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Enfants Perdus : l’Ombre de la Guerre Anti-Gangs au Salvador

Au Salvador, la guerre contre les gangs a fait chuter la violence… mais à quel prix ? Des milliers d’enfants se retrouvent sans parents, stigmatisés et contraints de grandir trop vite. Derrière les chiffres triomphants se cache une crise humaine déchirante…

Imaginez une adolescente de seize ans qui, au lieu de rêver à son avenir, se lève chaque matin pour nourrir des poussins et faire tourner une petite ferme familiale. Ce n’est pas une histoire romancée de la campagne, mais la réalité brutale que vivent des milliers de jeunes au Salvador depuis l’instauration de la politique de tolérance zéro contre les gangs.

Derrière les statistiques flatteuses vantant la chute spectaculaire de la criminalité se dessine un autre visage, beaucoup moins médiatisé : celui d’une génération d’enfants privés de leurs parents, souvent du jour au lendemain, et confrontés à la stigmatisation, à la pauvreté et à un avenir incertain.

Une victoire sécuritaire au prix d’une crise humaine silencieuse

Depuis 2019 et l’arrivée au pouvoir du président Nayib Bukele, le Salvador a connu une transformation radicale en matière de sécurité. La population, épuisée par des décennies de violence des maras, a largement soutenu la ligne dure adoptée par le gouvernement.

L’instauration d’un état d’urgence en mars 2022 a permis des arrestations massives sans mandat préalable. Résultat : plus de 91 000 personnes derrière les barreaux en quelques années seulement. Un chiffre impressionnant pour un pays de seulement 6,5 millions d’habitants.

Quand la sécurité collective brise des vies individuelles

Mais chaque personne arrêtée est aussi un père, une mère, un frère, une sœur. Et derrière chaque détenu se trouvent souvent des enfants qui se retrouvent du jour au lendemain sans figure parentale principale.

Selon les estimations d’organisations spécialisées dans la défense des droits humains, environ 62 000 mineurs de moins de 15 ans auraient été affectés par cette politique de détention massive. Un chiffre qui donne le vertige quand on le met en perspective avec la taille du pays.

Jade, 16 ans : une adolescence volée

Jade n’avait que seize ans quand son père a été arrêté en août 2023. Depuis, elle vit chez sa grand-mère dans une petite localité située à une cinquantaine de kilomètres de la capitale.

Elle partage désormais son temps entre l’école et les travaux de la ferme familiale. Les revenus modestes envoyés par sa mère, partie travailler aux États-Unis, ne suffisent pas toujours à couvrir tous les besoins.

Il y a toujours des gens pour me dire que mon papa est un délinquant.

Une adolescente salvadorienne

Cette phrase, prononcée avec une maturité douloureuse, résume à elle seule le poids supplémentaire que doivent porter ces enfants : la honte par procuration, les jugements hâtifs, les murmures dans la cour de récréation.

Des arrestations parfois basées sur des tatouages

Le cas du père de Jade est loin d’être isolé. De nombreux témoignages font état d’arrestations décidées sur la base de tatouages, de surnoms ou de simples présomptions de voisinage avec des membres de gangs.

Le père de Jade, aujourd’hui âgé de 37 ans, n’avait aucun antécédent judiciaire connu avant son arrestation. Il avait été expulsé des États-Unis et arrêté dès son arrivée sur le sol salvadorien, accusé d’appartenance à des « groupes illégaux ».

Pour sa famille, la véritable raison serait les tatouages portant les prénoms de ses enfants. Une hypothèse glaçante quand on sait que des milliers de personnes ont été libérées par la suite, faute de preuves suffisantes.

Les jumeaux Carmen et Manuel : grandir dans l’urgence

À une soixantaine de kilomètres de là, Carmen et Manuel, 17 ans, vivent une réalité similaire depuis l’arrestation de leur père en juin 2022. Distributeur de pain de profession, leur père n’avait, selon eux, aucun passé judiciaire.

Depuis ce jour, les deux adolescents ont dû prendre des responsabilités bien trop lourdes pour leur âge. Carmen travaille comme femme de ménage et toiletteuse d’animaux, tandis que Manuel s’est mis à la maçonnerie.

J’ai été obligée de grandir beaucoup trop vite, on m’a volé mon enfance.

Une adolescente de 17 ans

Ces mots résonnent comme un cri du cœur chez de nombreux jeunes qui, du jour au lendemain, deviennent les principaux soutiens économiques de leur fratrie et de leur mère.

Une « crise silencieuse » aux conséquences à long terme

Les spécialistes parlent d’une véritable bombe à retardement sociale. Ces enfants, souvent confiés à des grands-parents eux-mêmes âgés et précaires, sont particulièrement vulnérables.

Certains abandonnent purement et simplement l’école pour aller travailler. D’autres subissent un harcèlement scolaire continu qui les pousse à changer d’établissement, voire à mettre fin à leur scolarité.

Les impacts psychologiques sont profonds : anxiété, dépression, sentiment d’abandon, colère rentrée… Autant de blessures invisibles qui risquent de marquer durablement ces jeunes.

Que fait l’État pour ces enfants ?

Face à ces critiques, les autorités affirment que des structures existent pour accompagner les familles touchées. Des programmes d’aide psychologique et de soutien à l’emploi auraient été mis en place.

Cependant, les organisations de terrain constatent un déficit important d’intervention réelle et concrète auprès de ces mineurs. Beaucoup de familles disent n’avoir reçu aucune visite ni aucun soutien significatif.

La mort derrière les barreaux

Le tableau est encore plus sombre quand on aborde la question des décès en détention. Entre 2022 et 2024, plusieurs centaines de décès auraient été recensés en prison depuis l’instauration de l’état d’urgence.

Pour les enfants concernés, c’est la perte définitive d’un parent, souvent sans explications claires ni possibilité de faire son deuil correctement.

Environ 180 mineurs auraient perdu leur père ou leur mère en détention durant cette période selon certaines estimations. Un chiffre qui, là encore, donne la mesure de l’ampleur du drame humain.

Réconcilier sécurité et justice sociale ?

La question que pose cette situation est fondamentale : peut-on réellement bâtir une paix durable sur la souffrance de milliers d’enfants innocents ?

La réduction spectaculaire de la violence est une réalité incontestable pour la majorité de la population salvadorienne. Mais à quel prix pour les plus vulnérables ?

La réponse à cette question déterminera sans doute l’avenir du pays sur le long terme. Car une société qui sacrifie l’enfance de certains pour la sécurité de tous risque de payer très cher ce choix dans les années à venir.

Vers une prise de conscience collective ?

Certains observateurs espèrent que la parole qui commence à se libérer permettra une prise de conscience plus large. Ces enfants, ces adolescents qui témoignent avec courage, portent en eux l’avenir du Salvador.

Ils incarnent à la fois la résilience incroyable dont sont capables les jeunes générations et les fractures profondes que peut créer une politique sécuritaire menée sans suffisamment de garde-fous.

Leur histoire, loin des projecteurs internationaux qui se sont focalisés sur la baisse de la criminalité, mérite d’être entendue. Car derrière chaque statistique triomphante se cache souvent une multitude de drames humains silencieux.

Et ce sont ces drames, s’ils ne sont pas pris en charge, qui risquent de ressurgir demain sous d’autres formes, peut-être plus violentes encore que celles que l’on croyait avoir éradiquées.

Le défi est immense : réussir à maintenir les acquis en matière de sécurité tout en réparant les injustices et les souffrances causées par la manière dont cette sécurité a été obtenue.

Une équation complexe pour laquelle il n’existe pas de solution miracle, mais qui exige sans aucun doute beaucoup plus d’attention et de ressources pour la génération la plus vulnérable : celle des enfants.

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