Depuis près de neuf ans, le nom de Tariq Ramadan reste associé à une série d’affaires judiciaires retentissantes qui ont secoué à la fois la France et la Suisse. Ce théologien et intellectuel suisse, connu pour ses travaux sur l’islam et ses prises de position publiques, se retrouve au cœur d’accusations graves portées par plusieurs femmes. Le parcours judiciaire, complexe et international, mêle plaintes, enquêtes, incarcérations, acquittements, condamnations et appels en cours.
Ce qui a débuté comme une plainte isolée en octobre 2017 s’est rapidement transformé en un dossier tentaculaire impliquant de multiples plaignantes, des pays différents et des rebondissements incessants. Aujourd’hui, alors que la justice française s’apprête à examiner les faits reprochés à Paris, il est utile de retracer pas à pas cette saga judiciaire hors norme.
Une affaire qui démarre en trombe à l’automne 2017
Tout commence le 20 octobre 2017. Une femme de 41 ans, militante laïque et ancienne salafiste, décide de porter plainte contre Tariq Ramadan. Elle l’accuse de l’avoir violée à Paris en 2012. Rapidement, la justice française ouvre une enquête pour viol, agression sexuelle, violences et menaces de mort.
Seulement trois jours plus tard, une seconde plainte arrive. Une femme d’une quarantaine d’années, que les médias surnomment Christelle, dépose également une plainte pour viol. Les faits qu’elle décrit se seraient déroulés en 2009 à Lyon et auraient été d’une extrême violence. L’affaire prend alors une dimension nationale.
Face à cette vague médiatique soudaine, Tariq Ramadan publie un message sur les réseaux sociaux dans lequel il dénonce une « campagne de calomnie » orchestrée contre lui. Il nie fermement les accusations.
Résonance internationale et premières conséquences professionnelles
L’écho des plaintes dépasse rapidement les frontières françaises. Des accusations anciennes refont surface, notamment des allégations d’agressions sexuelles sur des élèves à Genève dans les années 1990. Ces révélations poussent l’université d’Oxford, où il enseigne les études islamiques contemporaines, à lui demander de prendre un congé. Le 7 novembre 2017, un accord est trouvé et il quitte temporairement son poste.
Cette décision marque le début d’une longue période d’isolement professionnel pour l’islamologue. Son image publique, déjà polarisante, se trouve durablement affectée par ces révélations.
Mise en examen et incarcération en février 2018
Le 2 février 2018, les juges français passent à l’action. Tariq Ramadan, alors âgé de 55 ans, est mis en examen pour deux viols : celui de 2012 et celui de 2009 sur une personne vulnérable. Il est placé en détention provisoire à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, dans l’Essonne.
Durant cette période, il continue de nier tout rapport sexuel avec les deux premières plaignantes. Ses avocats font appel de la mise en examen et de la détention, mais sans succès immédiat.
Une troisième plainte et une quatrième en Suisse
Le 7 mars 2018, une troisième femme, Mounia Rabbouj, se manifeste. Elle affirme avoir subi neuf viols entre 2013 et 2014, en France, à Londres et à Bruxelles. Ses déclarations viennent renforcer le dossier français.
Quelques semaines plus tard, en avril 2018, une quatrième plainte est déposée, cette fois en Suisse. Une femme surnommée « Brigitte » accuse Tariq Ramadan de l’avoir contrainte à des actes sexuels violents à Genève, dix ans plus tôt. Une enquête préliminaire est ouverte en septembre de la même année.
Volte-face sur le consentement et libération sous contrôle judiciaire
En juin 2018, face à des éléments matériels accablants, Tariq Ramadan change de version. Il reconnaît avoir eu des relations sexuelles consenties avec Mounia Rabbouj. Quelques mois plus tard, en octobre, il étend cette reconnaissance aux deux premières plaignantes.
Cette évolution dans sa défense marque un tournant. Après plusieurs demandes refusées, il obtient finalement sa libération sous contrôle judiciaire le 15 novembre 2018. Il reste toutefois soumis à de strictes obligations.
Nouvelles mises en examen et clôture des investigations en France
Le 13 février 2020, deux nouvelles mises en examen pour viol sont prononcées, concernant des faits survenus à Paris en 2015 et 2016. En octobre de la même année, Mounia Rabbouj est également visée par une mise en examen pour viol.
En avril 2022, les juges d’instruction français annoncent la fin des investigations. Le dossier est prêt à être jugé.
Procès en Suisse : acquittement puis condamnation en appel
Parallèlement, la justice genevoise avance. En décembre 2022, elle décide de renvoyer Tariq Ramadan devant le tribunal correctionnel pour les faits dénoncés par « Brigitte ».
Le 24 mai 2023, le tribunal correctionnel de Genève prononce l’acquittement. Les juges estiment qu’il n’existe pas de preuves suffisantes. Les avocats de la plaignante font appel de cette décision.
Le 27 juin 2024, la cour d’appel genevoise renverse le jugement de première instance. Tariq Ramadan est condamné à trois ans de prison, dont un an ferme, pour viol et contrainte sexuelle. Ses avocats portent l’affaire devant le Tribunal fédéral suisse.
En août 2025, la plus haute juridiction suisse rejette le recours, rendant la condamnation définitive. Tariq Ramadan annonce alors saisir la Cour européenne des droits de l’homme.
Vers un procès criminel à Paris
En juillet 2023, la justice française renvoie Tariq Ramadan devant la cour criminelle pour les viols reprochés par quatre femmes : Henda Ayari, Christelle, Mounia Rabbouj et une quatrième femme identifiée durant l’enquête.
Le 27 juin 2024, la cour d’appel de Paris ajuste la décision : elle écarte les faits concernant Mounia Rabbouj et renvoie l’islamologue devant la cour criminelle départementale pour les viols de trois femmes. Les pourvois formés par la défense sont rejetés quelques mois plus tard.
Le procès est fixé du 2 au 20 mars. Il s’annonce comme un moment clé dans ce dossier déjà très long et très médiatisé.
Les enjeux humains et sociétaux derrière les procédures
Au-delà des aspects strictement juridiques, ces affaires soulèvent de nombreuses questions. Elles interrogent la parole des victimes présumées, la prise en compte de la vulnérabilité des personnes, les délais judiciaires, la présomption d’innocence et la manière dont la société reçoit les accusations portées contre des figures publiques influentes.
Chaque plaignante a décrit des faits graves, parfois sur plusieurs années, et dans des contextes différents. Les versions ont évolué au fil du temps, notamment du côté de la défense, ce qui complexifie encore davantage l’appréciation des faits.
La dualité des procédures – française et suisse – montre aussi comment un même individu peut être jugé selon des systèmes judiciaires distincts, avec des résultats parfois divergents avant que les recours ne tranchent.
Un itinéraire judiciaire toujours en cours
Aujourd’hui, Tariq Ramadan fait face à une condamnation définitive en Suisse et à un procès pénal majeur en France. La Cour européenne des droits de l’homme pourrait encore être amenée à se prononcer sur certains aspects de la procédure helvétique.
Quelle que soit l’issue du procès parisien, cette affaire restera sans doute l’une des plus marquantes de ces dernières années en matière de violences sexuelles alléguées contre une personnalité publique connue à l’échelle internationale.
Elle illustre la difficulté de concilier la recherche de la vérité judiciaire, le respect des droits de la défense et l’accompagnement des personnes qui se disent victimes. Le temps judiciaire est long, parfois très long, et les répercussions se font sentir bien au-delà des prétoires.
En attendant l’ouverture du procès à Paris, les regards restent tournés vers cette figure controversée dont le parcours judiciaire continue d’écrire de nouvelles pages.
Ce récit judiciaire, fait de rebondissements, d’évolutions de position et de décisions contrastées, continue de susciter débats et interrogations dans l’opinion publique.
Les mois à venir seront déterminants pour comprendre quelle sera l’appréciation finale des faits par la justice française. Une chose est sûre : l’histoire de ces procédures est loin d’être terminée.









