Une politique sécuritaire aux conséquences humaines lourdes
Depuis 2019, le président Nayib Bukele a mis en place une stratégie de tolérance zéro contre les gangs, culminant avec l’instauration d’un état d’urgence en mars 2022. Cette mesure exceptionnelle autorise les arrestations sans mandat judiciaire et a conduit à l’incarcération massive de près de 91 000 personnes suspectées d’appartenir ou d’être liées à des groupes criminels.
Cette offensive a indéniablement transformé le quotidien des Salvadoriens. Les rues, autrefois contrôlées par la peur, semblent aujourd’hui plus sécurisées, et les statistiques officielles montrent une réduction drastique de la criminalité violente. Pourtant, derrière ces chiffres encourageants se cache une réalité plus complexe : des familles entières déstabilisées, avec des enfants qui portent le poids d’une séparation brutale.
De nombreux mineurs se retrouvent orphelins d’un parent du jour au lendemain, souvent sans preuves solides contre le détenu. Des organisations de défense des droits humains soulignent que des innocents ont été emportés dans cette vague d’arrestations, laissant des milliers d’enfants dans une vulnérabilité accrue.
Le quotidien bouleversé des enfants laissés derrière
Prenez l’exemple d’une adolescente de 16 ans, que nous appellerons Jade pour préserver son anonymat. Depuis l’arrestation de son père en août 2023, elle vit chez sa grand-mère dans une petite localité à une cinquantaine de kilomètres de la capitale. Elle aide à la ferme familiale après l’école, nourrit les animaux et supporte les moqueries de ses camarades qui la qualifient de « fille de délinquant ».
Sa famille subsiste grâce à de modestes envois d’argent de la mère, partie travailler aux États-Unis, et aux maigres revenus agricoles. Jade défend farouchement l’innocence de son père, expliquant que son arrestation repose probablement sur des tatouages portant les noms de ses enfants, interprétés comme des signes d’affiliation gang. À la rentrée au lycée, elle choisit un nouvel établissement pour repartir de zéro, loin des jugements.
Cette histoire n’est pas isolée. Des jumeaux de 17 ans, Carmen et Manuel, ont vu leur vie basculer en juin 2022 lorsque leur père, un distributeur de pain sans antécédents judiciaires, a été arrêté. Depuis, Carmen nettoie des maisons et toilette des animaux pour contribuer aux revenus familiaux, tandis que Manuel travaille comme maçon. « On m’a volé mon enfance », confie Carmen, qui a pourtant obtenu son baccalauréat avec mention et garde espoir en une libération future.
Il y a toujours des gens pour me dire que mon papa est un délinquant.
Une adolescente salvadorienne
Ces témoignages illustrent la stigmatisation quotidienne que subissent ces enfants. À l’école, dans le quartier, les regards et les paroles blessantes rappellent constamment la situation de leur parent détenu.
Une « crise silencieuse » selon les observateurs
Les chiffres sont alarmants. Environ 62 000 mineurs de moins de 15 ans auraient subi une forme d’abandon ou de négligence liée à cette politique de fermeté. Beaucoup se retrouvent confiés à des grands-parents ou des proches déjà en situation de précarité, ce qui les pousse parfois à quitter l’école pour travailler et subvenir aux besoins familiaux.
Cette situation crée une génération entière confrontée à des traumatismes profonds : séparation forcée, pauvreté accrue, perte d’insouciance. Les impacts psychologiques et sociaux pourraient se faire sentir pendant des décennies, estiment des experts en droits humains. Les enfants grandissent dans l’ombre d’une absence, avec le poids d’une accusation souvent non prouvée pesant sur leur famille.
Certains cas sont encore plus tragiques. Entre 2022 et 2024, près de 180 mineurs ont perdu un parent décédé en détention. Ces décès en prison soulèvent des questions sur les conditions de détention et les traitements réservés aux prisonniers.
Les accusations d’arrestations arbitraires
Des groupes de défense des droits dénoncent des arrestations arbitraires, basées sur des critères flous comme des tatouages ou des signalements anonymes. Le gouvernement a reconnu la libération d’environ 8 000 personnes faute de preuves suffisantes, ce qui indique que le filet de sécurité a parfois capturé des innocents.
Dans de nombreux cas, les détenus n’avaient aucun casier judiciaire préalable. Les familles affirment que les accusations reposent sur des éléments ténus, comme des apparences ou des rumeurs. Cette approche massive vise à démanteler les réseaux criminels, mais elle touche aussi des civils ordinaires, aggravant la souffrance des enfants.
Le régime d’exception permet des détentions prolongées sans jugement rapide, ce qui prolonge l’incertitude pour les familles. Les enfants attendent des mois, voire des années, sans savoir si leur parent rentrera un jour.
La réponse des autorités face à ces situations
Les institutions gouvernementales affirment apporter un soutien aux enfants des détenus. Des accompagnements psychologiques et émotionnels sont proposés, ainsi qu’une aide à l’emploi pour les familles d’accueil. L’entité chargée de la protection de l’enfance met en avant ces mesures pour atténuer les effets de la séparation.
Cependant, les critiques persistent sur un manque d’attention globale et systématique. Certains soulignent que dans les cas où les parents détenus étaient effectivement impliqués dans des activités gang, ils pouvaient déjà porter atteinte aux droits de leurs enfants avant l’arrestation. La politique actuelle vise à briser ce cycle de violence.
Malgré ces efforts déclarés, de nombreux observateurs estiment que l’aide reste insuffisante face à l’ampleur du phénomène. Les enfants continuent de porter seuls ou presque le fardeau économique et émotionnel.
Les impacts à long terme sur la société salvadorienne
Cette « crise silencieuse » pourrait remodeler durablement la société. Une génération grandissant sans figure parentale stable risque de développer des troubles psychologiques, un décrochage scolaire massif et une vulnérabilité accrue à la pauvreté intergénérationnelle.
Paradoxalement, la réduction de la violence gang offre un environnement plus sûr pour ces mêmes enfants dans les quartiers. Ils peuvent aller à l’école sans craindre les recrutements forcés ou les affrontements. Mais le prix payé par les familles innocentes interroge sur l’équilibre entre sécurité collective et droits individuels.
Le débat reste vif : la fin justifie-t-elle les moyens ? La baisse historique des homicides est saluée par une grande partie de la population, mais les histoires personnelles comme celles de Jade ou Carmen rappellent que derrière chaque statistique se cachent des vies bouleversées.
Pour ces enfants, l’avenir dépendra de la capacité du pays à réparer les dommages collatéraux de sa politique sécuritaire. Soutien renforcé aux familles, révisions des procédures judiciaires, attention particulière aux mineurs : autant de pistes pour éviter que cette génération ne porte indéfiniment les stigmates d’une guerre contre le crime.
Le Salvador se trouve à un carrefour. La sécurité retrouvée est précieuse, mais ignorer les victimes collatérales pourrait semer les graines de nouvelles fragilités sociales. Les enfants privés de parents incarnent cette tension entre ordre public et justice humaine.









