Imaginez un instant : vous gérez une firme régulée, vous détenez des millions en stablecoins pour faciliter des règlements ultra-rapides, et pourtant ces actifs valent officiellement zéro sur votre bilan prudentiel. Frustrant, non ? C’est exactement la réalité que vivaient de nombreux broker-dealers américains depuis des années. Mais aujourd’hui, tout change.
Une décision discrète mais explosive de la Securities and Exchange Commission vient de bouleverser cet état de fait. En abaissant radicalement le haircut appliqué aux stablecoins de paiement qualifiés, l’autorité de régulation américaine ouvre enfin la porte à une intégration beaucoup plus profonde des stablecoins dans l’infrastructure financière traditionnelle.
Une révolution silencieuse dans la réglementation des stablecoins
Le 20 février 2026, la Division of Trading and Markets de la SEC a publié une nouvelle FAQ qui modifie profondément la manière dont les intermédiaires financiers doivent traiter les stablecoins dans leurs calculs de capital net. Exit le haircut punitif à 100 % qui rendait ces actifs pratiquement inutilisables sur le plan prudentiel. Désormais, un haircut de seulement 2 % s’applique aux stablecoins de paiement conformes.
Concrètement, sur 100 dollars de stablecoins qualifiés détenus en propre par un broker-dealer, 98 dollars peuvent désormais compter dans le calcul du net capital. C’est presque l’équivalent d’une position en cash ou en fonds monétaires ultra-conservateurs. Une petite révolution pour un secteur qui attendait ce signal depuis longtemps.
Qu’est-ce qu’un haircut dans le jargon prudentiel ?
Le haircut représente la décote appliquée à la valeur d’un actif pour tenir compte de sa volatilité ou de son risque de liquidité. Plus le haircut est élevé, moins l’actif contribue efficacement au capital réglementaire. Un haircut à 100 % signifie que l’actif ne vaut rien du point de vue prudentiel : vous le détenez, mais il ne vous aide en rien à respecter les exigences de capital minimum.
Depuis l’émergence des stablecoins dans les flux institutionnels, la majorité des acteurs régulés appliquaient par précaution – et souvent par absence de guidance claire – un haircut maximal à ces tokens. Résultat : les stablecoins restaient cantonnés aux marges des activités régulées, utilisés pour des opérations hors-bilan ou par des entités non régulées.
Le rôle déterminant du GENIUS Act
Cette évolution n’est pas tombée du ciel. Elle fait suite directe à l’adoption du GENIUS Act l’année précédente. Ce texte législatif a posé un cadre clair pour les émetteurs de stablecoins de paiement : réserves obligatoires, audits réguliers, supervision renforcée. En échange de cette conformité stricte, les stablecoins émis par des entités supervisées gagnent progressivement le statut d’actifs à faible risque.
La nouvelle position de la SEC n’est donc pas une faveur accordée au secteur crypto. Elle est la conséquence logique d’un cadre légal plus mature. Les stablecoins conformes au GENIUS Act sont désormais traités de manière comparable aux parts de fonds monétaires gouvernementaux ou aux obligations du Trésor à très court terme.
« C’est une correction de bon sens. Pendant trop longtemps, nous avons forcé les stablecoins à vivre en orbite autour du système financier régulé sans jamais pouvoir y pénétrer réellement. Aujourd’hui, ils entrent dans la tuyauterie. »
Une voix influente du monde réglementaire crypto
Impact immédiat pour les broker-dealers
Pour les maisons de courtage régulées, cette annonce change la donne sur plusieurs plans :
- Amélioration significative de l’efficacité du capital
- Réduction des coûts liés au maintien de liquidités excédentaires
- Possibilité d’intégrer les stablecoins directement dans les processus de règlement interne
- Meilleure compétitivité face aux acteurs non régulés qui utilisaient déjà massivement les stablecoins
- Accélération potentielle du mouvement vers le règlement on-chain pour certains types d’actifs
Les desks de trading et les services de prime brokerage qui hésitaient encore à proposer des services libellés en stablecoins vont désormais pouvoir avancer plus sereinement. Le coût prudentiel devient marginal.
Les stablecoins les plus concernés
Tous les stablecoins ne bénéficieront pas automatiquement de ce traitement préférentiel. Seuls ceux répondant aux critères stricts du GENIUS Act et qualifiés de « payment stablecoins » pourront prétendre au haircut réduit. Cela inclut logiquement les plus gros acteurs du marché qui ont déjà mis en place des mécanismes de transparence et de réserves auditées.
Le leader incontesté du marché, avec un volume quotidien oscillant entre 57 et 68 milliards de dollars ces derniers temps, devrait être le premier bénéficiaire. D’autres émetteurs ayant adopté des standards similaires devraient suivre rapidement.
Contexte de marché actuel
Cette annonce intervient dans un marché crypto relativement stable mais à des niveaux élevés. Le bitcoin évolue autour de 68 000 dollars avec un volume quotidien d’environ 33 milliards. L’ethereum se maintient près de 1 960 dollars avec 18 milliards de volume. Ces niveaux témoignent d’une maturité croissante et d’une corrélation toujours forte avec l’appétit général pour le risque sur les marchés traditionnels.
Les stablecoins, eux, continuent de jouer leur rôle de pivot central du marché. Leur volume cumulé dépasse largement celui des principales cryptomonnaies, preuve de leur utilisation massive dans le trading, les transferts et les applications DeFi.
Vers une intégration plus profonde des blockchains et marchés traditionnels
Les observateurs les plus attentifs voient dans cette décision un jalon important vers une convergence accélérée entre finance traditionnelle et finance décentralisée. Une fois que les stablecoins peuvent circuler efficacement à l’intérieur des périmètres régulés, de nombreuses barrières tombent :
- Utilisation accrue des stablecoins pour le règlement livraison contre paiement (DvP) on-chain
- Développement de produits structurés hybrides combinant actifs tokenisés et instruments classiques
- Amélioration de l’efficacité du collatéral dans les opérations de financement
- Potentiel développement de nouvelles activités de market-making régulées sur des paires crypto-fiat
- Accélération de l’adoption institutionnelle des protocoles de règlement atomique
Cette évolution pourrait également influencer les débats législatifs en cours, notamment autour du CLARITY Act et d’autres textes visant à clarifier la structure globale du marché des actifs numériques aux États-Unis.
Les limites et les prochaines étapes attendues
Malgré l’enthousiasme légitime, plusieurs points restent à surveiller :
- La qualification précise des stablecoins éligibles au 2 % (liste officielle attendue)
- Les conditions opérationnelles (custody, ségrégation, etc.)
- La position des autres régulateurs (notamment la CFTC et les régulateurs bancaires)
- L’impact potentiel sur les émetteurs non conformes au GENIUS Act
- Les ajustements futurs que la SEC pourrait apporter en fonction des retours d’expérience
Certains analystes estiment que cette mesure n’est qu’une première étape. D’autres assouplissements pourraient suivre, notamment sur les custody rules ou les autorisations d’utilisation des stablecoins dans des fonctions plus centrales des broker-dealers.
Une nouvelle ère pour la finance programmable ?
Avec cette décision, la SEC reconnaît implicitement que les stablecoins de paiement conformes présentent un profil de risque comparable à celui des instruments monétaires traditionnels les plus sûrs. C’est une victoire symbolique puissante pour tous ceux qui militent depuis des années pour une régulation « technology-neutral ».
Le chemin reste long, mais le signal envoyé est clair : les blockchains publiques et les actifs numériques ne sont plus perçus uniquement comme une menace ou une curiosité technologique. Ils deviennent progressivement des composants acceptables – et même souhaitables – de l’infrastructure financière moderne.
Pour les investisseurs, les traders, les émetteurs et les intermédiaires régulés, cette annonce marque probablement le début d’une nouvelle phase d’adoption institutionnelle beaucoup plus rapide et beaucoup plus profonde qu’auparavant.
À suivre de très près dans les prochains mois.
Points clés à retenir
- Haircut stablecoins → de 100 % à 2 % pour les broker-dealers
- Décision basée sur le GENIUS Act et la qualification des payment stablecoins
- 98 $ sur 100 $ comptent désormais dans le net capital
- Comparaison directe avec les money market funds conservateurs
- Signal fort d’intégration des stablecoins dans la finance régulée
Le paysage évolue vite. Très vite.









