Imaginez un pays où des immeubles entiers, protégés par des murs hauts et des barbelés, abritent des dizaines de milliers de personnes forcées de passer leurs journées devant des écrans pour soutirer de l’argent à des victimes à l’autre bout du monde. Ce n’est pas une scène de film dystopique, mais une réalité qui gangrène aujourd’hui le Cambodge, au point que le Premier ministre lui-même reconnaît publiquement que ce fléau « détruit » l’économie légitime du pays.
Une économie souterraine qui fait trembler le pays
Le phénomène des centres d’arnaques en ligne, souvent appelés « scam compounds » dans la région, a pris une ampleur considérable ces dernières années en Asie du Sud-Est. Au Cambodge, ces installations fonctionnent comme de véritables usines à escroqueries : piges romantiques, faux investissements en cryptomonnaies, arnaques à l’emploi… Les méthodes sont variées, mais le résultat est toujours le même : des milliards détournés chaque année.
Le chef du gouvernement cambodgien a tenu des propos sans détour lors d’un récent entretien à Bruxelles. Selon lui, cette économie parallèle porte gravement atteinte aux secteurs sains du pays : tourisme, industrie, investissements étrangers. La réputation internationale du Cambodge en pâtit directement, ce qui représente une menace existentielle pour une nation qui cherche à se positionner comme une destination attractive en Asie du Sud-Est.
Des chiffres qui interpellent
Certains rapports estiment que les revenus générés par ces activités criminelles dépassent largement les 12 milliards de dollars par an au Cambodge. À titre de comparaison, cela représenterait environ la moitié du PIB officiel du pays. Même si ces chiffres sont sujets à débat, ils illustrent l’ampleur colossale du problème.
Environ 100 000 personnes travailleraient actuellement dans ces centres à travers le pays. Une grande partie d’entre elles seraient des victimes de la traite des êtres humains : attirées par de fausses promesses d’emploi, elles se retrouvent piégées, parfois sous la menace physique, et contraintes de participer aux escroqueries sous peine de violences.
« Le réseau d’arnaques, ce que nous appelons l’économie souterraine, est en train de détruire notre économie honnête. Il a terni la réputation du Cambodge, il détourne le tourisme et les investissements. »
Le Premier ministre cambodgien
Cette déclaration marque un tournant dans la communication officielle. Pour la première fois, un haut responsable reconnaît aussi clairement l’impact négatif de ces activités sur l’image et l’économie du pays.
Une répression réelle… mais suffisante ?
Face à la pression internationale, notamment chinoise, les autorités ont multiplié les opérations ces derniers mois. Des milliers d’arrestations ont été annoncées, et plusieurs vagues de rapatriements de travailleurs forcés ont eu lieu, en particulier vers la Chine.
L’exemple le plus médiatisé reste l’arrestation et l’extradition vers Pékin d’un homme d’affaires influent d’origine chinoise, présenté auparavant comme un investisseur respectable. Cet individu avait même occupé des fonctions de conseiller auprès des plus hautes autorités cambodgiennes.
Le dirigeant cambodgien a expliqué que les vérifications effectuées à l’époque n’avaient rien révélé d’anormal. Selon lui, cet homme passait pour un simple entrepreneur contribuant à l’économie locale, avec des activités déclarées dans plusieurs pays, y compris en Europe.
« Nous ne savions pas qu’il était le cerveau. […] Quelles que soient ses activités, nous ne les connaissions pas. »
Le Premier ministre cambodgien
Ces explications peinent toutefois à convaincre certains observateurs qui pointent des liens supposés entre certains cercles du pouvoir et ces réseaux criminels. La question de la sincérité et de l’ampleur réelle de la répression reste posée.
Comment ces centres fonctionnent-ils concrètement ?
La plupart de ces installations ressemblent à de véritables camps fortifiés : murs d’enceinte élevés, barbelés, caméras de surveillance, gardes armés. À l’intérieur, des centaines, parfois des milliers de personnes travaillent en équipes organisées, souvent 12 à 16 heures par jour.
Les cibles principales étaient initialement les locuteurs chinois, mais les escrocs ont rapidement diversifié leurs approches pour toucher des victimes dans le monde entier : faux profils sur les réseaux sociaux, applications de rencontre, promesses d’investissements mirobolants en cryptomonnaies, offres d’emploi alléchantes…
- Escroqueries romantiques (pig-butchering scams)
- Faux investissements en cryptomonnaies
- Arnaques à l’emploi à l’étranger
- Faux sites de trading ou de jeux en ligne
- Phishing évolué et ingénierie sociale
Ces techniques, très sophistiquées, rapportent des sommes considérables. Une partie de l’argent sert à maintenir le système (salaires des gardes, corruption éventuelle, loyers des bâtiments), une autre est blanchie via des circuits complexes impliquant casinos, immobilier et sociétés-écrans.
Un impact paradoxal sur l’économie locale
Le Premier ministre a reconnu un point sensible : ces centres ont indirectement stimulé certains secteurs. L’immobilier dans certaines zones frontalières a connu une envolée, des bâtiments ont été construits rapidement, des emplois (même illégaux) ont été créés.
Mais il insiste : la très grande majorité des profits ne profite pas à l’État cambodgien. L’argent quitte le pays via des circuits opaques, souvent vers d’autres juridictions. Le gain économique réel pour la population locale reste donc très limité, quand il n’est pas négatif à cause de la dégradation de l’image du pays.
« Oui, les centres d’escroquerie peuvent produire certains effets directs sur l’immobilier, sur certains investissements, la construction […] Mais la majeure partie des revenus ne va pas au gouvernement du Cambodge. »
Le Premier ministre cambodgien
Cette admission est importante : elle reconnaît un effet d’aubaine temporaire pour certains secteurs, tout en affirmant que le phénomène reste globalement destructeur.
La dimension humaine derrière les chiffres
Au-delà des montants astronomiques, c’est la souffrance humaine qui choque le plus. Des milliers de jeunes, souvent originaires de pays voisins ou de Chine, se retrouvent enfermés contre leur gré. Tortures, privation de nourriture, violences physiques et psychologiques : les témoignages qui filtrent sont glaçants.
Ces personnes sont recrutées via de fausses annonces sur internet, promettant salaires élevés et conditions de travail attractives. Une fois sur place, passeports confisqués, elles n’ont plus aucun moyen de s’échapper. Certaines tentent de fuir et sont rattrapées ; d’autres subissent des punitions collectives.
Les opérations de libération massives, souvent coordonnées avec la Chine, ont permis de rapatrier des milliers de victimes ces derniers mois. Mais pour chaque personne libérée, combien restent encore piégées dans ces enclaves ?
Une pression internationale croissante
La Chine exerce une influence déterminante dans cette lutte. Principal pays touché par ces arnaques à l’origine, Pékin a multiplié les pressions diplomatiques et économiques sur les pays d’accueil. Des listes de suspects ont été transmises, des extraditions accélérées, des sanctions financières brandies.
Les États-Unis ont également pris des sanctions contre plusieurs individus et entités impliqués. Des enquêtes judiciaires ont été ouvertes, notamment contre des figures centrales soupçonnées de diriger ces réseaux depuis le Cambodge.
Cette pression internationale semble être l’un des principaux moteurs de la répression actuelle. Sans elle, il est probable que les opérations auraient été moins nombreuses et moins visibles.
Quel avenir pour le Cambodge ?
Le pays se trouve à un carrefour. D’un côté, il doit absolument restaurer sa réputation pour relancer tourisme et investissements étrangers. De l’autre, démanteler totalement ces réseaux représente un défi colossal : intérêts économiques locaux, corruption potentielle, complexité des circuits financiers.
Le Premier ministre affirme vouloir « nettoyer tout cela ». Reste à savoir si les efforts seront suffisants et durables. Les prochains mois seront décisifs : poursuite des arrestations, démantèlement effectif des compounds, protection réelle des victimes, transparence sur les enquêtes.
Le Cambodge n’est pas le seul pays concerné. Birmanie, Laos, Philippines… toute la région est touchée. Mais c’est au Cambodge que le phénomène a pris une dimension particulièrement visible et problématique ces dernières années.
Pour l’instant, une chose est sûre : tant que ces centres existeront, ils continueront de représenter une menace directe pour l’économie légitime et la réputation internationale du pays. La route vers une véritable assainissement s’annonce longue et semée d’embûches.
La prise de conscience affichée par les plus hautes autorités est un premier pas. Mais les actes parleront plus fort que les mots. Le monde observe attentivement ce qui se passera dans les prochains mois au Cambodge.
À retenir : Les centres d’arnaques en ligne ne sont pas seulement un problème criminel ; ils constituent une menace systémique pour l’économie et la société cambodgienne. Entre victimes exploitées, milliards détournés et image du pays dégradée, le défi est immense.
Le Cambodge parviendra-t-il à se libérer de cette emprise criminelle ? L’avenir le dira. En attendant, chaque opération de démantèlement, chaque victime libérée, chaque arrestation représente un pas dans la bonne direction… ou une simple opération de communication. Le verdict appartient aux faits, pas aux promesses.









