de rassembler au-delà des clivages ethniques et politiques. Pour ces soutiens, l’exilé aux États-Unis représente une continuité historique, un lien avec un passé perçu comme plus stable.
« Je soutiens Pahlavi qui appelle à la révolution. C’est quelqu’un de démocrate. Il peut faire la transition et promet d’organiser des élections. »
Masoud Ghanaatian, étudiant
Reza Pahlavi, contraint à l’exil en 1979 lors de la révolution islamique, a gagné en visibilité lors des récentes contestations en Iran. Il se positionne comme un facilitateur, non comme un monarque imposé, promettant de ne pas s’accrocher au pouvoir mais de préparer le terrain pour un scrutin libre.
Au Trocadéro : le rejet viscéral de la monarchie
De l’autre côté de la Seine, l’ambiance était différente. Les manifestants, portant des chasubles jaunes floquées « Free Iran », rejetaient catégoriquement tout retour à la monarchie. Ils appelaient à une république pluraliste, laïque, où le pouvoir reviendrait au peuple sans intermédiaire dynastique.
Mahyab, une quadragénaire, insistait sur la nécessité pour les Iraniens de prendre eux-mêmes le pouvoir. Elle soutenait Maryam Radjavi, présidente du Conseil national de la Résistance iranienne (CNRI), qui sert de vitrine politique aux Moudjahidines du peuple. Les portraits de cette dernière étaient nombreux dans la foule.
Pour ces opposants, Reza Pahlavi n’incarne pas une solution crédible. Ali, un participant, le décrivait comme quelqu’un qui n’a jamais vraiment résisté au régime et qui risquerait de livrer l’Iran à des influences étrangères en échange de soutien.
« Nous voulons une démocratie, la liberté pour le peuple et les femmes iraniennes. Le changement est arrivé, il ne peut être réalisé que par le peuple iranien lui-même. »
Mahyab, manifestante
Ce camp met en avant un gouvernement en exil à rétablir, refusant toute nostalgie pour l’ère Pahlavi. Les minorités ethniques, souvent méfiantes envers une centralisation monarchique, trouvent ici un écho plus fort.
Un contexte géopolitique explosif
Ces manifestations interviennent dans un moment historique pour l’Iran. La mort d’Ali Khamenei, tué lors des frappes israélo-américaines qui ont lancé une guerre ouverte, a créé un choc. Le régime, déjà affaibli par des années de répression et de crises internes, voit son pilier central s’effondrer.
Les pancartes « Thank you pres. Trump » ou les portraits de Benjamin Netanyahu dans le camp pro-Pahlavi traduisent une reconnaissance envers ces interventions étrangères perçues comme libératrices. Pourtant, cette alliance suscite la méfiance chez les anti-monarchistes, qui y voient un risque d’ingérence accrue.
La députée européenne Nathalie Loiseau, présente au rassemblement pro-Pahlavi, a salué l’espoir de voir tomber un régime répressif responsable de dizaines de milliers de morts. Elle a ajouté que si Reza Pahlavi était le choix des manifestants, il fallait le respecter.
Les fractures historiques de l’opposition iranienne
L’opposition iranienne en exil reste fragmentée depuis 1979. Les partisans de Reza Pahlavi invoquent une légitimité historique et une capacité à rassembler. Les groupes issus de minorités ethniques, souvent opposés à une restauration monarchique, préfèrent des structures décentralisées.
Le CNRI et Maryam Radjavi représentent une autre voie : une résistance organisée, avec un programme en dix points pour une république démocratique. Pourtant, cette mouvance est controversée, accusée par certains de liens passés controversés.
Cette division n’est pas nouvelle. Elle s’est accentuée avec les soulèvements récents en Iran, où des slogans rejetaient à la fois le régime actuel et toute nostalgie monarchique. À Paris, les deux camps coexistent sans se confronter physiquement, mais l’écart idéologique est abyssal.
Vers quel avenir pour l’Iran ?
Alors que le régime vacille, la question de l’après se pose avec acuité. Une transition pacifique semble souhaitée par beaucoup, mais les divergences sur la forme de l’État freinent toute unité. Reza Pahlavi promet des élections ; ses détracteurs craignent un retour autoritaire déguisé.
Les manifestations à Paris, Bordeaux et ailleurs montrent que la diaspora reste mobilisée. Mais sans consensus, le risque est grand de voir les énergies se disperser. Le peuple iranien, qui paie le prix fort de la répression, attend une alternative crédible.
Les événements actuels pourraient accélérer le changement, mais les divisions observées en exil risquent de compliquer la reconstruction. L’espoir d’une Iran libre et démocratique persiste, porté par ces voix venues de loin.
Pourtant, au-delà des slogans et des drapeaux, c’est la souffrance quotidienne des Iraniens qui unit ces manifestants. Femmes, jeunes, minorités : tous aspirent à la liberté. Paris n’est qu’un miroir des luttes internes, amplifié par la distance et les souvenirs.
Les prochains mois seront décisifs. Le vide laissé par Khamenei pourrait ouvrir la voie à des négociations, des soulèvements supplémentaires ou une répression accrue. Les opposants en exil, divisés, devront peut-être trouver un terrain commun pour peser.
En attendant, les rues de Paris continuent de porter ces voix contrastées, rappelant que l’avenir de l’Iran se joue autant à Téhéran qu’à Montparnasse ou au Trocadéro. L’issue reste incertaine, mais l’aspiration au changement, elle, est plus forte que jamais.









