Imaginez une salle immense aux lumières tamisées, un silence lourd, et au centre, un homme qui décide du destin de 26 millions de personnes. C’est exactement l’image que renvoie Pyongyang en ce début décembre 2025 : Kim Jong Un vient d’ouvrir la plénière du Comité central du Parti des Travailleurs, la première réunion d’une telle ampleur depuis quatre longues années.
Pendant que le monde regarde ailleurs, la Corée du Nord accélère. D’un côté des discussions internes qui pourraient redessiner l’avenir économique du pays, de l’autre des salves de roquettes qui rappellent à la péninsule que la paix reste fragile. Tout se passe en même temps, comme une chorégraphie parfaitement réglée.
Une plénière sous très haute tension stratégique
Le rideau s’est levé hier sur ce que les observateurs appellent déjà « le grand tournant de mi-mandat » de Kim Jong Un. L’agenda officiel reste flou, mais cinq grands points ont d’ores et déjà été validés par les cadres du parti.
Parmi eux, un sujet brûlant : l’examen du travail de la Commission centrale d’inspection. Cette structure, chargée de traquer la corruption au plus haut niveau, est l’arme favorite du dirigeant pour maintenir la discipline interne. Quand elle passe au peigne fin les comptes des généraux et des directeurs d’usines, c’est tout l’appareil qui retient son souffle.
Les experts s’accordent : cette plénière servira surtout de rampe de lancement pour le prochain congrès du parti, le huitième de l’histoire nord-coréenne, prévu dans les mois qui viennent. Un congrès, c’est l’occasion rêvée pour annoncer une nouvelle feuille de route sur cinq ou dix ans.
Un plan économique ambitieux en préparation
Derrière les portes closes, on parle déjà d’une « percée économique » pour la période 2026-2030. Le terme n’est pas anodin. Kim Jong Un l’avait déjà employé en 2021, quand il avait reconnu les échecs du plan précédent et promis une autosuffisance renforcée.
Cette fois, les attentes sont énormes. Sanctions internationales toujours en place, récoltes aléatoires, pénuries d’énergie : le pays hermétique doit trouver la parade. Va-t-on assister à une ouverture très mesurée, comme certains le murmurent, ou au contraire à un durcissement du système juche ?
Les observateurs les plus avisés parient sur un mix des deux : plus de marchés parallèles tolérés pour soulager la population, mais un contrôle politique encore plus serré. Le message est clair : survivre, oui ; libéraliser, jamais.
Dix roquettes en mer Jaune : message ou routine ?
À peine la plénière ouverte, l’armée nord-coréenne a procédé au tir de dix projectiles depuis un lance-roquettes multiple. Direction : la mer Jaune, à l’ouest de la péninsule. L’état-major sud-coréen a immédiatement confirmé l’opération.
Officiellement, il s’agit d’exercices hivernaux classiques. Pourtant, le timing interpelle. Ces tirs interviennent dans un contexte diplomatique particulièrement chargé.
« Les salves font partie de la formation régulière des unités d’artillerie »
Un responsable militaire sud-coréen, sous couvert d’anonymat
Difficile de ne pas y voir un rappel de force. Surtout quand on se souvient des précédents : le 3 novembre, Pyongyang avait tiré juste avant la visite du ministre américain de la Défense à la frontière. Le 1er novembre, rebelote, quelques minutes avant le sommet Lee Jae Myung – Xi Jinping.
Le message semble limpide : quelle que soit l’actualité internationale, la Corée du Nord reste maîtresse de son calendrier militaire.
Lee Jae Myung prêt à présenter des excuses : un tournant ?
De l’autre côté du 38e parallèle, le président sud-coréen Lee Jae Myung a créé la surprise la semaine dernière. Interrogé sur l’incident des drones et des tracts de propagande envoyés sous Yoon Suk Yeol, il a lâché une phrase lourde de sens.
« Je pense que je devrais présenter des excuses, mais j’hésite à le dire à haute voix. » Cette déclaration, prononcée lors d’une conférence de presse marquant l’anniversaire de la brève loi martiale de décembre 2024, a fait l’effet d’une petite bombe.
Pour l’instant, Pyongyang reste muet. Silence assourdissant ou calcul ? Difficile à dire. Mais une chose est sûre : Lee Jae Myung cherche clairement à désamorcer les tensions héritées de l’ère Yoon.
Un calendrier diplomatique sous haute pression
Regardez le rythme ces dernières semaines :
- 1er novembre : tirs juste avant le sommet Corée du Sud – Chine
- 3 novembre : salves quelques minutes avant la visite de Pete Hegseth
- 7 novembre : missile balistique vers la mer du Japon
- Début décembre : dix roquettes alors que s’ouvre la plénière
Cette cadence n’a rien d’aléatoire. Elle rappelle à Séoul, Washington et Pékin que le Nord conserve la capacité de faire monter la température à tout moment.
En parallèle, la Russie continue de se rapprocher de Pyongyang. Les livraisons d’armes en échange de technologies ou de main-d’œuvre nord-coréenne sont désormais documentées. Un axe Moscou-Pyongyang qui change la donne stratégique en Asie du Nord-Est.
Vers un congrès historique en 2026 ?
Toutes les plénières de cette ampleur préparent le terrain au grand rendez-vous : le congrès du parti. Le dernier, en mai 2021, avait vu Kim Jong Un reconnaître publiquement les difficultés économiques et lancer le plan quinquennal actuel.
Cinq ans plus tard, le dirigeant devra rendre des comptes. Et surtout tracer la voie pour la décennie à venir. Va-t-il nommer un successeur potentiel parmi les cadres promus récemment ? Réorganiser profondément le Bureau politique ? Les paris sont ouverts.
Ce qui est certain, c’est que Kim Jong Un, à 41 ans, entre dans une phase de maturité politique. Moins d’exubérance, plus de calcul. La période où il multipliait les essais de missiles intercontinentaux à un rythme effréné semble derrière lui. Place désormais à une stratégie plus subtile : faire peur juste assez pour être entendu, sans franchir la ligne rouge.
Ce que cette séquence nous dit de la Corée du Nord en 2025
En quelques jours, Pyongyang nous a livré un condensé de sa doctrine actuelle :
- Renforcer l’unité interne par la lutte anticorruption
- Préparer un nouveau plan économique ambitieux
- Maintenir la pression militaire sans provoquer de crise ouverte
- Profiter des divisions entre Séoul et Washington
- Consolider l’alliance avec Moscou
Derrière l’apparente routine, c’est toute une mécanique de survie qui se met en place. Et elle fonctionne. Sanctions ou pas, le régime tient toujours debout, plus de trente ans après la chute du bloc soviétique.
Alors que la plénière se poursuit cette semaine, une seule question demeure : Kim Jong Un choisira-t-il la rupture ou la continuité ? La réponse, nous l’aurons probablement lors du prochain congrès. D’ici là, la péninsule coréenne continuera de vivre au rythme des salves et des silences calculés de Pyongyang.
Une chose est sûre : dans ce jeu d’échecs géant, chaque mouvement compte. Et pour l’instant, le roi nord-coréen n’a pas encore décidé s’il allait sortir de son coin ou pousser ses pions plus loin que jamais.









