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Yémen : Révélations sur les Prisons Secrètes des Émirats

Au Yémen, les autorités pro-saoudiennes affirment avoir découvert des prisons secrètes gérées par les forces émiraties. Des preuves seront présentées bientôt. Derrière ces accusations, un divorce stratégique entre anciens alliés se confirme...

Dans les sables brûlants du sud du Yémen, un nouveau chapitre sombre s’écrit. Des accusations extrêmement graves viennent d’être portées contre un ancien partenaire de la coalition militaire. Ce lundi, les autorités yéménites soutenues par l’Arabie saoudite ont publiquement dénoncé l’existence de prisons secrètes qu’auraient gérées les forces des Émirats arabes unis. Ce scandale potentiel risque d’enfoncer encore davantage le coin déjà bien enfoncé entre Riyad et Abou Dhabi.

Un divorce stratégique aux lourdes conséquences

Depuis plusieurs années, les observateurs attentifs de la péninsule arabique sentaient monter les tensions entre les deux poids lourds du Golfe. L’intervention militaire conjointe lancée en 2015 contre les rebelles houthis semblait pourtant scellée par un objectif commun. Mais derrière cette façade d’unité, les priorités stratégiques ont rapidement divergé.

Si Riyad vise avant tout à sécuriser sa frontière sud et à contenir l’influence iranienne, Abou Dhabi a progressivement développé une ambition plus large : contrôler les ports stratégiques, les îles et les zones économiques du sud yéménite. Cette divergence d’intérêts a fini par éclater au grand jour.

L’émergence du Conseil de transition du Sud

Le principal instrument de la stratégie émiratie sur le terrain porte un nom : le Conseil de transition du Sud (STC). Créé en 2017, ce mouvement séparatiste bénéficie d’un soutien politique, militaire et financier très conséquent d’Abou Dhabi. Ses combattants, bien entraînés et équipés, ont progressivement pris le contrôle de plusieurs grandes villes du sud, dont la capitale économique Aden.

Cette montée en puissance a créé un double pouvoir de fait dans le sud du pays, provoquant de multiples affrontements entre les forces pro-gouvernementales et les séparatistes. Chaque camp accuse l’autre d’entraver la lutte contre les Houthis pour servir ses propres intérêts.

La bascule de l’automne dernier

Le mois dernier marque un tournant majeur. Les séparatistes du STC lancent une offensive d’envergure et s’emparent de plusieurs zones stratégiques. Cette avancée fulgurante provoque une réaction immédiate et musclée des forces pro-saoudiennes. En quelques jours, les troupes loyales au gouvernement reconnu internationalement reprennent le contrôle de la plupart des territoires récemment perdus.

Conséquence directe : les forces émiraties, jusque-là très présentes sur le terrain, sont contraintes de se retirer de manière significative. Ce retrait forcé constitue un camouflet majeur pour Abou Dhabi et signe la fin d’une ère d’influence directe dans le sud yéménite.

La découverte des prisons secrètes

C’est dans le sillage de cette reconquête que les nouvelles autorités de la province de Hadramout affirment avoir mis au jour des centres de détention clandestins. Selon le gouverneur Salem al-Khanbashi, ces installations auraient été utilisées par les forces émiraties et leurs alliés locaux.

« Nous avons malheureusement découvert des prisons secrètes utilisées par les forces émiraties et sommes en train de documenter les violations commises. »

Salem al-Khanbashi, gouverneur de Hadramout

Cette déclaration n’est pas anodine. Elle est prononcée devant un parterre de journalistes étrangers spécialement invités par les autorités yéménites. Le ton est solennel et déterminé.

Une volonté affichée de transparence

Les nouvelles autorités ne comptent pas s’arrêter à de simples déclarations. Un programme très concret a été annoncé : dès le lendemain de ces révélations, les journalistes seront invités à se rendre sur place pour constater par eux-mêmes l’état des installations découvertes.

« Toutes les mesures nécessaires seront prises pour que les auteurs de ces violations rendent des comptes, qu’il s’agisse d’Aidarous al-Zoubaidi, des Émirats arabes unis ou de ceux qui travaillent avec eux », a ajouté le gouverneur, citant nommément le chef du STC.

Un contexte de violations déjà dénoncées

Ces nouvelles accusations ne sortent pas de nulle part. Depuis plusieurs années, différentes organisations internationales spécialisées dans la défense des droits humains alertent sur des pratiques inquiétantes dans les zones sous contrôle des forces séparatistes et de leurs soutiens.

Les rapports successifs évoquent des détentions arbitraires, des mauvais traitements, des disparitions forcées et même, dans certains cas, des cas de torture. Les centres concernés sont souvent présentés comme des lieux de transit ou des centres de sécurité, mais leur opacité a toujours suscité les plus vives inquiétudes.

Réaction de la présidence yéménite

Quelques jours avant ces déclarations publiques, le chef du Conseil présidentiel yéménite avait déjà pris une décision forte. Il a ordonné la fermeture immédiate de tous les centres de détention situés dans les zones anciennement contrôlées par le STC.

Les instructions sont claires : tous les détenus doivent être soit libérés, soit transférés dans des prisons officiellement gérées par l’État. Cette décision vise à mettre fin à l’existence de structures parallèles et à rétablir un semblant de monopole étatique sur la privation de liberté.

Silence côté émirati

Pour l’instant, Abou Dhabi n’a pas réagi officiellement aux dernières accusations. Ce silence peut être interprété de plusieurs manières : volonté d’éviter une escalade verbale inutile, préparation d’une réponse argumentée, ou simple indifférence face à des autorités qu’ils considèrent comme inféodées à Riyad.

Quoi qu’il en soit, ce mutisme contraste avec la communication très offensive des autorités yéménites pro-saoudiennes. La guerre médiatique semble avoir commencé.

Quelles conséquences régionales possibles ?

Ces révélations interviennent à un moment où la scène régionale connaît de profonds bouleversements. Les relations entre l’Arabie saoudite et l’Iran se sont améliorées grâce à la médiation chinoise. Les Émirats poursuivent leur propre politique de détente avec Téhéran. Dans ce contexte mouvant, le Yémen reste l’un des derniers terrains où s’expriment encore ouvertement les rivalités entre Riyad et Abou Dhabi.

Une escalade verbale prolongée, voire des accusations formelles portées devant des instances internationales, pourrait durablement empoisonner les relations entre les deux monarchies du Golfe. Les efforts de ces dernières années pour présenter un front uni face aux menaces régionales seraient alors sérieusement compromis.

Le sort des détenus au cœur des préoccupations

Au-delà des enjeux géopolitiques, ce sont avant tout des centaines, voire des milliers de personnes qui se trouvent au centre de cette polémique. Qui sont ces détenus ? Des combattants capturés lors d’affrontements entre factions ? Des opposants politiques ? Des civils soupçonnés de sympathies houthis ? Des personnes enlevées pour règlement de comptes ?

La grande inconnue concerne leur état physique et psychologique après des mois, voire des années de détention dans des conditions opaques. La libération ou le transfert vers des prisons officielles représente une première étape indispensable, mais insuffisante. Une enquête indépendante et transparente sera nécessaire pour établir la vérité sur les conditions de détention et les éventuels traitements inhumains.

Vers une nouvelle architecture de pouvoir au sud ?

Le retrait émirati, la reprise en main par les forces pro-saoudiennes et maintenant ces accusations de prisons secrètes marquent un changement profond dans le rapport de force au sud du Yémen. Les séparatistes du STC se retrouvent fragilisés, même s’ils conservent une base populaire et militaire non négligeable.

Le gouvernement reconnu internationalement, soutenu par Riyad, tente de réaffirmer son autorité. Mais cette autorité reste fragile, dépendante des financements et de la protection militaire saoudienne. Le chemin vers une réelle réunification du pays et une paix durable paraît encore extrêmement long.

Un miroir grossissant des rivalités du Golfe

Le Yémen est devenu, au fil des ans, le théâtre privilégié où s’expriment les ambitions parfois divergentes des monarchies du Golfe. Ce qui se joue actuellement dans les provinces méridionales dépasse largement le cadre national yéménite.

Il s’agit d’une lutte d’influence entre deux visions stratégiques différentes pour l’avenir de la région. Riyad cherche à maintenir un verrou sécuritaire traditionnel. Abou Dhabi mise sur des positions économiques et des alliances pragmatiques parfois surprenantes. Le Yémen paie le prix de ces ambitions concurrentes.

Les révélations sur les prisons secrètes ne constituent donc pas seulement un épisode de plus dans la longue tragédie yéménite. Elles symbolisent l’échec d’une coalition qui, au départ, semblait promise à un bel avenir. Elles illustrent aussi comment les rivalités entre puissances régionales peuvent transformer un conflit local en un imbroglio inextricable aux conséquences humaines dramatiques.

Alors que les journalistes internationaux s’apprêtent à visiter ces lieux de détention supposés, le monde retient son souffle. Les prochaines heures et les prochains jours seront déterminants pour savoir si ces accusations resteront au stade de la parole politique ou si elles ouvriront la voie à une nouvelle phase de confrontation ouverte entre anciens alliés.

Une chose est sûre : au Yémen, la page des prisons secrètes vient peut-être de s’ouvrir sur un nouveau scandale aux ramifications régionales imprévisibles.

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