Imaginez un instant : l’une des plateformes d’échange de cryptomonnaies les plus influentes au monde menace soudainement de tourner le dos à un projet de loi que tout le secteur attendait avec impatience depuis des mois. Cette menace n’est pas une simple posture médiatique. Elle touche un point stratégique extrêmement sensible : les récompenses sur stablecoins. Bienvenue dans la nouvelle guerre froide qui oppose les géants de la crypto au système bancaire traditionnel… et aux législateurs américains.
En ce début d’année 2026, alors que le marché crypto affiche des signes de maturité impressionnants avec Bitcoin flirtant régulièrement avec les 90 000 dollars, une bataille réglementaire pourrait bien redéfinir les règles du jeu pour les dix prochaines années.
Quand les rewards deviennent un casus belli
Le cœur du conflit est aussi simple que fondamental : les utilisateurs peuvent-ils continuer à recevoir des intérêts sur leurs stablecoins détenus sur des plateformes d’échange ? Pour beaucoup de particuliers, ces quelques pourcents annuels représentent une petite rente passive appréciable. Pour les plateformes, c’est une arme commerciale puissante… et une source de revenus colossale.
Les chiffres qui font peur aux banques traditionnelles
En 2025, les revenus générés par les stablecoins sur la principale plateforme concernée auraient approché les 1,3 milliard de dollars selon certaines estimations. Un montant faramineux qui ne provient pas des seuls frais de transaction, mais bien des intérêts produits par les réserves massives en dollars américains qui garantissent la stabilité du stablecoin le plus utilisé sur cette plateforme.
Ces intérêts, une partie est redistribuée aux utilisateurs sous forme de récompenses (jusqu’à environ 3,5 % pour certains profils premium). L’autre partie alimente directement les comptes de résultats des entreprises crypto. Un cercle vertueux… tant que personne ne vient y mettre des bâtons dans les roues.
« Restreindre les récompenses sur stablecoins, c’est tuer la concurrence et favoriser uniquement les institutions bancaires traditionnelles. »
Un cadre dirigeant anonyme du secteur
Et c’est précisément là que le bât blesse. Les grandes banques américaines et leurs lobbys font pression depuis des mois pour que seuls les établissements disposant d’une licence bancaire puissent proposer des rendements sur des actifs stables numériques. Leur argument ? La protection des dépôts classiques et le maintien du circuit du crédit traditionnel.
Retour sur le GENIUS Act : un compromis déjà fragile
Juillet 2025. Après des années de débats houleux, le Congrès américain adopte enfin le GENIUS Act, première loi fédérale encadrant véritablement l’émission de stablecoins aux États-Unis. Un texte salué comme une victoire majeure par la communauté crypto.
Parmi les points clés : les émetteurs de stablecoins ne peuvent pas directement verser d’intérêts aux détenteurs finaux. Mais – et c’est un mais de taille – rien n’empêche les plateformes tierces (échanges, wallets, etc.) de redistribuer une partie des revenus d’intérêts générés par les réserves.
Ce subtil distinguo avait été arraché de haute lutte. Le remettre en cause aujourd’hui, c’est pour beaucoup rouvrir une boîte de Pandore à peine refermée.
Pourquoi ce dossier est stratégique pour l’avenir du dollar numérique
Au-delà des querelles de business model, le débat cache une question géopolitique majeure : qui contrôlera le futur de la monnaie numérique libellée en dollars ?
Alors que plusieurs pays (notamment en Asie et au Moyen-Orient) expérimentent des monnaies numériques de banque centrale rémunérées, les acteurs privés américains estiment que bloquer les rendements accessibles au grand public affaiblirait la compétitivité du dollar dans l’économie numérique mondiale.
Permettre aux plateformes innovantes de proposer des stablecoins rémunérés serait, selon eux, une manière intelligente de renforcer la suprématie du billet vert à l’ère blockchain, tout en évitant de laisser le champ entièrement libre aux CBDC étrangères.
Le CLARITY Act : l’ultime bataille pour une régulation crypto équilibrée ?
Le CLARITY Act (Clarifying Lawful Access to Resources for Innovation and Technology) est présenté comme le texte fondateur qui doit enfin apporter une structure claire au marché des actifs numériques aux États-Unis : qui fait quoi, sous quelle supervision, avec quelles obligations ?
Jusqu’ici, la plupart des grands acteurs du secteur soutenaient activement le projet. Mais voilà : certains amendements en discussion risquent d’intégrer des restrictions beaucoup plus sévères sur les récompenses de stablecoins.
- Interdire totalement les rewards sauf pour les entités bancaires régulées
- Limiter les rendements à un pourcentage symbolique
- Imposer des plafonds très bas sur les montants pouvant être rémunérés
- Obliger une séparation stricte entre custody et redistribution des intérêts
Autant de pistes qui, si elles étaient retenues, feraient perdre une grande partie de leur attractivité aux offres actuelles des plateformes non-bancaires.
Les scénarios possibles : entre bras de fer et compromis discret
Plusieurs issues sont aujourd’hui sur la table :
- Le statu quo fragile : les législateurs décident de ne pas toucher à la distinction GENIUS Act et laissent les plateformes offrir des rewards.
- La victoire bancaire : seuls les acteurs disposant d’une charte bancaire ou trust nationale peuvent proposer des rendements.
- Le compromis à la marge : un seuil minimum de capitalisation ou une obligation de licence light pour les plateformes qui souhaitent distribuer des intérêts.
- L’implosion : le désaccord devient trop profond, le soutien bipartisan s’effrite et le CLARITY Act est reporté sine die.
Le scénario 4 n’est malheureusement pas à exclure. La période 2025-2026 est politiquement très chargée aux États-Unis et chaque voix compte.
Que signifie concrètement cette menace pour l’utilisateur lambda ?
Pour le particulier français ou européen qui lit ces lignes, l’enjeu peut paraître lointain. Pourtant les décisions prises à Washington auront des répercussions mondiales.
Si les rewards disparaissent ou sont fortement limités sur les grandes plateformes américaines :
- La concurrence entre stablecoins risque de s’affaiblir
- Les utilisateurs pourraient se tourner vers des alternatives moins régulées (et donc plus risquées)
- Les plateformes européennes et asiatiques pourraient gagner des parts de marché significatives
- La liquidité globale du marché USDC pourrait diminuer
À l’inverse, un maintien des incitations actuelles renforcerait probablement la domination des deux ou trois gros acteurs américains du secteur.
Et si c’était le début d’une nouvelle ère de lobbying crypto ?
Depuis l’élection de 2024, le secteur crypto est devenu l’un des plus gros contributeurs aux campagnes politiques outre-Atlantique. Les sommes en jeu sont désormais comparables à celles des industries pharmaceutiques ou énergétiques.
La menace de retrait de soutien public n’est donc pas anodine. Elle s’apparente à un véritable coup de pression stratégique, dans un contexte où chaque voix au Congrès peut faire basculer un vote.
Conclusion : une régulation à l’épreuve du réel
Le bras de fer autour des récompenses sur stablecoins n’est pas qu’une querelle technique entre banquiers et crypto-entrepreneurs. C’est le révélateur d’une question bien plus profonde : comment concilier innovation technologique rapide, protection des consommateurs et préservation d’un système financier traditionnel vieux de plusieurs siècles ?
La réponse que donnera le Congrès américain dans les prochaines semaines pourrait bien dessiner le paysage crypto pour toute une génération. Et contrairement à ce que beaucoup pensaient il y a encore deux ans… ce sont bien les acteurs privés qui, aujourd’hui, ont le plus de cartes en main.
Reste à savoir s’ils sauront les jouer sans tout faire sauter.
À suivre… de très près.









