Imaginez une vallée encaissée, enveloppée dans la brume froide du petit matin, où le silence est soudain brisé par le grondement lointain d’un avion de chasse. En contrebas, des familles entassées dans des abris de bambou recouverts de bâches plastiques tentent de se réchauffer autour de feux maigres. C’est là, au cœur de l’État Shan oriental en Birmanie, que se déroule une scène qui résume à elle seule les contradictions tragiques du pays : un scrutin électoral organisé par la junte militaire, tandis que les bombes continuent de pleuvoir sur les populations civiles. Dimanche dernier, dans la circonscription de Pekon, seuls certains électeurs ont pu se rendre aux urnes. Les autres, coincés dans des zones échappant au contrôle de l’armée, n’ont même pas eu cette opportunité.
Cette réalité brutale illustre les limites flagrantes du pouvoir de la junte, cinq ans après le coup d’État qui a mis fin brutalement à une décennie d’ouverture démocratique fragile. La Birmanie, dirigée par l’armée depuis l’indépendance en 1948, avait connu entre 2011 et 2021 un semblant d’espoir avec des réformes et des élections relativement libres. Tout cela a volé en éclats en février 2021. Aujourd’hui, les élections législatives étalées sur un mois et achevées dimanche dernier sont présentées par les militaires comme un pas vers la réconciliation nationale. Pourtant, sur le terrain, la guerre civile fait rage, et les habitants expriment un désespoir profond.
La fracture invisible et quotidienne de Pekon
Pekon se trouve à environ 90 kilomètres de la frontière thaïlandaise, nichée dans une région montagneuse où les reliefs escarpés favorisent les divisions territoriales. La circonscription est littéralement coupée en deux par le conflit armé. D’un côté, les zones administrées par la junte, où des bureaux de vote ont pu ouvrir sous haute surveillance militaire. De l’autre, des territoires contrôlés par diverses factions rebelles, dont l’Armée nationale Kayan, qui gèrent leurs propres structures parallèles. Cette fragmentation rend impossible toute élection unifiée.
Les estimations sur l’étendue réelle du contrôle de la junte varient énormément, mais le pouvoir militaire a dû annuler le scrutin dans près d’une circonscription sur cinq à travers le pays. À Pekon, cette division se vit au quotidien. Des combattants rebelles postés sur les hauteurs surveillent les camps de déplacés installés en contrebas. Ces structures précaires abritent des centaines de personnes qui ont fui les violences. Chaque matin, la fumée des feux de cuisson monte dans l’air glacé, tandis que les familles tentent de préserver un semblant de normalité.
Des bombardements qui ne s’arrêtent pas, même le jour du vote
Le jour même où certains bureaux de vote ouvraient leurs portes, les frappes aériennes se poursuivaient sans relâche. Un habitant du camp, la quarantaine, vêtu d’une simple veste sombre, observait le ciel avec résignation. Il expliquait que les militaires continuaient de bombarder les populations civiles, sans distinction, même pendant la période électorale. Pour lui, ces élections ne changeraient rien à la situation. La paix semblait plus lointaine que jamais.
Si on me demande si ce scrutin peut apporter la paix, je réponds non. Ils ne font confiance à personne, alors pourquoi leur ferions-nous confiance ?
Ces mots reflètent un sentiment largement partagé. La méfiance envers la junte est totale. Beaucoup refusent même de considérer ce processus comme légitime. Les habitants des zones rebelles n’ont pas accès aux urnes, et ceux des zones contrôlées par l’armée doutent de la sincérité du vote. La télévision officielle montrait des images de files d’électeurs disciplinés, mais sur le terrain, la réalité est bien différente.
Les voix des déplacés : entre résignation et colère
Dans le camp de fortune, un jeune homme de vingt ans observait la scène avec amertume. Pour lui, il était inconcevable que ces élections soient libres ou justes. Il estimait que les militaires organisaient ce scrutin uniquement pour consolider leur emprise sur le pouvoir. Personne d’autre n’osait se présenter, et la population n’avait aucune envie de participer à ce qu’elle percevait comme une mascarade.
Ce n’est pas le gouvernement que nous avons choisi. Ils font tout cela juste pour renforcer leur autorité.
Ces témoignages, recueillis au cœur de la crise, montrent à quel point la population se sent exclue du processus politique. Les millions de déplacés internes, victimes collatérales de la guerre, vivent dans des conditions précaires, sans accès aux services de base. La crise humanitaire s’aggrave jour après jour, et les élections ne semblent pas près d’y changer quoi que ce soit.
Un scrutin en trois phases pour masquer la réalité
Les législatives se sont déroulées en trois étapes sur un mois entier, avec la dernière phase achevée dimanche. La junte a multiplié les offensives militaires pendant cette période, espérant reconquérir des territoires perdus. Officiellement, ces élections devaient ouvrir la voie à une réconciliation nationale. En réalité, elles se limitent aux zones sous contrôle militaire, où le parti progouvernemental, souvent décrit comme le bras civil de la junte, est assuré d’une victoire écrasante.
Les observateurs indépendants dénoncent un processus biaisé dès le départ. Le parti proche du pouvoir bénéficie d’un avantage structurel évident : absence d’opposition réelle, dissolution de formations politiques populaires, arrestations massives de dissidents. Un rapporteur spécial international sur les droits humains en Birmanie a récemment déclaré que ces élections avaient été organisées précisément pour garantir un raz-de-marée en faveur du relais politique de la junte.
Le contexte historique d’un pays sous tutelle militaire
Depuis l’indépendance en 1948, l’armée birmane a toujours exercé une influence dominante. Les périodes de transition démocratique ont été rares et toujours interrompues par des interventions militaires. Entre 2011 et 2021, le pays avait connu une ouverture inédite : levée partielle de la censure, libération de prisonniers politiques, élections remportées massivement par un parti civil. Le coup d’État de 2021 a tout balayé. La leader emblématique du mouvement démocratique a été arrêtée, son parti dissous, et une répression féroce s’est abattue sur la population.
Aujourd’hui, la guerre civile oppose la junte à des centaines de factions armées, souvent issues des minorités ethniques. Dans l’État Shan, ces groupes contrôlent de vastes territoires et administrent leurs propres services. Pekon incarne parfaitement cette fragmentation : une circonscription où l’autorité centrale n’existe plus que sur le papier.
Une crise humanitaire qui s’aggrave sans fin
Les conséquences humaines du conflit sont dévastatrices. Des millions de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays. Elles vivent dans des camps improvisés, sans accès régulier à la nourriture, aux soins médicaux ou à l’éducation. Les bombardements aériens indiscriminés aggravent encore la situation. Les enfants grandissent dans la peur, les familles sont séparées, et les infrastructures sont détruites.
- Des millions de déplacés internes fuient les combats incessants.
- Les frappes aériennes touchent régulièrement des zones civiles.
- L’accès humanitaire reste extrêmement limité dans les zones rebelles.
- Les camps comme celui de Pekon symbolisent l’échec total de la protection des civils.
Ces réalités quotidiennes contrastent violemment avec les images officielles de bureaux de vote paisibles. La population civile paie le prix le plus lourd, tandis que les élections servent avant tout à légitimer un régime contesté.
Quelles perspectives pour une paix durable ?
Les habitants de Pekon, comme tant d’autres Birmans, doutent que ce scrutin change quoi que ce soit. La division territoriale, les combats permanents et la méfiance généralisée rendent improbable une réconciliation rapide. La junte poursuit ses offensives, mais les groupes rebelles résistent farouchement. Le pays reste profondément fracturé, et les élections n’ont fait que souligner cette fracture plutôt que de la combler.
Dans les vallées montagneuses de l’État Shan, la vie continue malgré tout. Les feux brûlent, les enfants jouent entre les abris de fortune, et les regards se tournent parfois vers le ciel, guettant le prochain passage d’un avion militaire. La guerre civile a repris ses droits, et avec elle, l’incertitude sur l’avenir. Pekon n’est pas un cas isolé : elle représente le destin d’une nation entière, déchirée entre un pouvoir militaire inflexible et une résistance populaire déterminée.
Ce scrutin, achevé dans la division et la violence, laisse derrière lui plus de questions que de réponses. Les Birmans continueront-ils à espérer un jour une véritable transition démocratique ? Ou la spirale de la guerre les condamne-t-elle à une impasse sans fin ? Seul le temps le dira, mais pour l’instant, dans les camps de déplacés de Pekon, l’espoir semble aussi fragile que les flammes vacillantes autour desquelles se rassemblent les familles.
Dans un pays où les urnes cohabitent avec les bombes, chaque vote devient un acte de survie plutôt qu’un exercice de citoyenneté. Pekon nous rappelle que la démocratie ne s’impose pas par la force, mais par la confiance mutuelle – une confiance qui, aujourd’hui, fait cruellement défaut.
La Birmanie reste un pays en quête d’apaisement, mais les chemins vers la paix semblent de plus en plus étroits. Les habitants de Pekon, pris entre deux feux, incarnent cette quête douloureuse. Leur voix, étouffée par le bruit des combats, mérite pourtant d’être entendue.









