L’essor d’un archétype controversé dans la société italienne
Dans les périphéries urbaines du nord de l’Italie, comme à Milan ou dans d’autres métropoles industrielles, une génération entière grandit entre deux mondes. Ces jeunes, nés ou arrivés très tôt dans le pays, portent les traces d’une double culture : celle de leurs parents immigrés et celle de l’Italie contemporaine. Pourtant, un mot unique suffit souvent à les résumer aux yeux de certains : maranza. Ce terme, repris du dialecte sicilien où il désignait à l’origine un comportement excentrique ou maladroit, a été détourné ces dernières années pour stigmatiser les adolescents et jeunes adultes d’origine maghrébine ou arabe, accusés de petite délinquance et d’incivilités.
Le phénomène s’est accéléré avec un durcissement du discours sécuritaire. Les autorités insistent sur la nécessité de restaurer l’ordre dans les quartiers sensibles, où la petite criminalité – vols, rodéos urbains, trafics mineurs – est plus visible que les formes organisées de criminalité. Ce focus médiatique et politique transforme ces jeunes en boucs émissaires, au point que leur apparence même devient suspecte : baskets de marque, sac banane, langage corporel jugé provocateur, mélange d’italien et d’arabe dans les expressions quotidiennes.
Les origines du terme et sa charge symbolique
À l’origine, maranza évoquait dans le sud de l’Italie un individu un peu ridicule, mal dégrossi. Dans les années 2010-2020, le rap des périphéries l’a réapproprié positivement, en en faisant un étendard de fierté rebelle, comme un moyen de revendiquer une identité hybride. Des artistes issus de ces quartiers ont utilisé le mot pour décrire leur réalité : une vie entre exclusion sociale et créativité explosive. Mais rapidement, le terme a basculé dans le registre péjoratif, surtout dans les médias et chez certains responsables politiques.
Aujourd’hui, il sert à désigner un profil stéréotypé : jeune homme de banlieue, souvent musulman, avec des antécédents judiciaires mineurs, descendant des zones périphériques vers les centres-villes pour y semer le trouble. Ce portrait-robot alimente un imaginaire anxiogène, où ces jeunes représenteraient une menace pour la cohésion nationale. La peur du multiculturalisme transparaît clairement : l’Italie, pays d’émigration historique, peine à intégrer ses nouvelles générations issues de l’immigration récente.
« Au-delà de la petite criminalité, l’imaginaire du maranza raconte un pays qui se découvre multiculturel, ce qui fait peur à certains, au moment où les jeunes d’origine arabe sont toujours plus visibles dans le monde de la création, notamment à travers le succès des nouveaux rappeurs. »
Cette analyse met en lumière une contradiction profonde : pendant que certains jeunes issus de l’immigration excellent dans le rap et la culture urbaine, gagnant une reconnaissance nationale, d’autres sont réduits à des figures de menace.
Un drame qui cristallise les tensions
En novembre 2024, un événement tragique a marqué un tournant. Un jeune de 19 ans, d’origine égyptienne, a perdu la vie lors d’une course-poursuite avec les forces de l’ordre. Parti sur un scooter avec un ami qui avait refusé un contrôle, il est décédé sur le coup après une collision. Musulman, habitant une banlieue défavorisée, avec des antécédents mineurs, ce jeune incarnait précisément l’archétype du maranza pour une partie de l’opinion.
Les réactions ont été immédiates et polarisées. D’un côté, des appels à la justice et à la vérité sur les circonstances de la mort ; de l’autre, une justification des forces de l’ordre face à une délinquance perçue comme incontrôlable. Ce drame a ravivé les débats sur les contrôles policiers, les poursuites à haut risque et le sentiment d’impunité dans certains quartiers. Il a aussi révélé une fracture générationnelle et culturelle : pour beaucoup de familles immigrées, cet incident symbolise un racisme systémique ; pour d’autres, il confirme la nécessité d’une fermeté accrue.
Depuis cet événement, les blessures restent ouvertes. Les quartiers concernés ont connu des moments de tension, avec des manifestations et des accusations croisées. Le discours sécuritaire s’est intensifié, notamment autour des grands rassemblements publics, où la présence de ces jeunes est scrutée avec suspicion.
Le rôle du rap et de la culture urbaine dans la visibilité des secondes générations
Paradoxalement, la même période voit émerger une scène rap dynamique dans ces périphéries. Des artistes d’origine maghrébine ou arabe dominent les classements, racontant leur quotidien avec authenticité. Leurs textes évoquent la discrimination, le chômage, les contrôles au faciès, mais aussi l’ambition et la créativité. Ce succès culturel contraste avec le rejet social.
Le rap devient un exutoire et un moyen d’expression pour ces jeunes. Il permet de transformer la stigmatisation en force narrative. Pourtant, même cette réussite est parfois instrumentalisée : certains accusent ces artistes de glorifier la délinquance, renforçant ainsi le stéréotype du maranza.
- Des flows influencés par le trap international, mais ancrés dans la réalité italienne.
- Des textes qui dénoncent l’exclusion tout en revendiquant une identité italienne hybride.
- Une visibilité accrue qui force la société à regarder en face sa diversité.
Cette explosion créative montre que ces jeunes ne se réduisent pas à des figures de menace. Ils participent activement à la culture nationale, enrichissant le paysage musical italien.
Les implications politiques et sociales d’un discours sécuritaire renforcé
Le gouvernement actuel porte un discours ferme sur la sécurité, liant immigration et ordre public. Les mesures visent à durcir les contrôles dans les quartiers sensibles, avec des opérations ciblées contre la petite délinquance. Ce positionnement répond à une demande d’une partie de l’électorat, inquiète face à l’évolution démographique.
Mais ce discours a des effets pervers. En essentialisant les jeunes issus de l’immigration, il risque de les enfermer dans une identité négative. La stigmatisation peut pousser certains vers la marginalisation réelle, créant un cercle vicieux. Des experts soulignent que la peur du multiculturalisme masque souvent des angoisses plus profondes sur l’identité nationale.
L’Italie, arrivée tardivement à une immigration massive (années 1980-2000), doit affronter ces questions sans les modèles d’intégration rodés de la France ou du Royaume-Uni. Les secondes générations, nées sur le sol italien, revendiquent leur place, mais se heurtent à des barrières invisibles : accès à l’emploi, reconnaissance citoyenne, absence de débat sur la nationalité automatique.
Vers une société plus inclusive ou vers plus de fractures ?
Le défi est immense. D’un côté, renforcer la sécurité sans tomber dans la discrimination systématique ; de l’autre, promouvoir l’intégration sans nier les difficultés réelles de certains quartiers. Des initiatives locales existent : programmes éducatifs, ateliers culturels, dialogues communautaires. Mais elles peinent face à la vague sécuritaire.
Les jeunes concernés refusent souvent d’être réduits à des statistiques de délinquance. Ils veulent être vus comme des Italiens à part entière, avec leurs spécificités culturelles. Ignorer cette aspiration risque d’alimenter les tensions futures.
En conclusion, l’émergence du terme maranza révèle plus qu’un simple mot : elle expose les difficultés d’une nation à intégrer sa diversité naissante. Entre peur et créativité, rejet et reconnaissance, l’avenir des périphéries italiennes dépendra de la capacité collective à dépasser les stéréotypes pour construire un vivre-ensemble authentique. Le chemin s’annonce long, mais nécessaire.









