Imaginez un pays qui, il y a seulement cinq ans, annonçait ne plus pouvoir rembourser sa dette extérieure au cœur de la pandémie mondiale. Aujourd’hui, ce même pays devient l’épicentre d’une véritable ruée mondiale vers l’une des ressources les plus stratégiques de notre époque. En Zambie, le cuivre, surnommé or rouge, attire les regards des plus grandes puissances et fait naître à la fois espoirs immenses et craintes profondes.
Un retournement spectaculaire pour la Zambie
Le contexte est presque incroyable. En 2020, la Zambie faisait les gros titres pour les mauvaises raisons : premier pays africain à déclarer un défaut de paiement depuis le début de la crise du Covid-19. Les marchés financiers la fuyaient, les investisseurs semblaient avoir tourné la page. Et puis, tout a basculé.
Depuis 2021 et l’arrivée au pouvoir d’un nouveau président, le pays a retrouvé une stabilité politique remarquable. Cette transition pacifique a redonné confiance. Mais surtout, la demande mondiale pour le cuivre a explosé, portée par trois moteurs puissants : l’intelligence artificielle, les énergies renouvelables et la transition vers les véhicules électriques.
Le cuivre est partout : dans les câbles des réseaux électriques, les centres de données qui font tourner l’IA, les éoliennes, les panneaux solaires, les batteries. Sans lui, la plupart des technologies vertes et numériques resteraient lettre morte. La Zambie, avec ses immenses réserves, se retrouve soudain au cœur d’une géopolitique des matières premières qui n’a rien à envier aux grandes confrontations pétrolières du XXe siècle.
Le cuivre, moteur d’une croissance fulgurante
Le secteur minier zambien connaît une renaissance impressionnante. Plus de 12 milliards de dollars ont été investis depuis 2022, selon les déclarations officielles. Cette manne financière dope l’économie entière. Le Fonds monétaire international anticipe une croissance de 5,8 % pour l’année en cours, plaçant la Zambie parmi les économies les plus dynamiques du continent africain.
Le cuivre représente déjà environ 15 % du PIB national et plus de 70 % des recettes d’exportation. La production a progressé de 8 % l’an dernier. Les autorités affichent une ambition démesurée : tripler la production pour atteindre 890 000 tonnes par an d’ici une décennie. Un objectif qui, s’il est atteint, transformerait radicalement le paysage économique du pays.
« Les graines germent et la récolte arrive »
Le président zambien lors d’une grande conférence minière
Cette phrase résume parfaitement l’optimisme ambiant. Après des années difficiles, le pays semble enfin récolter les fruits d’une gouvernance plus stable et d’un contexte mondial favorable. Pourtant, derrière ces chiffres encourageants se cachent de nombreuses zones d’ombre.
Une compétition géopolitique sans précédent
Le cuivre zambien ne suscite pas seulement l’intérêt des investisseurs privés. Ce sont les États eux-mêmes qui entrent dans la danse. La Chine occupe une place dominante depuis de nombreuses années, avec des participations majeures dans plusieurs mines et fonderies. Mais d’autres acteurs accélèrent.
Le Canada reste très présent grâce à de grandes compagnies minières qui figurent parmi les premiers contribuables du pays. L’Inde et plusieurs États du Golfe élargissent leur empreinte. Quant aux États-Unis, ils opèrent un retour remarqué après des décennies d’absence relative dans le secteur.
Washington a récemment lancé une initiative ambitieuse baptisée « Vault », un projet public-privé de 12 milliards de dollars visant à sécuriser les approvisionnements en matières premières stratégiques et à réduire la dépendance vis-à-vis de la Chine. Les droits de douane imposés l’an dernier ont également contribué à faire grimper les prix du cuivre à des niveaux historiques, accentuant la ruée vers les stocks disponibles.
Cette compétition entre grandes puissances transforme la Zambie en un terrain stratégique majeur. Chaque acteur promet des partenariats « gagnant-gagnant », mais les observateurs restent prudents. Les discours officiels masquent parfois des intérêts nationaux très affirmés.
Les ombres d’un modèle extractif historique
L’histoire minière de la Zambie ne date pas d’hier. Depuis plus d’un siècle, le cuivre façonne l’économie, mais aussi les paysages et les conditions de vie des populations. La « ceinture de cuivre » au nord du pays porte encore les stigmates d’une extraction parfois peu regardante sur l’environnement.
Plus de 70 % des 21 millions d’habitants vivent toujours sous le seuil de pauvreté, malgré la richesse souterraine. Ce paradoxe alimente les critiques : à qui profite réellement le boom actuel ? Les élites locales risquent-elles de s’enrichir davantage pendant que la majorité reste à l’écart ?
Certains analystes mettent en garde contre la répétition de schémas anciens. À l’époque coloniale, les puissances européennes ont extrait massivement les ressources sans laisser de développement durable. Aujourd’hui, les grands discours sur le partenariat pourraient cacher des dynamiques similaires.
« Il faut avoir en tête que l’histoire peut se répéter »
Un expert britannique spécialisé dans les conflits liés aux ressources
Les lourds coûts environnementaux et sociaux
L’industrie minière est intrinsèquement polluante. En février 2025, un incident majeur a ravivé les inquiétudes. Une rupture de bassin de résidus dans une mine située près de Kitwe a déversé des dizaines de millions de litres de déchets acides dans la nature. Les polluants ont atteint un affluent du fleuve Kafue, principale source d’eau potable pour de larges régions.
Des agriculteurs locaux ont lancé une action en justice réclamant 80 milliards de dollars pour indemnisation et réhabilitation. Cet événement n’est malheureusement pas isolé. Les dégâts environnementaux cumulés depuis des décennies continuent d’affecter la santé publique, l’agriculture et la biodiversité.
La question centrale est désormais la suivante : le nouveau boom minier sera-t-il différent des précédents ? Pour beaucoup d’observateurs, la réponse dépendra largement de la qualité de la gouvernance et de la réelle prise en compte des droits des communautés locales.
Vers une transformation durable ou une nouvelle dépendance ?
Le gouvernement zambien affirme vouloir aller au-delà de l’extraction brute. L’objectif affiché est de développer davantage de transformation sur place, de créer des emplois qualifiés et d’assurer une redistribution plus équitable des richesses minières.
Mais les défis sont immenses. Attirer les investissements étrangers tout en imposant des normes environnementales et sociales strictes représente un équilibre délicat. Les compagnies minières, soumises à une forte concurrence mondiale, cherchent souvent à minimiser les coûts.
La Zambie doit également naviguer entre les différentes puissances sans devenir un simple pion sur l’échiquier géopolitique. Diversifier ses partenaires tout en défendant ses intérêts nationaux sera crucial dans les années à venir.
Un avenir entre promesses et périls
Le cuivre zambien incarne parfaitement les contradictions de notre époque. Il symbolise à la fois l’espoir d’un développement économique rapide et le risque d’une nouvelle forme de dépendance extractive. Il porte les rêves d’une transition énergétique mondiale et les cauchemars de pollutions irréversibles.
Pour que ce boom marque un tournant positif, plusieurs conditions devront être réunies : une gouvernance renforcée, une transparence accrue, une réelle implication des communautés locales, des normes environnementales strictement appliquées et une diversification progressive de l’économie.
La Zambie se trouve à un carrefour historique. Le monde entier regarde. Les prochains mois et années diront si l’or rouge deviendra véritablement une chance pour tous les Zambiens ou s’il restera, comme par le passé, une richesse qui profite surtout à l’extérieur.
Une chose est sûre : l’histoire du cuivre zambien est loin d’être terminée. Elle s’écrit sous nos yeux, avec ses espoirs immenses et ses périls bien réels.
Le cuivre n’est plus seulement un métal industriel. Il est devenu un enjeu géopolitique majeur, au même titre que le pétrole ou le gaz il y a quelques décennies. La Zambie, par sa position et ses réserves, se retrouve au cœur de cette nouvelle grande partie mondiale.
Les mois à venir seront décisifs. Entre ambitions affichées et réalités du terrain, entre promesses internationales et attentes des populations locales, la Zambie joue une partie complexe dont l’issue reste incertaine. Mais une chose est claire : l’ère de l’or rouge ne fait que commencer.









