Imaginez un instant : vous avez construit un empire financier décentralisé, des milliards transitent chaque jour via vos smart contracts, et du jour au lendemain… vous disparaissez. Ou pire, vous êtes compromis. Votre système s’effondre-t-il en quelques heures comme un château de cartes ? Ou continue-t-il de tourner, imperturbable, fidèle à sa promesse de liberté financière ? C’est précisément à cette question radicale que l’Ethereum Foundation choisit désormais de répondre lorsqu’elle décide d’apporter son soutien à un projet DeFi.
En ce début d’année 2026, un vent nouveau souffle sur l’écosystème Ethereum. Après des années d’expansion tous azimuts, la fondation resserre drastiquement ses critères. Exit les protocoles qui dépendent d’une équipe centrale, d’oracles fragiles ou de garde-fous administratifs. Place aux solutions véritablement cypherpunk : permissionless, open-source, privées et surtout… résilientes même en l’absence totale de leurs créateurs.
Un nouveau credo : la DeFi qui survit à ses fondateurs
Ce changement de paradigme n’est pas une simple note de blog. Il traduit une prise de conscience profonde : la vraie décentralisation ne se mesure pas au nombre de nœuds ou à la répartition des tokens, mais à la capacité d’un système à fonctionner durablement sans aucune intervention humaine de confiance. C’est ce qu’on appelle désormais le walkaway test.
Concrètement, un protocole passe ce test s’il reste opérationnel et sécurisé même si :
- l’équipe de développement disparaît complètement
- les fondateurs deviennent malveillants et tentent de saboter le système
- les incitations économiques initiales s’effondrent
- les oracles ou ponts centraux sont compromis
Peu de projets actuels franchissent réellement cette barre très haute. Et c’est précisément ce constat qui motive le recentrage stratégique annoncé récemment.
Pourquoi ce virage arrive-t-il maintenant ?
Depuis 2020, la DeFi a connu une croissance explosive. Des milliards de dollars verrouillés, des rendements stratosphériques, mais aussi des hacks à répétition, des manipulations d’oracles, des rugs pulls déguisés et une dépendance croissante à des infrastructures centralisées (Chainlink reste un point de centralisation majeur pour beaucoup de protocoles malgré ses efforts).
En parallèle, les régulateurs scrutent de plus en plus les stablecoins, les exchanges décentralisés et les plateformes de prêts. La question de la résilience face à la disparition ou à la compromission des équipes devient soudain stratégique : un protocole qui s’effondre dès que ses fondateurs sont sanctionnés ou poursuivis perd toute crédibilité face à un adversaire institutionnel ou étatique.
« La finance décentralisée ne doit pas être une version crypto des institutions traditionnelles avec un logo blockchain. Elle doit incarner la résistance structurelle. »
Cette phrase résume parfaitement l’état d’esprit actuel au sein de la fondation.
Les quatre piliers du nouveau soutien EF
Pour obtenir un appui significatif de l’Ethereum Foundation en 2026, un projet DeFi doit dorénavant démontrer sa solidité sur ces quatre axes majeurs :
1. Permissionless & Minimisation des tiers de confiance
Plus aucun mécanisme administratif ne doit permettre à une poignée d’acteurs de modifier les règles, geler des fonds ou censurer des transactions. Les contrats doivent être immuables ou ne pouvoir évoluer que via des mécanismes on-chain ultra-décentralisés (gouvernance token répartie, timelocks longs, multisig très large…).
2. Sécurité obsessionnelle & formal verification
Les audits classiques ne suffisent plus. L’avenir passe par la vérification formelle assistée par IA, capable de prouver mathématiquement l’absence de certaines classes de bugs. Plusieurs équipes travaillent déjà sur des outils qui pourraient devenir la norme d’ici 2027-2028.
3. Oracles véritablement décentralisés
Les oracles restent le talon d’Achille numéro un de la DeFi. Un consensus manipulable ou une source unique de données suffit à provoquer des liquidations en cascade ou des vols massifs. La fondation appelle de ses vœux des designs où aucune entité ne peut contrôler plus de ⅓ des flux de données, avec des incitations économiques robustes et des mécanismes de fallback multiples.
4. Vie privée par défaut ou très forte
Dans un monde où les transactions financières sont de plus en plus tracées, la confidentialité devient un droit fondamental. Les CDP (Collateralized Debt Positions), les prêts et les échanges doivent intégrer nativement des primitives de zero-knowledge pour masquer les montants, les identités et les liens entre opérations.
Ces quatre piliers ne sont pas négociables. Ils dessinent les contours d’une DeFi de seconde génération, plus mature, plus paranoïaque… et probablement plus durable.
Exemples concrets de protocoles qui passent (ou frôlent) le walkaway test
Parmi les projets actuels, certains se rapprochent déjà dangereusement de cette exigence ultime :
- Les DEX purs AMM sans gouvernance active (type Uniswap v3 avec frais collectés on-chain et redistribution automatique)
- Certains stablecoins algorithmiques décentralisés à base de CDP avec oracles multiples redondants
- Les privacy pools utilisant des preuves à connaissance nulle pour le mixage de fonds
- Les infrastructures de lending permissionless sans admin key résiduelle
- Les prédiction markets avec résolution décentralisée et incitations alignées
À l’inverse, les plateformes qui conservent une multisignature administrative, un contrôle centralisé sur les upgrades ou une dépendance forte à un oracle unique sont désormais très clairement hors du radar de soutien prioritaire.
Les implications pour les développeurs et les investisseurs
Pour les équipes qui construisent aujourd’hui, le message est limpide : arrêtez de chercher à imiter les banques avec un vernis crypto. Revenez aux fondamentaux cypherpunk. Concevez des systèmes où même vous, créateurs, ne pouvez pas nuire à vos utilisateurs.
Côté investisseurs, cela signifie une revalorisation probable des protocoles véritablement décentralisés. Les projets qui passent le walkaway test devraient, à terme, bénéficier d’une prime de risque nettement plus faible. À l’inverse, ceux qui conservent des points de centralisation importants verront leur multiple de valorisation se contracter fortement au fur et à mesure que le marché intègrera ce nouveau paradigme.
Vers une DeFi anti-fragile
Le concept d’anti-fragilité cher à Nassim Taleb n’a jamais été aussi pertinent. Un système anti-fragile ne se contente pas de résister aux chocs : il s’améliore grâce à eux. Un protocole DeFi qui survit à la disparition de ses fondateurs, à une attaque étatique, à une manipulation d’oracle massive ou à un bear market de plusieurs années sans intervention humaine est par définition anti-fragile.
C’est cette qualité que recherche désormais activement l’Ethereum Foundation. Pas le TVL le plus élevé, pas le rendement le plus tape-à-l’œil, mais la capacité intrinsèque à survivre et à prospérer dans l’adversité.
« Nous ne construisons pas pour impressionner les investisseurs de 2025. Nous construisons pour que le système tienne encore en 2040, même si personne ne le maintient. »
Cette vision longue terme tranche radicalement avec l’approche court-termiste qui a dominé la DeFi entre 2020 et 2024. Elle pourrait bien redessiner complètement les hiérarchies de l’écosystème dans les mois et années à venir.
Les chantiers techniques prioritaires pour 2026-2027
Pour concrétiser cette ambition, plusieurs chantiers techniques sont déjà identifiés comme critiques :
- Développement accéléré d’oracles ultra-résilients combinant plusieurs sources (prix, données macro, attestation hardware…)
- Amélioration massive des outils de vérification formelle accessibles aux développeurs moyens
- Standardisation des wallets “sécurisés par défaut” (account abstraction avancée, social recovery robuste, simulation de transaction…)
- Protocoles de privacy de couche 1 et 2 véritablement scalables et composables
- Nouvelles approches pour les stablecoins et les CDP qui minimisent les risques de liquidation en cascade
- Mécanismes d’incitation qui restent alignés même lorsque le TVL diminue fortement
Chacun de ces domaines représente à lui seul plusieurs années de R&D. Mais la fondation semble prête à investir massivement pour faire émerger les briques manquantes.
Une opportunité historique pour la vraie décentralisation
Paradoxalement, ce resserrement des critères pourrait être la meilleure nouvelle pour la DeFi depuis longtemps. En abandonnant volontairement les projets semi-centralisés, l’Ethereum Foundation envoie un signal fort : elle croit encore en la promesse originelle du mouvement cypherpunk.
Elle affirme que la liberté financière ne se négocie pas avec des compromis sur la résilience et la confidentialité. Elle rappelle que la vraie innovation ne consiste pas à copier la finance traditionnelle avec un logo Ethereum, mais à inventer des institutions que la finance traditionnelle ne pourra jamais reproduire.
Les mois à venir s’annoncent donc intenses. Entre les protocoles qui vont pivoter en urgence, ceux qui vont disparaître doucement et les nouvelles équipes qui vont naître avec le walkaway test inscrit dans leur ADN, l’écosystème DeFi va connaître une mue profonde.
Et au bout du chemin, si l’expérience réussit, nous pourrions enfin disposer de systèmes financiers qui méritent réellement le qualificatif de décentralisés… et qui survivent à leurs créateurs, à leurs ennemis, et peut-être même à leurs propres succès.
Le futur de la DeFi ne se jouera pas sur le rendement annuel. Il se jouera sur la capacité à disparaître sans tout emporter avec soi.
Et ça, c’est une sacrée révolution.









