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Yazidie au Tribunal : le Calvaire d’une Victime de Sabri Essid

A Paris, une femme yazidie de 32 ans raconte son calvaire : vendue aux enchères, violée quotidiennement par Sabri Essid, séparée de sa fille par la force… Son témoignage glaçant aux assises laisse la salle sans voix. Mais que s’est-il vraiment passé pendant ces 40 jours ?

Imaginez une jeune mère arrachée à sa vie paisible, vendue comme un objet sur une place publique, violée jour après jour pendant des mois, puis rachetée par un homme qui prolonge ses sévices grâce à des stimulants. Cette réalité n’appartient pas à un roman sombre, mais au témoignage livré jeudi aux assises de Paris par une survivante yazidie. Son histoire, rare par sa précision et son intensité, met en lumière l’une des pages les plus atroces du génocide commis par l’organisation Etat islamique contre les Yazidis.

Un destin brisé sur le mont Sinjar

Jusqu’au 3 août 2014, Aveen – prénom modifié pour la protéger – menait une existence simple et heureuse avec sa famille dans la région du Sinjar, en Irak. Elle n’était pas riche, mais entourée des siens, elle se sentait en sécurité. Ce jour-là, tout a basculé. Les combattants de l’EI ont lancé une offensive massive contre cette minorité religieuse qu’ils considèrent comme hérétique. Aveen, son mari et sa petite fille de deux ans ont été capturés.

Les premiers mois, la famille reste unie malgré les transferts incessants d’une ville à l’autre. Mais les jihadistes finissent par séparer les hommes des femmes et des enfants. Le mari d’Aveen disparaît alors dans les méandres de la captivité. Elle ne le reverra jamais. Avec sa fille et d’autres femmes yazidies, elle est emmenée vers Raqqa, puis dans la région de Deir Ezzor, deux bastions majeurs de l’EI à l’époque.

La mise aux enchères publique

Un jour, six femmes, dont Aveen, sont conduites sur une place publique. Les combattants leur ordonnent de porter leurs plus beaux vêtements. Alignées, elles doivent défiler devant des hommes qui les observent comme du bétail. Les prénoms sont criés, les enchères commencent. Aveen se souvient de chaque détail : l’humiliation, les regards, la peur qui tord le ventre.

Deux hommes se disputent son achat. L’un d’eux est un Français nommé Abou Dojanah – de son vrai nom Sabri Essid. Mais c’est un Saoudien qui remporte l’enchère. Il explique même à Aveen qu’il a vendu son arme et sa voiture pour pouvoir l’acquérir, elle et sa fille. Cet homme, déjà marié, la viole régulièrement, tous les deux jours. Parfois, il emmène la petite fille chez son épouse, qui n’a pas d’enfants. Pour Aveen, ces moments constituent une torture supplémentaire.

« C’était un supplice de voir ma fille partir avec lui. Je ne savais jamais dans quel état elle reviendrait. »

Quelques mois plus tard, le Français revient. Il rachète Aveen au Saoudien. Commence alors une période encore plus sombre.

40 jours d’enfer sous l’emprise de Sabri Essid

Pendant quarante jours, Sabri Essid devient son geôlier exclusif. Il se présente chaque jour, la viole quotidiennement, avec une brutalité extrême. Il consomme des pilules pour prolonger ses érections, rendant les sévices encore plus douloureux. Aveen baisse la tête en racontant ces moments, sa voix se brise à peine audible.

Il tente à plusieurs reprises de lui arracher sa fille. À chaque fois, elle résiste. Une fois, désespérée, elle se taillade le bras avec un couteau pour l’en empêcher. Le geste fonctionne : il recule. Mais la menace plane constamment.

Puis un jour, il l’emmène dans un salon de beauté. Il lui fait enfiler une robe rouge à paillettes, très décolletée, et exige qu’elle se maquille soigneusement. L’objectif est clair : prendre des photos pour la remettre en vente sur une annonce. Aveen comprend qu’elle n’est qu’une marchandise que l’on prépare pour le marché.

Huit propriétaires, une fuite désespérée

Après Sabri Essid, d’autres hommes l’achètent successivement. Au total, elle aura connu huit « propriétaires ». Chacun impose sa violence, sa domination. Jusqu’au jour où le dernier geôlier part au combat. Aveen saisit sa chance.

Avec une autre captive yazidie et sa fille, elle s’enfuit. Elles prennent un taxi, dissimulées sous un niqab, puis marchent de nuit jusqu’à un poste tenu par des combattants kurdes du PKK. C’est là que leur calvaire prend fin, même si les blessures demeurent profondes.

Aujourd’hui, Aveen vit très loin de l’Irak, avec sa fille. Elle a dû quitter son pays, ses racines, ses souvenirs. « C’était difficile, mais je n’avais pas le choix », dit-elle. « C’est pour l’avenir de ma fille. »

Un témoignage qui marque les esprits

À la fin de son audition, le président de la cour d’assises, Marc Sommerer, prend la parole. Lui qui a présidé plusieurs procès pour crimes contre l’humanité avoue n’avoir « jamais entendu » un récit aussi précis et bouleversant. Cette déclaration, venue d’un magistrat expérimenté, mesure l’ampleur de ce que vient de livrer Aveen.

Sabri Essid est jugé par défaut. Il n’est pas présent dans la salle. Mais le témoignage d’Aveen permet de mieux comprendre ce qu’ont subi des milliers de femmes et d’enfants yazidis entre 2014 et 2017. Ventes aux enchères, viols systématiques, séparations forcées d’avec leurs enfants : ces pratiques ont été érigées en système par l’EI.

Le génocide yazidi : une tragédie encore mal reconnue

En août 2014, l’attaque contre le Sinjar a provoqué un exode massif. Des dizaines de milliers de Yazidis ont fui dans les montagnes, sans eau ni nourriture, sous un soleil écrasant. Des milliers d’autres ont été capturés. Les Nations unies ont qualifié ces actes de génocide. Pourtant, la justice internationale avance lentement.

Quelques jihadistes étrangers ont été jugés en Irak, en Allemagne, en France. Mais la majorité des responsables directs du système esclavagiste n’ont jamais été inquiétés. Les survivantes, elles, portent encore le poids de ces années. Beaucoup souffrent de stress post-traumatique, de dépression, de cauchemars récurrents.

Aveen fait partie de celles qui ont choisi de parler. Pas pour la vengeance, mais pour que le monde sache. Pour que l’histoire ne se répète pas. Son courage force le respect.

La dignité face à l’horreur

Ce qui frappe dans son témoignage, c’est sa retenue. Malgré l’horreur décrite, elle ne crie pas, ne s’effondre pas. Elle parle doucement, tête baissée, mais avec une dignité impressionnante. Cette force intérieure impressionne autant que les faits eux-mêmes.

Elle évoque sa fille à plusieurs reprises. C’est elle qui lui a donné la volonté de survivre, de s’échapper, de reconstruire une vie ailleurs. Aujourd’hui, loin de tout ce cauchemar, elles tentent de vivre normalement. Mais le passé ne s’efface pas.

Pourquoi ce procès est symbolique

Le procès de Sabri Essid, même par défaut, revêt une importance particulière. Il est l’un des rares jihadistes français poursuivis spécifiquement pour sa participation directe au génocide yazidi. Son rôle dans l’achat, la revente et les viols répétés d’Aveen illustre la banalité du mal dans les territoires contrôlés par l’EI.

Ce témoignage rappelle aussi que derrière les chiffres – plus de 6 000 femmes et enfants encore portés disparus selon certaines estimations – se cachent des individus, des prénoms, des visages. Aveen est l’une d’elles. Sa voix, fragile mais déterminée, porte celle de toutes les autres.

À l’heure où certains cherchent à minimiser ou à oublier ces crimes, des survivantes comme elle continuent de témoigner. Pour la mémoire. Pour la justice. Pour que plus jamais une femme ne soit vendue sur une place publique, maquillée et photographiée comme une marchandise.

« C’était très douloureux pour moi », a murmuré Aveen en évoquant les viols quotidiens. Une phrase simple, presque banale, qui pourtant résume des années de terreur.

Le chemin vers la guérison est long. Mais chaque parole prononcée dans une salle d’audience contribue à briser le silence. Et à rappeler au monde que l’horreur a un nom, des dates, des visages. Et qu’elle ne doit jamais être oubliée.

Le récit d’Aveen ne s’arrête pas aux assises de Paris. Il continue dans la vie quotidienne de cette femme qui, malgré tout, a choisi de se battre pour l’avenir de sa fille. Un combat silencieux, loin des caméras, mais tout aussi courageux.

En refermant la porte de la salle d’audience, Aveen emporte avec elle une part de l’histoire de son peuple. Une histoire de souffrance, mais aussi de résilience. Une histoire que le monde a le devoir d’entendre.

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