Imaginez une jeune femme de 22 ans qui quitte Paris, ses études, son compagnon, pour un simple voyage familial en Chine. Elle a déjà fait ce trajet plusieurs fois sans problème. Cette fois, elle disparaît. Plus de nouvelles, plus d’appels, juste un dernier message vocal, la voix faible, depuis un hôpital du Yunnan. Trois mois plus tard, on apprend qu’elle est détenue à l’isolement, accusée d’« incitation à la division du pays ». Son crime ? Avoir écrit anonymement sur un blog en faveur du Tibet.
Cette jeune femme s’appelle Zhang Yadi. Son histoire, encore peu connue, glace le sang de tous ceux qui suivent la situation des droits humains en Chine.
Une disparition qui en dit long sur la Chine d’aujourd’hui
Le 31 juillet dernier, Zhang Yadi atterrit en Chine. Direction le Yunnan d’abord, puis Changsha, sa ville natale, pour retrouver ses parents. Rien d’extraordinaire en apparence. Pourtant, quelques jours plus tard, plus aucun signe. Ses amis en Europe s’inquiètent. Son compagnon, Yak, un ancien réfugié tibétain naturalisé français, tente de la joindre sans succès.
Puis arrive ce message vocal : une voix éteinte, presque un murmure, qui dit qu’elle est à l’hôpital. Ensuite, le silence total. Ce n’est que plusieurs semaines plus tard que la famille apprend la vérité : Zhang Yadi a été arrêtée et transférée dans un centre de détention de Changsha.
L’accusation qui pèse sur elle
Le motif officiel ? « Suspicion d’incitation à la division du pays ». Un chef d’accusation vague mais redoutable, utilisé régulièrement contre ceux qui critiquent la politique chinoise au Tibet, au Xinjiang ou à Hong Kong. La peine encourue commence à cinq ans de prison et peut être bien plus lourde selon les « circonstances aggravantes ».
Depuis son arrestation, Zhang Yadi est placée à l’isolement complet. Aucun contact avec l’extérieur, hormis les gardiens et les enquêteurs. Ses proches à l’étranger parlent d’une situation « terrible ». Yak, son compagnon pacsé, confie : « Je suis perdu. Je ne sais même pas si elle va bien. »
« C’est terrible… je suis perdu. Je ne sais pas à qui demander de l’aide pour aider ma femme, j’aimerais juste savoir si elle va bien. »
Yak, compagnon de Zhang Yadi
D’où vient son engagement pour le Tibet ?
Zhang Yadi n’est pas tibétaine. Elle est han, comme plus de 90 % de la population chinoise. Rien ne la prédestinait à devenir une voix, même discrète, pour la cause tibétaine. Pourtant, dès son arrivée en France en 2022 pour étudier à l’ESCP, quelque chose change.
Elle rencontre Yak, ancien réfugié politique tibétain. Elle commence à apprendre la langue tibétaine. Et surtout, elle découvre la liberté d’expression. Anonymement, elle rejoint un petit blog intitulé « La Jeunesse chinoise debout pour le Tibet ». Quelques milliers d’abonnés, des articles sur des sujets brûlants : l’immolation du chanteur Tsewang Norbu en 2022, la destruction du patrimoine tibétain par les grands travaux, la répression quotidienne.
Dans un podcast réalisé cette année, voix modifiée pour protéger son identité, elle expliquait simplement : « Je ressens une forte empathie pour les Tibétains, car ils sont invisibilisés et ignorés par la société dominante. » Une phrase toute simple. Une phrase qui, aujourd’hui, lui vaut peut-être des années de prison.
Le piège du retour au pays
Zhang Yadi n’était pas une militante de premier plan. Elle ne manifestait pas dans les rues de Paris. Elle n’était pas connue des grandes ONG. Ses amis la décrivent comme une « jeune curieuse » qui profitait enfin de la liberté qu’elle n’avait jamais eue en Chine.
Mais la surveillance de la diaspora chinoise est devenue une priorité pour Pékin. Les autorités traquent les moindres traces en ligne, même anonymes. Un VPN mal configuré, un commentaire retrouvé, une adresse IP localisée… et le retour au pays se transforme en piège.
Ginger, qui dirige le blog où écrivait Zhang Yadi et vit aujourd’hui en exil aux États-Unis, se souvient : « On lui avait déconseillé de rentrer. Elle commençait à prendre conscience du danger, mais il y avait peut-être la pression familiale. » Beaucoup d’étudiants ou jeunes expatriés chinois se retrouvent face à ce dilemme : rentrer voir leurs proches au risque de tout perdre.
Un durcissement visible sur les questions ethniques
L’affaire Zhang Yadi n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans un contexte de répression accrue sur tout ce qui touche aux minorités ethniques et religieuses. Au Tibet, les dernières années ont vu :
- La fermeture forcée de milliers d’écoles tibétaines au profit de l’enseignement exclusivement en mandarin
- La destruction de sites bouddhistes et de villages entiers pour faire place à des projets touristiques ou hydroélectriques
- Une surveillance généralisée avec reconnaissance faciale et contrôle des téléphones
- Des peines de prison lourdes pour de simples publications en ligne
Ceux qui, même de l’étranger, critiquent cette politique, savent qu’ils prennent un risque en rentrant. Et pourtant, beaucoup le font. Par amour filial. Par nostalgie. Par naïveté parfois.
Que fait la communauté internationale ?
La France, où vivait Zhang Yadi, a fait part de ses « préoccupations » aux autorités chinoises. L’Allemagne, où réside désormais son compagnon, suit également le dossier aux côtés d’autres ambassades. Mais dans ce genre d’affaires, la diplomatie avance à pas de fourmi.
De son côté, le ministère chinois des Affaires étrangères affirme « ne pas être au courant » du cas. Une réponse classique qui laisse peu d’espoir à court terme.
Pourquoi cette histoire nous concerne tous
Zhang Yadi n’est pas la première, et ne sera malheureusement pas la dernière. Son histoire rappelle cruellement que la liberté d’expression, même exercée à des milliers de kilomètres, peut avoir des conséquences dramatiques dès lors qu’on remet les pieds dans son pays d’origine.
Elle nous rappelle aussi que défendre les droits d’une minorité opprimée, même timidement, même anonymement, reste un acte de courage immense dans certains contextes.
Aujourd’hui, une jeune femme de 22 ans est seule dans une cellule à Changsha. Elle n’a plus le droit de parler à sa famille, à ses amis, à l’homme qu’elle aime. Elle n’a plus le droit de rêver à son avenir. Tout ça parce qu’elle a cru, un jour, qu’on pouvait dire la vérité sur ce qui se passe au Tibet.
Son histoire mérite d’être connue. Partagée. Relayée. Parce que tant qu’on en parlera, Zhang Yadi ne sera pas complètement seule.
À retenir : Une étudiante de 22 ans, citoyenne chinoise vivant en France, est détenue depuis plus de trois mois en Chine pour avoir écrit anonymement en faveur du Tibet. Son cas illustre le risque encouru par la diaspora critique et le durcissement de la politique chinoise sur les questions ethniques.









