Imaginez un lieu où les arbres centenaires murmurent encore les histoires des ancêtres, où le chant des travailleurs résonne sous une voûte végétale aux piliers rougis par une sève couleur sang. C’est dans ce décor presque mystique, au cœur de la République démocratique du Congo, que des communautés entières se mobilisent pour sauver ce qu’il reste de leur patrimoine forestier. Face à une ruée sans précédent sur ces espaces vitaux, certains villages ont choisi de ne plus subir : ils prennent leur destin en main.
Un combat pour la survie d’un poumon vert menacé
La RDC abrite l’un des plus vastes massifs forestiers du monde, un véritable réservoir de carbone essentiel dans la lutte contre le réchauffement climatique. Pourtant, ces 150 millions d’hectares font aujourd’hui l’objet de toutes les convoitises. Entre les concessions accordées à des investisseurs et les projets de compensation carbone, les terres ancestrales se retrouvent au centre d’un jeu dangereux où les communautés locales sont souvent les grandes perdantes.
Mais dans certaines régions, l’espoir renaît. Des habitants ont décidé de ne plus rester spectateurs. Ils se sont organisés, ont bataillé pendant des années et ont finalement obtenu des titres officiels qui leur permettent de gérer eux-mêmes leur forêt. C’est l’histoire d’un petit coin de la province de la Tshopo qui inspire aujourd’hui bien au-delà de ses frontières.
Yainyongo : la victoire après quatre ans de lutte
Dans le nord-est du pays, la communauté de Yainyongo regroupe plusieurs villages, dont celui de Romée. En 2023, après un long parcours administratif semé d’embûches, ses habitants ont décroché deux concessions officielles couvrant 11 000 hectares. Ce titre leur garantit un droit exclusif et durable sur cette portion de forêt.
Pour beaucoup, cette reconnaissance arrive comme une délivrance. Jean-Paul Bitilaongi, jeune habitant de Romée, exprime un soulagement palpable. Il raconte comment des investisseurs, congolais ou étrangers, débarquaient autrefois avec presque rien en échange : un peu de savon, du sel, et repartaient avec des étendues entières à exploiter. Désormais, dit-il, « on gère notre forêt comme on veut ».
« Quand ils arrivent ici, ils ne payent presque rien, peut-être du savon, du sel, et ils récupèrent l’étendue. »
Un habitant de Romée
Cette phrase résume à elle seule des décennies d’injustice foncière. En RDC, les terres appartiennent officiellement à l’État, qui délègue des concessions. Les droits coutumiers des communautés sont reconnus sur le papier, mais dans les faits, la corruption et le manque de moyens rendent leur application presque impossible.
La foresterie communautaire : un outil né en 2014
Depuis 2014, un mécanisme légal permet aux communautés d’obtenir des concessions allant jusqu’à 50 000 hectares, à condition de s’engager dans une gestion durable. L’objectif est double : freiner la déforestation galopante et offrir aux populations un moyen légitime de valoriser leurs ressources sans tout perdre au profit d’acteurs extérieurs.
À Yainyongo, cette opportunité a été saisie avec détermination. Les habitants ne souhaitent pas transformer leur forêt en musée intouchable. Ils continuent d’exploiter le bois, mais de manière contrôlée. Des jeunes transportent encore de lourdes billes de bois qu’ils transforment en charbon, ensuite acheminé par pirogue vers Kisangani. Ce commerce reste vital : un sac rapporte environ 3 dollars.
Mais cette activité alimente aussi la déforestation. Entre 2004 et 2022, le pays a perdu 36 % de sa couverture arborée selon les données disponibles. Le défi consiste donc à trouver un équilibre entre survie économique et préservation écologique.
Des techniques agricoles pour limiter les dégâts
Plutôt que d’interdire brutalement le commerce du charbon, les accompagnateurs du projet misent sur la réduction progressive des impacts. Des techniques de fertilisation des sols sont introduites pour encourager les agriculteurs à rester sur les mêmes parcelles au lieu de défricher sans cesse de nouveaux espaces.
À Ikongo-école, un autre village de la communauté, les résultats sont visibles. Les arbres repoussent au milieu des champs de riz soigneusement alignés. Un cultivateur local témoigne : « Ces techniques donnent beaucoup plus de récolte et nous nous sommes mis à cultiver deux à trois fois le même champ. »
« Ces techniques donnent beaucoup plus de récolte et nous nous sommes mis à cultiver deux à trois fois le même champ. »
Un agriculteur d’Ikongo-école
Cette rupture avec l’agriculture itinérante traditionnelle est cruciale. Dans une région où la démographie explose, défricher chaque année une nouvelle parcelle revient inévitablement à empiéter sur le territoire du voisin. Les cartes accrochées dans les bureaux des chercheurs montrent des polygones agricoles qui grignotent inexorablement la forêt.
Compensation carbone : promesses et dérives
Ces dernières années, la RDC a vu fleurir de nombreux projets de compensation carbone destinés aux grandes entreprises. L’idée est séduisante sur le papier : préserver la forêt pour compenser les émissions ailleurs. Mais la réalité sur le terrain est souvent bien différente.
Des enquêtes ont révélé des attributions entachées d’illégalités et surtout un mépris flagrant du consentement préalable des communautés. Dans de nombreux cas, les habitants se retrouvent privés de l’accès aux ressources qu’ils exploitaient depuis des générations, sans réelle compensation ni dialogue sincère.
À Yainyongo, l’approche adoptée est radicalement opposée. L’objectif n’est pas d’interdire toute activité, mais de la rendre compatible avec la préservation à long terme. Cette philosophie pragmatique évite les écueils observés ailleurs et redonne confiance aux populations.
Quand la forêt devient source de conflits meurtriers
Malgré ces avancées, la route reste semée d’embûches. En RDC, le manque de titres fonciers clairs engendre des chevauchements de droits et des disputes parfois explosives. Concessions industrielles, zones communautaires, terres coutumières : les frontières sont floues et les tensions montent vite.
En 2025, la communauté de Yainyongo a elle-même été touchée par les ondes de choc d’un conflit voisin. L’attribution d’une concession à une société étrangère sur un territoire disputé entre deux groupes ethniques a déclenché une vague de violences. Des accusations de vente illégale de terres ont circulé, attisant les haines.
Les mêmes soupçons ont visé Yainyongo à cause de la présence d’un partenaire extérieur venu appuyer le projet de foresterie communautaire. Jérôme Bitilaongi, doyen du village et l’un des initiateurs, raconte avoir été pris en otage par des miliciens armés de machettes, de lances et bardés de fétiches. Ses biens ont été pillés, quarante têtes de bétail emportées.
« Comme les blancs venaient toujours me voir, les gens ont raconté que c’est moi qui avait vendu la forêt. »
Jérôme Bitilaongi, doyen de Romée
L’intervention des autorités provinciales et des médiations locales a permis de ramener un calme précaire. Mais les responsables des violences courent toujours et la peur reste palpable dans les villages.
Vers une gestion qui profite vraiment aux habitants
Le modèle de foresterie communautaire, malgré ses limites, offre une alternative crédible à la prédation actuelle. Il ne s’agit pas d’une solution miracle, mais d’un outil qui, lorsqu’il est bien accompagné, permet aux populations de reprendre la main sur leur avenir.
À Romée et dans les villages voisins, les habitants apprennent peu à peu ce que signifie réellement « durable ». Le concept, souvent perçu comme une lubie importée, commence à prendre sens quand il se traduit par de meilleures récoltes, moins de conflits et une forêt qui continue de respirer.
Le chemin est encore long. La corruption, les pressions économiques extérieures, l’accroissement démographique et les héritages de l’anarchie foncière compliquent chaque étape. Pourtant, l’exemple de Yainyongo montre qu’un autre avenir est possible quand les communautés s’unissent et obtiennent les moyens de leurs ambitions.
Dans cette cathédrale sylvestre aux piliers de sève rouge, les chants des travailleurs résonnent peut-être un peu plus fort aujourd’hui. Ils chantent la résistance, la résilience et, surtout, l’espoir que leurs enfants hériteront d’une forêt encore debout.
« Désormais, on gère notre forêt comme on veut. » Cette simple phrase prononcée au pied d’arbres géants porte en elle toute la force d’une communauté qui refuse de disparaître.
Le combat pour les forêts du Congo ne fait que commencer. Mais dans certains villages, la victoire a déjà un goût de sève et de liberté retrouvée.









