Imaginez un pays où la grande majorité des habitants n’a jamais connu d’autre chef d’État que le même homme depuis leur naissance. En Ouganda, cette réalité porte un nom : Yoweri Museveni. Depuis maintenant quatre décennies, cet ancien combattant de la guérilla règne sans partage, se présentant aujourd’hui, à plus de 80 ans, pour un septième mandat consécutif. Comment un homme qui dénonçait autrefois les dirigeants accrochés au pouvoir en est-il venu à incarner précisément ce qu’il critiquait ?
Un règne qui défie le temps
En 1986, Yoweri Museveni entre dans la capitale Kampala à la tête de ses combattants après une longue guerre de brousse. À l’époque, il promettait une nouvelle ère, loin des dictatures qui avaient ensanglanté l’Afrique. Ironie de l’histoire, il est aujourd’hui l’un des présidents les plus longtemps au pouvoir sur le continent, dépassé seulement par deux autres figures : Teodoro Obiang Nguema en Guinée équatoriale et Paul Biya au Cameroun.
Officiellement âgé de 81 ans, même si certains opposants prétendent qu’il serait encore plus vieux, Museveni affiche une forme physique surprenante. Il y a quelques années, en pleine pandémie, il publiait une vidéo où on le voyait enchaîner des pompes et courir dans son bureau. Ce mélange d’allure de grand-père bienveillant et d’énergie tenace intrigue autant qu’il inquiète.
De la guérilla au pouvoir absolu
Le parcours de Museveni commence loin des palais présidentiels. Étudiant à l’université de Dar es-Salaam en Tanzanie, il se nourrit des idées anticoloniales et pan africanistes qui agitent le continent dans les années 1960-1970. Il participe ensuite à la lutte contre le régime d’Idi Amin Dada, participe à sa chute en 1979, puis reprend les armes contre Milton Obote dans les années 1980.
Avec seulement 27 fusils au départ, selon sa propre légende qu’il aime répéter, il parvient à bâtir une force armée capable de renverser le pouvoir en place. À ses côtés, on trouve notamment un certain Paul Kagame, futur président du Rwanda. Cette période marque le début de sa mythologie personnelle : l’homme capable de transformer une poignée d’hommes en armée victorieuse.
Une fois au pouvoir, Museveni opère une spectaculaire conversion idéologique. L’ancien marxiste devient un champion du libéralisme économique. L’Ouganda connaît alors une croissance soutenue et attire les bailleurs de fonds internationaux. Sa lutte contre le sida, particulièrement précoce et visible, renforce encore son image d’homme d’État éclairé.
Les mécanismes d’un pouvoir verrouillé
Avec le temps, l’image du libérateur s’est progressivement effacée au profit d’un système où tout semble conçu pour empêcher toute alternance. Le parti au pouvoir, le Mouvement de résistance nationale (NRM), s’est fondu dans les institutions de l’État au point qu’il devient difficile de distinguer l’un de l’autre.
Pour sécuriser son maintien au pouvoir, Museveni n’a pas hésité à modifier la Constitution à deux reprises majeures. La première a supprimé la limite d’âge pour la présidence, la seconde a supprimé la limitation du nombre de mandats. Ces changements ont été obtenus par des votes parlementaires largement dominés par ses partisans.
Je suis comme un agriculteur qui ne peut pas quitter sa plantation alors que les fruits commencent tout juste à mûrir.
Yoweri Museveni, dans l’un de ses discours récurrents
Ce discours du « protecteur des acquis » revient sans cesse dans ses interventions. Son slogan pour la campagne actuelle résume parfaitement cette posture : « Protéger les acquis ». Il présente chaque élection comme une simple confirmation de la stabilité qu’il aurait apportée au pays.
Une opposition systématiquement neutralisée
Face à ce système bien huilé, les opposants peinent à exister. Les élections, depuis des décennies, sont régulièrement entachées d’irrégularités, de violences et d’arrestations préventives. Les observateurs internationaux dénoncent systématiquement le manque de transparence et d’équité.
Parmi les figures les plus emblématiques de cette opposition écrasée, on trouve Kizza Besigye, ancien compagnon de lutte de Museveni devenu son principal opposant. Médecin de formation et ancien médecin personnel du président dans le maquis, Besigye a été arrêté à plusieurs reprises, enlevé une fois au Kenya pour réapparaître en Ouganda, et se trouve derrière les barreaux depuis fin 2024.
Plus récemment, c’est Bobi Wine, ancien chanteur de ragga devenu député puis leader politique, qui a cristallisé l’espoir d’un changement. En 2021, il avait contesté les résultats officiels donnant 58,64 % des voix à Museveni. Il avait qualifié le scrutin de « mascarade ». La campagne actuelle reproduit les mêmes schémas : dispersion violente de rassemblements, arrestations d’opposants, entraves à la campagne.
La question successorale et le rôle du fils
Museveni ne parle jamais publiquement de succession. Cette absence de plan visible renforce l’idée qu’il envisage de rester au pouvoir jusqu’à la fin de ses jours. Pourtant, une figure émerge de plus en plus dans le débat : son propre fils, Muhoozi Kainerugaba.
Actuel chef de l’armée, Muhoozi est connu pour ses publications très virulentes sur les réseaux sociaux. Il oscille entre louanges excessives envers son père et critiques ouvertes contre « quarante ans de pouvoir des vieux ». Durant la campagne actuelle, il a toutefois adopté un ton plus mesuré.
Certains analystes y voient une stratégie familiale visant à préparer une transition dynastique. D’autres estiment que ces sorties intempestives pourraient au contraire fragiliser la position du père en révélant des tensions internes au sommet de l’État.
Un bilan international contrasté
Sur la scène régionale, Museveni s’est longtemps présenté comme un artisan de la paix. Il a contribué à la lutte contre plusieurs groupes rebelles dans la région des Grands Lacs. Pourtant, ses troupes ont été accusées à plusieurs reprises de semer la terreur dans l’est de la République démocratique du Congo et de violer les embargos sur les armes au Soudan du Sud.
Sur le plan intérieur, il a réussi à vaincre une quinzaine de mouvements rebelles, dont la tristement célèbre Armée de résistance du seigneur (LRA) de Joseph Kony. Cette capacité à neutraliser les menaces armées a longtemps servi de justification à son maintien au pouvoir.
La loi anti-homosexualité et l’isolement croissant
En 2023, l’adoption d’une loi parmi les plus sévères au monde contre l’homosexualité a provoqué une onde de choc internationale. Le texte prévoit des peines très lourdes, y compris la peine de mort dans certains cas. Cette législation a valu à l’Ouganda de vives critiques de la part des organisations de défense des droits humains et de plusieurs pays occidentaux.
Cette position conservatrice sur les questions sociétales s’inscrit dans une stratégie plus large de Museveni : se présenter comme le défenseur des « valeurs africaines » face à l’ingérence occidentale. Ce discours trouve un écho certain dans une partie de la population.
Une jeunesse qui n’a connu que lui
Avec trois quarts de la population ougandaise âgée de moins de 30 ans, Museveni gouverne un pays où la très grande majorité des citoyens n’a jamais connu d’autre président que lui. Cette réalité démographique pose la question de la légitimité d’un pouvoir aussi long.
Pour beaucoup de jeunes, les discours sur la stabilité et les « acquis » de ces quarante années ne résonnent plus forcément. La croissance économique, réelle sur le papier, ne se traduit pas toujours par des opportunités concrètes pour une jeunesse de plus en plus éduquée et connectée.
Les réseaux sociaux, malgré la répression, sont devenus un espace où les critiques s’expriment plus librement. Les publications incendiaires du fils du président en sont un exemple frappant. Cette nouvelle génération pourrait bien représenter le plus grand défi pour la continuité du système Museveni.
Vers un septième mandat sans partage ?
Alors que la campagne pour 2026 bat son plein, tout indique que Museveni aborde ce scrutin avec les mêmes méthodes qui lui ont permis de conserver le pouvoir jusqu’ici. L’opposition reste fragmentée, les institutions sont verrouillées, et l’appareil sécuritaire reste fidèle.
Pourtant, les fissures apparaissent. Le rôle ambigu de Muhoozi Kainerugaba, les frustrations d’une jeunesse nombreuse, les pressions internationales croissantes sur certains sujets : autant d’éléments qui pourraient, à terme, fragiliser ce qui semblait jusqu’ici inébranlable.
L’histoire retiendra peut-être de Yoweri Museveni l’image d’un dirigeant qui a su transformer un pays ravagé par les guerres civiles en une nation relativement stable économiquement, mais au prix d’une liberté politique drastiquement réduite. À l’aube de ce qui pourrait être son dernier mandat – ou simplement un de plus –, l’Ouganda se trouve à un tournant dont l’issue reste incertaine.
Quarante ans après son arrivée au pouvoir, l’ancien guérillero aux 27 fusils continue d’écrire l’une des pages les plus longues de l’histoire politique africaine contemporaine. Et pour l’instant, rien ne semble pouvoir l’arrêter.









