InternationalPolitique

Yémen : L’unité des forces anti-Houthis compromise

Au Yémen, l'annonce d'une unification des forces anti-Houthis sous commandement saoudien se heurte à un mur. Un haut responsable pro-émirati affirme que les factions du Sud n'accepteront jamais cette tutelle. Le fragile équilibre risque-t-il de s'effondrer ?

Le Yémen continue de s’enfoncer dans un labyrinthe de divisions internes alors que les tentatives d’unification des forces opposées aux rebelles houthis se heurtent à de profondes résistances. Alors que le pays reste coupé en plusieurs zones d’influence depuis plus d’une décennie, une nouvelle déclaration venue des Émirats arabes unis vient rappeler à quel point la réconciliation entre les différentes factions anti-houthistes apparaît aujourd’hui comme un objectif presque inatteignable.

Une unification annoncée… mais déjà contestée

L’annonce récente d’une unification prochaine des différentes forces militaires présentes dans le sud du Yémen sous une autorité unique placée sous l’égide de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite avait suscité de nombreux espoirs chez certains observateurs. L’objectif affiché était clair : présenter un front uni face aux rebelles houthis qui contrôlent toujours une grande partie du nord du pays, y compris la capitale Sanaa.

Cette déclaration officielle semblait marquer un tournant majeur dans la stratégie des pays du Golfe engagés dans le conflit yéménite. Pourtant, à peine quelques heures après cette annonce, des voix influentes issues du camp sudiste ont immédiatement exprimé leur scepticisme, voire leur opposition franche à ce projet.

Le refus catégorique des forces du Sud

Un haut responsable yéménite, également vice-président du Conseil de transition du Sud (STC), a tenu des propos sans ambiguïté lors d’un entretien accordé depuis Dubaï. Selon lui, il sera extrêmement difficile, voire impossible, de voir les différentes composantes militaires du sud accepter de placer leurs unités sous un commandement unique dirigé par la coalition saoudienne.

Il a insisté sur le fait que les forces affiliées au STC, mais également toutes les autres unités présentes dans le sud, refusent catégoriquement cette perspective. Cette position marque une fracture profonde au sein même du camp qui, en théorie, devrait être uni contre un ennemi commun : les rebelles houthis soutenus par l’Iran.

« Les forces du Sud, qu’elles soient affiliées au Conseil de transition du Sud ou à toute autre force, n’accepteront pas cela. »

Cette citation illustre parfaitement le fossé qui sépare aujourd’hui les différentes factions qui composent le sud yéménite. Derrière cette opposition affichée se cache une réalité beaucoup plus complexe : des années de rivalités, d’intérêts divergents et surtout d’ingérences étrangères différentes.

Riyad et Abou Dhabi : deux visions opposées

Depuis le début de la guerre civile au Yémen en 2014-2015, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont joué des rôles très différents, parfois complémentaires, parfois concurrents. Si Riyad a toujours privilégié le maintien d’un Yémen unifié sous l’autorité du gouvernement internationalement reconnu, Abou Dhabi a, au fil du temps, développé une relation privilégiée avec les forces séparatistes du sud.

Cette divergence stratégique s’est concrétisée par un soutien émirati massif au Conseil de transition du Sud, mouvement qui porte l’ambition de restaurer un État indépendant dans les frontières de l’ancien Yémen du Sud (1967-1990). Cette option indépendantiste est évidemment incompatible avec la vision saoudienne d’un Yémen unifié.

Le responsable interrogé, qui suit actuellement un traitement médical aux Émirats, incarne précisément cette ligne pro-Abou Dhabi. Ancien gouverneur de la province stratégique de Hadramout, il a été témoin direct des tensions qui ont opposé, ces dernières années, les différentes composantes du camp anti-houthi dans le sud du pays.

Le précédent des affrontements internes

Les événements récents ont encore accentué les méfiances. Des forces yéménites appuyées par l’Arabie saoudite ont récemment repris le contrôle de vastes territoires qui avaient été conquis en décembre par les séparatistes du Conseil de transition du Sud. Cette reconquête militaire a évidemment laissé des traces profondes et ravivé les soupçons de tentative de mainmise saoudienne sur l’ensemble du sud.

Ces opérations militaires ont démontré, s’il en était encore besoin, que les rivalités internes au sein du camp anti-houthi peuvent parfois primer sur la lutte commune contre les rebelles du nord. Dans ce contexte, l’idée d’une unification sous commandement saoudien apparaît à beaucoup comme une tentative de consolidation du pouvoir de Riyad plutôt qu’une réelle démarche d’unité nationale.

Vers un dialogue sous pression ?

Face à cette impasse, la capitale saoudienne a proposé l’organisation d’un dialogue destiné à résoudre les différends entre les différentes factions du sud. Une cinquantaine de membres du Conseil de transition du Sud se trouvent d’ailleurs déjà à Riyad depuis plusieurs jours pour participer à ces discussions.

Cependant, le climat dans lequel se déroulent ces échanges suscite déjà de nombreuses interrogations. Plusieurs responsables du STC présents dans la capitale saoudite se sont montrés injoignables ou ont refusé de s’exprimer auprès des médias étrangers, alimentant les spéculations sur la nature réelle de ces discussions.

« J’appelle l’Arabie saoudite à offrir aux forces du sud la possibilité de se réunir en dehors du royaume, à l’abri des pressions qui pèseraient sur les participants si les discussions se tenaient à Riyad. »

Cette demande d’un lieu neutre pour les négociations traduit une méfiance profonde vis-à-vis de l’influence saoudienne sur le processus. Elle suggère également que les représentants du sud craignent de ne pas pouvoir s’exprimer librement dans le contexte actuel.

La menace d’un vide politique dangereux

Le responsable pro-émirati a tenu à mettre en garde contre les conséquences potentielles d’une dissolution forcée du Conseil de transition du Sud. Selon lui, une telle décision, si elle était imposée sous pression extérieure, créerait un vide politique qui ne manquerait pas d’être comblé par des forces extrémistes.

Il rappelle que le STC a réussi, au fil des années, à fédérer une grande partie des forces du sud autour d’un projet commun. Une disparition brutale de cette structure risquerait donc de provoquer une fragmentation encore plus importante de la scène politique sudiste, avec des conséquences potentiellement dramatiques pour l’ensemble du pays.

Le spectre d’un Yémen définitivement fracturé

Le Yémen est aujourd’hui l’un des pays les plus fragmentés de la planète. Outre la division nord-sud historique, le pays compte de multiples zones d’influence : zones contrôlées par les houthis, territoires sous l’autorité du gouvernement reconnu internationalement, régions sous contrôle effectif des forces séparatistes du sud, zones tribales autonomes, territoires sous influence d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique…

Dans ce contexte déjà extrêmement complexe, l’échec d’une tentative d’unification des forces anti-houthis constitue un nouveau coup dur pour les espoirs de stabilisation du pays. Chaque nouvelle fracture au sein du camp qui devrait être uni contre les rebelles du nord renforce mécaniquement la position de ces derniers.

La question qui se pose aujourd’hui avec une acuité particulière est de savoir si les puissances régionales, et en premier lieu l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, parviendront à surmonter leurs divergences stratégiques pour privilégier l’intérêt supérieur du Yémen, ou si au contraire leurs rivalités continueront de s’exprimer à travers leurs proxies yéménites respectifs.

Un avenir incertain pour le sud yéménite

L’avenir immédiat du sud du Yémen apparaît donc particulièrement incertain. Entre la volonté saoudienne de consolider un front uni sous son commandement et la détermination affichée par les forces pro-émiraties de préserver leur autonomie, le chemin vers une véritable réconciliation semble aujourd’hui semé d’embûches.

Le responsable interrogé a d’ailleurs tenu à préciser sa position concernant sa participation éventuelle au dialogue proposé par Riyad : il participera si le climat est réellement propice à un « véritable dialogue », mais n’entend pas cautionner une démarche qui ne serait pas sincère.

Cette conditionnalité traduit bien l’état d’esprit actuel des principaux acteurs du sud : la méfiance domine et chacun cherche à préserver ses intérêts avant de penser à un éventuel compromis.

Les implications régionales plus larges

Ce qui se joue actuellement dans le sud du Yémen dépasse largement les frontières du pays. Il s’agit d’un nouvel épisode de la rivalité stratégique qui oppose l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis dans l’ensemble de la région, même si les deux pays continuent officiellement de faire partie de la même coalition.

Le Yémen est devenu, au fil des ans, l’un des principaux théâtres d’expression de cette compétition régionale. Les choix qui seront faits dans les semaines et mois à venir auront donc des répercussions non seulement sur l’avenir du Yémen, mais également sur l’équilibre des forces dans l’ensemble de la péninsule arabique et au-delà.

Pour l’heure, la situation reste bloquée et les perspectives de voir émerger un front uni réellement efficace face aux houthis semblent s’éloigner. Dans un pays où la population civile continue de payer le prix le plus lourd de cette guerre sans fin, cette nouvelle impasse constitue un motif supplémentaire de préoccupation et d’inquiétude.

Le chemin vers la paix au Yémen reste donc long et semé d’embûches. Chaque tentative de réconciliation, chaque effort d’unification se heurte à des réalités complexes, à des intérêts divergents et à des blessures encore trop vives pour être rapidement surmontées.

L’avenir dira si les acteurs régionaux et locaux sauront dépasser leurs divergences pour privilégier l’intérêt supérieur du peuple yéménite, ou si au contraire le pays continuera de s’enfoncer dans une fragmentation toujours plus profonde.

Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.